Make your own free website on Tripod.com
Ce document est extrait de la base de données textuelles Frantext réalisée par l'Institut National de la Langue Française (INaLF)

[L']homme de désir [Document électronique] / L.-C. de Saint-Martin


p1

1. Les merveilles du seigneur semblent jetées sans
ordre et sans dessein dans le champ de l' immensité.
Elles brillent éparses comme ces fleurs innombrables
dont le printemps émaille nos prairies.
Ne cherchons pas un plan plus régulier pour les
décrire. Principes des êtres, tous tiennent à toi.
C' est leur liaison secrete avec toi, qui fait leur
valeur, quelle que soit la place et le rang qu' ils
occupent.
J' oserai élever mes regards jusqu' au trône de ta
gloire. Mes pensées se vivifieront en considérant ton
amour pour les hommes, et la sagesse qui regne dans
tes ouvrages.
Ta parole s' est subdivisée lors de l' origine, comme
un torrent qui du haut des montagnes se précipite
sur des roches aiguës.
Je le vois rejaillir en nuages de vapeurs ; et
chaque goutte d' eau qu' il envoie dans les airs,
réfléchit à mes yeux la lumiere de l' astre du jour.
Ainsi tous les rayons de ta parole font briller aux

p2

yeux du sage ta lumiere vivante et sacrée ; il voit
ton action produire et animer tout l' univers.
Objets sublimes de mes cantiques, je serai souvent
forcé de détourner ma vue de dessus vous.
L' homme s' est cru mortel parce qu' il a trouvé
quelque chose de mortel en lui ;
et même celui qui donne la vie à tous les êtres,
l' homme l' a regardé comme n' ayant ni la vie, ni
l' existence.
Et toi, Jérusalem, quels reproches n' ont pas à
te faire les prophetes du seigneur.
tu as pris ce qui servoit à te parer, dit le
seigneur, et qui étoit fait de mon or et de mon
argent, que je t' avois donnés ; tu en as formé des
images d' hommes auxquelles tu t' es prostituée
.
Cris de la douleur, mêlez-vous à mes chants
d' alégresse ; la joie pure n' est plus faite pour le
triste séjour de l' homme.
Des preuves irrésistibles sur les vérités premieres,
n' ont-elles pas déja été manifestées aux nations ?
S' il vous reste des doutes, allez vous purifier dans
ces sources. Puis vous reviendrez unir votre voix à
la mienne ;
et nous célébrerons ensemble les joies de l' homme
de desir, qui aura eu le bonheur de pleurer pour la
vérité.
2. Sois bénie, lumiere brillante, splendeur visible de
la lumiere éternelle, d' où ma pensée a reçu
l' existence.
Si ma pensée n' étoit une de tes étincelles, je
n' aurois pas le pouvoir de te contempler.

p3

Je ne pourrois être saisi d' admiration pour ta
grandeur, si tu n' avois semé en moi quelques éléments
de ta mesure.
Hommes célebres, ne dites plus : la lumiere d' un
flambeau se communique à d' autres flambeaux sans
décroître, et c' est ainsi que les esprits sont
produits par Dieu.
Ne déshonorez plus la lumiere visible en ne nous
parlant que de son méchanisme matériel.
Le flambeau peint la vie d' entretien, et non pas
la loi de génération.
Ne faut-il pas une substance hors de ce flambeau
pour qu' il lui communique la lumiere visible ?
Mais notre Dieu est lui-même la lumiere ; il
tire de son propre sein la substance lumineuse de
l' esprit.
Tout est complet sortant des mains du principe de
tout. Il a voulu que la sensation de la lumiere
visible tînt à la vie de mon corps.
Il a voulu que le soleil réveillât dans mes yeux
cette sensation de la lumiere visible.
Mais il a voulu réveiller lui-même dans mon ame
la sensation de la lumiere invisible ;
parce que lui-même a puisé dans cette lumiere le
germe sacré dont l' ame de l' homme est animée.
Des rameaux ne sortent-ils pas du chandelier
vivant, et leur seve n' est-elle pas l' huile sainte qui
nourrit en moi la lumiere ? N' est-elle pas cette huile
qui se consume toujours et ne tarit jamais ?
Que la vie s' unisse à ma vie, et qu' elle régénere
en moi la vie qu' elle y a produite.

p4

Que ma croissance immortelle et divine soit continue
comme celle de mon éternelle source.
C' est en pénétrant dans les êtres que Dieu leur
fait sentir leur vie ; ils sont dans la mort dès
qu' ils ne sont plus en communion avec lui.
Vous tous, habitants de la terre, tressaillez de joie,
vous pouvez contribuer à la communion universelle.
Vous pouvez, comme autant de vestales, entretenir
le feu sacré, et le faire briller dans toutes les
parties de l' univers.
Pourquoi les sages et les prudents chérissent-ils la
lumiere ? C' est qu' ils savent que la lumiere et l' ame
de l' homme sont deux flambeaux qui ne pourront
jamais s' éteindre.
Et toi, agent suprême, pourquoi ne peux-tu
cesser de tout pénétrer, de tout voir et de porter
par-tout ta clarté ?
C' est que l' huile sainte puisée dans ta source est
disséminée dans toutes les régions, et que ta lumiere
trouve par-tout un aliment qui lui est propre.
3. J' ai promené mes regards sur la nature.
Fleuves, où courez-vous avec tant d' impétuosité ?
Nous allons aider à combler l' abyme, et à ensevelir
l' iniquité sous les eaux.
Nous allons éteindre ces volcants, ces tisons
fumants qui sont comme les restes du grand incendie.
Quand nous aurons accompli cette oeuvre, nos
sources s' arrêteront.
Le limon s' amassera dans les gouffres.

p5

Des plaines fertiles s' éleveront à la place des
précipices.
Les troupeaux paîtront en paix dans les lieux où
nageoient les poissons voraces ;
et les habitants paisibles vivront heureux au milieu
de leurs champs fertiles, là où autrefois les
vagues de la mer étoient agitées par des tempêtes.
L' homme insouciant et inattentif traverse ce monde
sans ouvrir les yeux de son esprit.
Les différentes scenes de la nature se succedent
devant lui sans que son intérêt se réveille, et sans
que sa pensée s' agrandisse.
Il n' étoit venu dans ce monde que pour embrasser
l' univers par son intelligence, et il laisse
continuellement engloutir son intelligence par les
moindres objets dont il est environné.
Faut-il que les catastrophes de la nature se
renouvellent pour te réveiller de ton assoupissement ?
Si tu n' es pas exercé, elles t' effraieroient et elles
ne t' instruiroient pas.
La face de la terre présente les traces de trois
loix qui ont dirigé ses révolutions.
Tous les éléments agités, qui ont mis le globe
en convulsion et ont produit les montagnes
secondaires et les volcants :
voilà le feu et le nombre.
Les ondulations lentes et successives des vagues
qui ont produit les monticules et les vallées :
voilà l' eau et la mesure.
Et la gravité paisible et tranquille qui a produit
les plaines :

p6

voilà la terre et le poids.
La vie s' efforce par-tout de se montrer ; tous les
désordres étoient étrangers à la nature.
L' ame de l' homme annonce par-tout de la fertilité ;
elle annonce par-tout qu' elle est faite pour la vie.
Elle a aussi en elles des traces des horribles
convulsions qu' elle a souffertes.
Mais elle peut, comme la flamme des volcants,
s' élever au dessus de ces gouffres, et voguer dans
les régions pures de l' atmosphere.
4. Homme, voudrois-tu affliger ton ami ? Ne
voudrois-tu pas renoncer à faire souffrir ton ami ?
Il souffre cependant, tant que l' homme ne cherche
pas à connoître ce que c' est que l' oeuvre du
seigneur.
Qui pourroit donc concevoir ce que les prévaricateurs
doivent faire souffrir à Dieu, quand ils portent
leurs écarts jusqu' à agir contre lui ?
Non homme, tu ne soutiendrois pas la vue d' un
tableau si accablant. Quel autre que Dieu en auroit
la force ?
Aussi il n' y a que lui qui pardonne, et ce n' est
que de lui que nous apprenons la charité.
Fraie chaque jour les sentiers de cette école, si tu
veux apprendre ce que c' est que l' oeuvre du seigneur.
Que le maître qui y donne des enseignements,
trouve en toi le plus assidu de ses auditeurs.
Tes pâtiments intérieurs causés par la charité,
peux-tu les croire inutiles à ton ami ?

p7

Ce n' est pas trop de dire qu' ils te rapprochent de
Dieu, qu' ils font plaisir à Dieu, en ce qu' ils
t' associent avec lui, et qu' ils te rendent semblable à
son amour.
Voilà l' oeuvre ; voilà le premier degré de l' oeuvre.
Que toutes les nations m' entendent.
Qu' elles deviennent assez pures pour sentir les
pâtiments intérieurs de la charité.
Je vois deux mots écrits sur cet arbre de vie :
épée et amour.
Par l' épée de la parole je soumettrai tous les
ennemis de mon Dieu, je les lierai, et je les
empêcherai de faire de la peine à mon Dieu.
Par l' amour je le supplierai avec zele de verser
en moi un rayon de sa charité ;
et de faire que je le soulage en me chargeant de
quelques-uns des pâtiments de son amour.
Ne t' offense pas, ô mon Dieu, de la hauteur de
cette idée, c' est toi qui l' as fait naître dans mon
coeur ;
et elle est si vive que j' y crois voir tracés les
plus beaux titres de ma destination primitive.
Ce sont nos liens terrestres qui voilent pour nous
cette antique et divine destination.
Elle ne peut manquer de se faire connoître
naturellement à ceux dont l' ame a la force de
soulever ses fers.
5. Vous n' aviez produit aucun être, ô sagesse
profonde, sans lui donner une mesure de desir et de
force pour se conserver.

p8

Vous aviez fondé tous les êtres sur cette base,
parce qu' ils sont tous un reflet de votre puissance,
et que vous aimez à vous produire dans toutes vos
oeuvres.
Vous aviez donné à l' homme la plus abondante
mesure de ce pouvoir.
Eh ! D' où lui viendroit cet art de multiplier ses
jouissances ; cette industrie à repousser de lui les
maux, et à les guérir ?
Si ce n' est d' une mesure suprême de ce desir
conservateur et de cet instinct que vous avez
départi à tous les êtres !
Et seul il joint à la mesure suprême de ce desir
conservateur, la mesure suprême de la puissance
opposée !
Et seul il peut combattre et étouffer cet instinct
vivace, plus impérieux en lui que dans aucun
autre être !
Et seul enfin il peut se tuer ! Seul il peut
combiner et choisir les moyens de se donner la
mort ! ...
doctrine de mensonge, applaudis-toi de ton
triomphe, tu as complétement aveuglé l' homme.
Tu ne lui as fait voir dans ces deux extrêmes,
qu' un seul et même principe :
tu lui fais vouloir, que le seul et même agent
se conserve et se détruise :
tu lui fais croire que la mort et la vie, la
production et la destruction appartiennent au même
germe.
En vain tu cherches de quoi te justifier dans les
exemples des animaux, tu n' y trouves rien qui diminue
aux yeux de la pensée cette effroyable contradiction.

p9

6. S' il est dit : dent pour dent, oeil pour oeil,
dans les rigueurs de l' ordre matériel ;
pourquoi dans l' ordre bienfaisant de l' esprit, cette
vérité n' auroit-elle pas un emploi qui fût à notre
avantage ?
Donne de ta vie, si tu veux recevoir de la vie.
Donne de ta vie sans réserve, si tu veux que la
vie se donne à toi dans la plénitude de son unité.
Tant que tu as à languir dans tes desirs, ou même
tant que tu t' arrêtes à contempler tes jouissances,
la vie n' est pas encore en toi dans la plénitude de
son unité.
Quand ce terme sera arrivé pour toi, tu n' auras
plus à calmer ton trouble par des sacrifices, ni à te
précautionner contre tes saintes satisfactions.
L' esprit de vérité te pressera ; il te tourmentera,
il te poussera dans le désert ;
et tu diras aux nations : rendez droites les voies
du seigneur
.
Puissances célestes, puissances terrestres,
puissances universelles, respectez l' ame humaine : le
seigneur vient de renouveller son alliance avec elle,
il l' a liée à lui par un nouveau traité de paix.
Il lui a ouvert les archives divines ; elle y a
admiré tous les trésors préparés pour l' homme de paix.
Elle y a contemplé les flambeaux de l' intelligence,
toujours allumés, et les sources vivantes de
l' amour, qui n' interrompent jamais leur cours.
Elle y a parcouru les livres de vie, où sont puisées
les loix des nations.

p10

Elle y a lu l' histoire des peuples passés, présents
et futurs.
Elle y a respiré la douce vapeur des baumes employés
journellement à guérir les plaies des mortels.
Elle y a vu les armes terribles destinées à renverser
les ennemis de la patrie.
L' ame de l' homme peut aujourd' hui entrer à son
gré dans ces divers dépôts, selon ses besoins et ceux
de ses freres.
Ame de l' homme, monte vers ton Dieu par l' humilité
et la pénitence. Ce sont là les routes qui conduisent
à l' amour et à la lumiere.
Tu redescendras ensuite remplie de tendresse pour
tes freres, et tu viendras partager avec eux les
trésors de ton Dieu.
Vous ouvrez vos trésors pécuniaires au pauvre,
mais songez-vous plus encore aux besoins de son
esprit qu' à ceux de son enveloppe passagere ?
Desirez-vous par ces secours, qu' il recouvre une
partie de sa liberté et de son activité, qui lui sont
ôtées par sa misere ?
Desirez-vous qu' il recouvre par cette liberté le
moyen de louer plus facilement et plus constamment
son Dieu, et de s' enrichir par la priere ?
Voilà le vrai but de l' aumône ; voilà comment
l' aumône peut avancer l' oeuvre de Dieu.
Dieu est esprit ; il veut que tout ce que vous
opérez soit spiritualisé.
Si en faisant votre aumône vous vous contentez
de dire au pauvre de prier pour vous,
vous lui demandez plus que vous ne lui donnez ;
vous songez plus à vous qu' à lui :

p11

et cependant il est moins libre que vous pour
se livrer à la priere.
Spiritualisez vos oeuvres si vous voulez qu' elles
soient en tout point selon la justice.
7. Interpretes de la mythologie, pourquoi dites-vous
qu' elle ne voiloit que la marche des astres, et
les loix de la nature matérielle et corruptible ?
Quelle proportion y auroit-il là, entre la figure
et la chose figurée ? L' allégorie n' est-elle pas
inutile quand elle est supérieure à son objet ?
Ne cesse-t-elle pas d' être allégorie ? Oui, alors
elle est puissance, et elle agit à force ouverte.
Encore si vous vous étiez élevés jusqu' aux principes
actifs de la nature, dont la connoissance et
l' emploi doivent rester ignorés du vulgaire !
Mais un nouvel obstacle s' éleve : la mythologie et
la physique seroient en litige.
La mythologie, pour être admissible, devroit au
moins se reposer sur les principes actifs de la
nature ;
et la physique ne veut point de ces principes ;
et elle veut tout former par des agrégats.
Tandis que s' il n' y a qu' une unité, avec quoi
parviendroit-on à l' agréger ?
Mythologie, physique, vous ne pourrez vous concilier
qu' en abandonnant chacune votre systeme, et
en vous élevant ensemble à un degré plus simple, où
vous trouveriez chacune la clef de votre temple.
Quand vous l' aurez trouvée, usez-en encore avec
prudence. Toutes les altérations tiennent à la source
putréfiée :

p12

toutes les rectifications tiennent à la source pure.
Sans le coup d' oeil supérieur, comment
appliquerez-vous donc vos principes ?
Que faites-vous, doctes ignorants, quand vous
nous peignez les loix de la formation du monde ?
C' est avec la mort que vous composez la vie ;
vous prenez toute votre physique dans les
cimetieres.
De quoi vos cabinets de science sont-ils remplis ?
De squelettes et de cadavres, dont vous avez soin
de bien conserver la forme et les couleurs, mais
dont le principe et la vie sont séparés.
Votre pensée ne vous dit-elle pas, qu' il y a une
physique meilleure que celle-là ; et que c' est celle
où on ne s' occupe que des principes, et d' où les
corps morts sont éloignés ?
Mais non, vous avez porté ce coup d' oeil mort
et destructeur, sur tous les objets de vos
spéculations.
Vous l' avez porté sur la base du rectangle isocele
que vous avez cherché à connoître, parce que vous
avez trouvé des rapports matériels entre ses
résultats et les résultats de ses côtés ;
tandis que le nombre et le vrai rapport de cette
base ne nous seront jamais confiés, attendu que si
nous les connoissions, nous pourrions créer des
esprits.
Ne vous suffit-il pas de calculer la base à deux
centres qui a osé tenter de l' imiter, et qui ouvre à
la fois une source inépuisable à vos larmes, à votre
intelligence et à votre admiration ?
Vous l' avez porté, ce coup d' oeil destructeur,
sur un sujet bien plus près de vous, puisque vous
l' avez porté jusques sur la parole.

p13

Faculté suprême et distinctive, tu n' es plus pour
eux que le fruit de l' accumulation des signes
sensibles.
Les langues ne sont plus pour eux qu' un agrégat,
au lieu d' être l' expression et le fruit de la vie
même.
Aussi n' en cherchent-ils pas l' origine ailleurs que
dans nos rapports élémentaires ;
tandis qu' on leur a enseigné hautement que la
parole avoit été nécessaire pour l' institution de la
parole.
Tandis qu' ils voient par quelle voie les enfants
apprennent les langues, et qu' il n' y a qu' une loi
qui se prête et se mesure à tous les besoins et à
tous les âges.
Matiere, matiere, quel funeste voile tu as répandu
sur la vérité !
La parole n' est venue sur la terre que comme par
renaissance ; elle avoit d' abord été réduite pour
nous.
Elle ne pouvoit renaître que par semence comme
les végétations ; mais il falloit qu' elle eût fourni
d' abord son propre germe, pour pouvoir ensuite
produire ses fruits parmi l' espece humaine.
écroulez-vous, échafaudages des sciences abusives ;
réduisez-vous en poussiere : vous ne pouvez
tenir contre le moindre principe lumineux.
8. La vraie maniere de demander le secours,
n' est-elle pas d' aller courageusement le chercher où
il est ?
Et n' est-ce pas par l' action que la force se
nourrit ?

p14

Aussi il n' y a de grand que celui qui sait
combattre, parce que c' est le seul moyen de savoir
jouir ;
et que le premier secret pour être élevé au dessus
de nos ténebres et de nos fautes, c' est de nous y
élever nous-mêmes.
C' est pour les épreuves que Dieu nous envoie,
que nous avons droit de le prier, et non pas pour les
torts que nous nous faisons par notre lâcheté.
Quand ton coeur est plein de Dieu, emploie la
priere verbale, qui sera alors l' expression de
l' esprit, comme elle devroit toujours l' être.
Quand ton coeur sera sec et vuide, emploie la
priere muette et concentrée ; c' est elle qui donnera
à ton coeur le temps et le moyen de se réchauffer et
de se remplir.
Tu apprendras bientôt à connoître par ces secrets
simples, quels sont les droits de l' ame de l' homme,
quand des mains vivantes l' ont comprimée pour
en exprimer la corruption, et qu' elle reprend
ensuite sa libre étendue par son élasticité
naturelle.
Tu apprendras bientôt à connoître quelle est son
autorité sur l' air , sur le son , sur la
lumiere et sur les ténebres .
Veille, veille tant que tu seras au milieu des fils
de la violence. Ils te persuaderoient qu' ils peuvent
quelque chose, et ils ne peuvent rien.
Comment feroient-ils les amis de la vérité, tandis
que les comparaisons qu' ils nous présentent sont
toujours fausses ?
Dans les êtres apparents, il ne reste nulle
impression de l' action des êtres vrais ; voilà
pourquoi les ténebres ne peuvent comprendre la
lumiere
.

p15

Si tu veux la comprendre, cette lumiere, ne la
compare à rien de ce que tu connois.
Purifie-toi, demande, reçois, agis : toute l' oeuvre
est dans ces quatre temps.
Se purifier n' est-ce pas prier, puisque c' est
combattre ?
Et quel homme oseroit marcher sans se purifier,
puisqu' il ne peut faire un pas sans porter le pied sur
les marches de l' autel ?
Ce n' est point assez de ne pas douter de la puissance
du seigneur, il faut encore ne pas douter de la
tienne.
Car il t' en a donné une, puisqu' il t' a donné un nom,
et il ne demande pas mieux que tu t' en serves.
Ne laisse donc point l' oeuvre entiere à la charge de
ton Dieu, puisqu' il a voulu te laisser quelque chose
à faire.
Il est prêt sans cesse à verser dans toi tous les
biens ; il ne te demande que de veiller sur les maux
qui t' environnent, et de ne pas te laisser surprendre.
Son amour a chassé pour toi ces maux hors du temple ;
ton ingratitude iroit-elle jusqu' à les y laisser
rentrer ?
Homme, homme, où trouver une destinée qui surpasse
la tienne, puisque tu es appellé à fraterniser
avec ton Dieu, et à travailler de concert avec lui !
9. Qui donnera à l' homme l' intelligence pour
comprendre la marche de la parole ?
Dieu a dit par la bouche de ses prophetes : voici à
quoi vous connoîtrez si celui qui prophétise est
véritable, ou s' il ne parle pas par un esprit de
mensonge :
quand ce qu' il aura dit arrivera, vous croirez alors
à la vérité du prophete.


p16

mais n' a-t-il pas consommé toute la loi ? Et depuis
le grand signe, tous les anciens signes ne sont-ils
pas devenus fragiles ?
Ne doit-il pas paroître des prophetes d' erreur et
de mensonge, qui auront le pouvoir de séduire les
élus même ?
Je les vois faire des oeuvres merveilleuses ; je
les vois annoncer des événements qui arriveront.
Je les vois, comme élie, faire tomber le feu du
ciel.
Malheur au temps futur, où le mensonge pourra si
bien ressembler à la vérité !
En tout temps précautionnez-vous contre les
imitateurs. Depuis que l' homme a été vendu pour être
assujetti au péché, le péché se sert de lui, aussi
bien que la sagesse.
Il faudra donc que l' homme creuse plus profondément
en lui-même, pour y trouver de nouveaux signes.
Le prophete est-il humble et doux ? Prêche-t-il
pour le regne de Dieu, et non pour le sien ?
Montre-t-il par ses larmes et ses sanglots les élans
de la charité ? Est-il prêt à donner sa vie pour ses
freres ? Joint-il à ces vertus une doctrine sûre et à
l' épreuve ?
Tournez-vous vers lui, suivez ses pas, attachez-vous
à son esprit ; la charité du coeur et la sûreté
dans la doctrine, sont des dons qui ne se peuvent
pas feindre.
Fussiez-vous au milieu de la confusion et des
ténebres, un cercle lumineux vous environnera, et
vous en tiendra séparés.
Plus le temps avance vers le complément de son

p17

désordre, plus l' homme devra s' avancer vers son
terme de lumiere.
Comment s' y pourra-t-il avancer, si ce n' est en
se laissant pénétrer de l' esprit de vie, et se
portant avec ardeur vers lui, comme s' il y étoit
poussé par une faim dévorante ?
Non, il n' y a pas de joie qui soit comparable à celle
de marcher dans les sentiers de la sagesse et de la
vérité.
10. Les oeuvres de Dieu se manifestent paisiblement,
et leur principe demeure invisible.
Prends ce modele dans ta sagesse, ne la fais
connoître que par la douceur de ses fruits ; les
voies douces sont les voies cachées.
Si l' air étoit visible comme les substances qui
composent les corps, tiendroit-il un rang si
merveilleux dans la nature ?
Quels rapports y a-t-il entre la vie de l' esprit,
et la mort de cet univers extraligné ? L' homme
promet plus qu' il ne donne, l' esprit donnera un
jour plus qu' il ne promet.
Le seigneur a conduit son peuple par une voie obscure,
afin que ses desseins s' accomplissent. Il a parlé
à son peuple en paraboles ; sans cela les juifs
n' auroient pu méconnoître le salut des nations,
et alors ils n' auroient pu être excusables de l' avoir
sacrifié, et s' ils ne l' avoient pas sacrifié, les
nations n' auroient pas reçu l' héritage.
Voiles des prophéties, favorisez l' ignorance de la

p18

fille de mon peuple, c' est par-là que la porte de
miséricorde lui reste ouverte.
Dieu vouloit suspendre les juifs, et non pas les
réprouver.
Eh ! Quel sang ont-ils demandé qui retombât sur
eux et sur leurs enfants ? Ce sang étoit esprit et
vie, pouvoit-il jamais leur donner la mort ?
L' industrieuse charité de mon Dieu, ne s' occupe
que des moyens de pouvoir sauver ses enfants.
L' ignorance des peuples, est la ressource qu' il se
ménage sans cesse pour leur pardonner.
Quel abyme que la sagesse, la puissance et l' amour
de notre Dieu !
Hommes, vous condamnez vos semblables à des
supplices, quand ils sont coupables selon vos loix :
ne le sommes-nous pas bien davantage selon les
loix du seigneur ?
Et cependant nous pouvons satisfaire à sa justice
avec une priere. Nous le pouvons avec un élan
secret, opéré dans la profondeur de notre être :
et plus cet élan sera concentré, plus il aura
d' efficacité et de puissance ; parce qu' il tiendra
davantage du caractere de l' unité, de l' invincible et
irrésistible unité.
11. Pourquoi toutes les eaux que le globe renferme,
communiquent-elles les unes aux autres ?
Pourquoi ne font-elles que circuler et passer
alternativement par des gouffres infects, et par des
filieres pures qui les clarifient ?

p19

Pourquoi l' air qui remplit l' atmosphere, suit-il la
même loi, en s' introduisant dans nos poumons et dans
les canaux des plantes ?
Pourquoi tous les fluides de la nature ne font-ils
que passer d' un lieu à un autre, pour l' avantage de
tout ce qui existe ?
Pourquoi sont-ils comme si nous nous les prêtions
mutuellement, que nous bussions tous la même
liqueur, et que nous ne fissions que nous passer la
coupe ?
C' est pour nous apprendre que telle est la loi de
l' esprit sur nous ; et que toute l' atmosphere de
l' intelligence est contiguë.
Unité suprême et universelle, oui, nous participons
tous à la même pensée. Le même esprit circule dans
tous les êtres pensants, nous puisons sans cesse à la
même source.
Nos esprits se communiquent par notre nourriture
intellectuelle, comme nos corps se communiquent
par la circulation des éléments.
Comment serions-nous donc séparés de la vie ?
Tout est vivant. Comment aurions-nous de l' inimitié
pour les hommes ? Nous sommes tous assis à la même
table, et nous buvons tous dans la coupe de la
fraternité.
Les hommes ne cherchent pas les oeuvres vives.
Tout ce qu' ils font, tout ce qu' ils écrivent, leurs
occupations, leurs traités scientifiques, ne sont
point dirigés vers la vie.
Tandis qu' un seul instant d' activité pourroit les
mettre en union avec le vrai, pour ne jamais s' en
séparer !

p20

Force naturelle de l' homme, tu te concentres, tu
t' absorbes, mais tu ne te détruis pas par les
accidents involontaires. L' orage passé, tu te trouves
la même, et tu as de plus les trésors de l' expérience.
Tu soupires après la paix universelle ? Le pendule
a été mis en mouvement depuis le crime. Ses
oscillations ne peuvent diminuer que par progression.
Il faut attendre la fin des siecles, pour que le
pendule marque son dernier battement, et que les
êtres rentrent dans le repos.
Quelle surprise pour ceux qui, dans leur passage
terrestre, auront cru qu' il n' y avoit rien au-delà,
et qui auront méconnu la circulation universelle !
Dieu seroit-il si patient, s' il n' avoit des moyens
d' étonner la postérité humaine, quand elle arrive à
la région de la vie et de la lumiere ?
Quand elle arrive à cette région où elle peut
contempler ce fluide simple et fixe, principe et
source de tous les mouvements, et portant par-tout la
plénitude de la vie ?
Où prendre l' idée des lumieres et des clartés qui
accompagnent la naissance de l' homme ? Nous ne
sommes ici bas que nageant sous une ombre, et dans
l' atmosphere des images.
Sagesse, tu dois être si belle que le pervers
lui-même deviendroit ton ami, s' il pouvoit appercevoir
le moindre de tes rayons.
12. Ma vie sera un cantique continuel, puisque les
puissances de mon Dieu sont sans borne.

p21

Je le louerai, parce qu' il a formé l' ame humaine
de l' extrait de ses propres vertus.
Je le louerai, puisque tous les êtres pensants sont
les témoins vivants de son existence.
Je le louerai, puisque l' ame humaine se manifeste
comme lui par la parole.
Je le louerai, parce qu' il n' abandonne pas l' homme
dans sa misere.
Je le louerai, parce qu' il le dirige comme une
mere tendre dirige son enfant, et lui fait essayer
ses premiers pas.
Je le louerai, parce qu' il a donné à l' homme le
pouvoir d' employer les animaux même à la culture
de la terre.
Hommes, cessez de ne prouver Dieu que par la
nature matérielle. Vous ne prouvez par-là que le
Dieu puissant et fécond.
Et si cette nature matérielle avoit déja accompli
tous ses types, et qu' elle n' existât plus, comment
prouveriez-vous donc celui qui l' a formée ?
Et si vous la rendez éternelle, donnez-lui donc
aussi, comme à votre Dieu, l' intelligence et la
sainteté. Annullez donc tous les types qu' elle doit
offrir, et qui dès-lors deviennent superflus.
Et les désordres évidents qu' elle annonce, comment
les expliquerez-vous, si elle n' a ni la liberté
ni la pensée ?
Les cieux annoncent la gloire de Dieu ; mais son
amour et sa sagesse, c' est dans le coeur de l' homme
qu' en est écrit le véritable témoignage.
C' est dans l' extension sans borne de notre être
immortel,

p22

que se trouve le signe parlant du Dieu saint et
sacré, et du Dieu bienfaisant à qui sont dus tous
nos hommages.
L' univers peut passer, les preuves de mon Dieu
n' en seront pas moins immuables, parce que l' ame
de l' homme surnagera sur les débris du monde.
Si vous éteignez l' ame humaine, ou si vous la
laissez se glacer par l' inaction, il n' y a plus de
Dieu pour elle, il n' y a plus de Dieu pour
l' univers.
Je tiendrai mon ame en activité, pour avoir
continuellement en moi la preuve de mon Dieu.
Je la tiendrai occupée à la méditation des loix du
seigneur.
Je la tiendrai occupée à l' usage et à l' habitude de
toutes les vertus.
Je la tiendrai occupée à se régénérer dans les
sources vivifiantes.
Je la tiendrai occupée à chanter toutes les
merveilles du seigneur, et l' immensité de sa
tendresse pour l' homme.
Quels instants pourront lui rester qui ne soient
pas remplis par la priere ? Ma vie sera un cantique
continuel, puisque la puissance et l' amour de mon
Dieu sont sans borne.
Dès que je m' approcherai du seigneur pour le
louer, il m' enverra le sanctificateur.
Le sanctificateur m' enverra le consolateur.
Le consolateur m' enverra l' ami de l' ordre.
L' ami de l' ordre m' enverra l' amour de la maison
de mon Dieu.
L' amour de la maison de mon Dieu, m' enverra la
délivrance :

p23

et les ténebres se sépareront de moi, pour être
à jamais précipitées dans leurs abymes.
13. Une coupe de cristal tombe à terre et se brise.
Tout-à-l' heure elle étoit utile, vous pouviez
l' approcher de vos levres, et y puiser une liqueur
agréable et fortifiante.
à présent ses brisures tranchantes, ne peuvent
qu' ensanglanter la main.
Une coupe de cristal tombe à terre et se brise : tel
est le court intervalle de l' amitié d' un homme
puissant à sa colere.
Tranquille et doux quand sa gloire n' est pas
exposée ; court-elle des risques, il prendra les
charbons de l' autel et vous les jettera au visage,
plutôt que de ne la pas défendre.
Il n' a pas besoin de sa raison pour l' emporter,
dès qu' il a le moyen d' employer sa puissance.
Malheur à l' agneau, qui se trouvera placé sous
son glaive ! Il l' égorgera, et il dira ensuite que
c' étoit un tigre ; et sa parole sera reçue comme
véritable.
Consolez-vous, petits de ce monde. Les hommes
puissants ont en eux-mêmes deux tribunaux. Par
l' un ils vous condamnent, lors même que vous êtes
innocents ; par l' autre, ils sont obligés de casser la
sentence.
Est-ce que la parole fausse et méchante peut avoir
une demeure fixe et stable ? Elle sera errante, parce
qu' il n' y a que l' oreille de l' homme léger et déçu où
elle puisse mendier quelqu' asyle.

p24

Vérité sainte, tu es encore comme ensevelie dans
les sépulcres ; mais tu y as été enterrée vive.
Tu renaîtras de toutes les régions de la terre, et
tu replongeras la mort dans son tombeau, pour
qu' elle s' y convertisse en pourriture.
C' est le seigneur lui-même qui te relevera, et
qui fera flotter tes enseignes aux yeux des nations.
Que vous a-t-il dit ? toutes les armes qui auront
été préparées pour vous blesser, ne porteront point
contre vous ; et vous jugerez vous-mêmes toutes les
langues qui se seront élevées contre vous, pour vous
faire condamner.
c' est là l' héritage des serviteurs du seigneur ;
c' est ainsi qu' ils trouveront justice auprès de moi,
dit le seigneur.

vous donc, tristes victimes des afflictions humaines,
redoublez d' efforts pour ne pas laisser
éteindre en vous le flambeau des consolations.
Le trajet est court : vous voyez déja l' autre rive.
Ne vous restât-il qu' une étincelle de la vivifiante
espérance, conservez-la précieusement.
Quand vous arriverez dans les régions de la vie,
il ne vous faudra que cette étincelle pour les
embraser toutes entieres, et les rendre à jamais
toutes lumineuses pour vous.
Parce que les substances qui les composent sont
plus faciles à enflammer que celles de la foudre
même, et plus mobiles que les éclairs.
14. Prends ta lyre et ne la quitte plus. Ne donne plus
de repos à ton esprit. Quand il aura atteint
l' occident,

p25

qu' il retourne à l' orient pour recommencer un
nouveau cours.
Quand il aura frappé le nord, qu' il retourne vers
le midi. Que du fond de l' abyme il s' éleve chaque
jour à ce foyer d' où découlent des flots de lumiere.
Le seigneur pressera l' homme d' écouter la vérité
qui l' appelle. Il le troublera dans ses faux plaisirs,
il le frappera par de grands exemples.
Il le vivifiera par l' attrait secret de la vertu. Il
l' instruira par des songes légers. C' est par-là que
j' ai quelquefois conduit mes prophetes.
Hommes foibles et paresseux, si vous étiez tombés
dans une eau fangeuse et d' une vaste étendue, ne
faudroit-il pas vous agiter vivement pour regagner
le rivage ?
C' est une action qui les a fait sortir de leur poste
originel. Ce n' est que par une action qu' ils peuvent
y remonter.
Cherchez les villes de refuge, puisque vous êtes
dans une nuit si épaisse, que vous n' êtes peut-être
pas un instant sans verser involontairement le sang de
vos freres.
Leurs parents vous poursuivent sans cesse pour en
tirer vengeance. Vos jours sont en danger ; mais le
seigneur veut vous sauver la vie.
Volez, volez vers ces villes de refuge, dont sa
miséricorde a rempli la terre qu' il vous a donnée.
ô Dieu de paix, ressouviens-toi que tes élus ont
demandé d' être anathêmes, pour le salut de leurs
freres.
C' étoit pour toi, et non contre toi qu' ils formoient
de pareils voeux. Ton amour les suivra dans le désert,

p26

et les y nourrira jusqu' à ce que leurs freres en
soient sortis.
Ils se rendent otages de la mort, tu les rachetteras.
La charité peut seule envisager ce sacrifice, la
charité peut seule le comprendre. Ton immortel
amour peut seul en diriger l' accomplissement.
15. Ne dites point, ô mortels ! Que votre soif de la
vérité ne vous est donnée que pour votre supplice.
La vérité ne punit point, elle améliore et
perfectionne.
La sagesse ne punit point, elle instruit.
L' amour ne punit point, il prépare doucement
les voies. Comment l' amour pourroit-il punir ?
Voilà cependant, mortels, ce qui constitue l' essence
de votre Dieu.
La sagesse ne laisseroit point entrer en vous des
desirs vrais, si elle n' y avoit mis aussi des moyens
sûrs pour les satisfaire. Elle est la mesure même, et
n' agit avec vous que dans cette mesure.
Mais vous, ô juges imprudents et insensés, vous
troublez cette mesure dans les foibles mortels !
Si vous commencez trop tôt à vous faire maîtres,
vous ne leur offrez que des fruits précoces ou
dérobés, qui finissent par vous laisser tomber en
confusion.
Si vous exaltez trop leurs idées, vous leur donnez
des desirs anticipés et dangereux.
Si vous courbez leur esprit sur les choses composées,
vous leur faites naître des difficultés qui les
égarent.

p27

Sagesse, sagesse, toi seule fais diriger l' homme
sans fatigue et sans danger, dans les paisibles
gradations de la lumiere et de la vérité.
Tu as pris le temps pour ton organe et ton
médiateur ; il enseigne tout, comme toi, d' une
maniere douce, insensible, et en gardant
continuellement le silence ; tandis que les hommes ne
nous apprennent rien avec la continuelle et
excessive abondance de leurs paroles.
Le seigneur s' avance comme un feu vivant ; il
s' empare de toutes les portions de feu qui sont
répandues dans les êtres.
Il allume ses flambeaux devant l' ame humaine, il
l' accompagne lui-même pour la faire arriver plus
en sureté jusqu' aux portes de l' amour.
ô homme ! Combien tu gémiras un jour, quand
avec les influences du désordre dont tu te seras
rempli, tu t' approcheras de la région de l' ordre !
Comment, avec les merveilles dont la sagesse vivante
avoit formé mon existence, ai-je pu me rendre
le mercenaire et le fabricateur de l' illusion ?
Comment ai-je pu accuser d' injustice la main qui ne
s' étoit occupée qu' à me combler de ses faveurs ?
La parole n' avoit vaincu le temps, elle n' étoit
entrée dans l' homme, elle ne s' étoit gravée en lui,
elle ne se faisoit entendre continuellement en lui,
qu' afin qu' il en fît retentir au dehors les sons
harmonieux, et qu' il célébrât les louanges de
l' universelle miséricorde.
16. Non, seigneur, il n' est pas permis à l' homme

p28

de posséder ici bas tous les biens que sa pensée lui
fait entrevoir.
Tu veux bien ne pas lui en refuser l' espoir, de peur
qu' il ne se décourage ; mais la justice ne peut
encore lui en accorder l' entiere jouissance, il ne
pourroit la supporter.
Oh ! Combien la réalité du monde futur sera belle à
nos yeux, puisque l' illusion de ce monde actuel,
passager et apparent, est si imposante et si
magnifique !
Dans la région de la vie, l' acte de l' esprit est
perpétuel.
L' homme régénéré y promene ses regards sans
interruption sur les êtres vivants et purs, dont
l' aspect le sanctifie.
Tous ces mobiles frappent successivement sur lui,
et ne lui laissent pas une faculté qui ne soit
remplie.
Quand est-ce que le temps sera précipité et qu' il
ne dérobera plus à l' homme la jouissance et les
droits de son être ?
Pendant le temps nous ne pouvons que chercher
péniblement la sagesse et la vérité. Au dessus du
temps on les possede. Au dessous du temps on vomit
des injures contre elles.
Régions saintes, ces malédictions ne prévaudront
jamais contre vous.
Le sang de la terre ne montera plus par dessus sa
tête ; l' éternel l' a terrassé par la voix de son
triple tonnerre, et l' a fait rentrer dans ses canaux.
Il a lié les cieux à la terre, en semant dans l' ame
de ses élus le germe de l' esprit de vérité.
Il a lié la terre aux cieux, en faisant fructifier
dans l' ame de ces mêmes élus ce germe divin.

p29

Que tous les êtres, dans le temps passé, dans le
temps présent, et dans le temps futur, bénissent son
nom.
C' est par la recherche de son nom et la louange de
son nom, que je parviendrai à tromper le temps.
Nations de la terre, générations futures, mettez
à profit mes secrets.
Le temps sera précipité au dessous de vous, vous
obtiendrez la joie et le repos de vos ames. Voilà la
récompense et les bénédictions qui descendront sur
mes cantiques.
Les hommes voudroient vous mener à Dieu par
des labyrinthes, quelques-uns vous feroient même
un crime de le chercher.
Mysteres du royaume de Dieu, vous êtes moins
inexplicables que les mysteres du royaume des hommes.
17. Qui osera dire que le mal soit autre chose qu' une
déviation du bien ? Qui osera la regarder comme une
stagnation dans la ligne directe ?
Il n' y a de stagnations qu' à côté du lit des fleuves,
il ne peut y en avoir dans les courants.
Dans la région de la vie, cette ligne est un grand
et éternel courant, qui par sa rapidité entraîne tout
dans son cours, et attire tout ce qui se trouve sur
ses bords.
Où seroient ses bords, puisqu' il agit par-tout ?
Est-il rien qui dans la région de la vie puisse
résister à son impulsion ?
Ici bas cette ligne procede également sans se
déranger de son cours ; elle agit sans cesse sur le
mal même, pour en redresser la déviation.

p30

Mais elle ne procede que dans des courants partiels
et atténués, et le mal a le pouvoir de s' opposer à
leur action.
Principe du mal, tu t' es dépravé volontairement
dans tes facultés, parce qu' elles ne sont pas fixes ;
tu ne pourras jamais te dépraver dans ton essence,
qui est impérissable.
C' est être peu réfléchi que de chercher en toi une
clef plus positive, et une autre origine à ton
existence.
Si la vie est, la mort ne peut pas être, car il y
auroit deux choses. Tu ne tires ton origine dépravée
que de ton attache aux images de l' être.
N' est-ce pas pour t' être contemplé, toi qui
n' étois qu' image de Dieu, que tu es tombé dans les
ténebres ?
N' est-ce pas le même crime qui s' est répété
universellement ? Et dans nos arts, dans nos
passions, et dans nos superstitions populaires et
matérielles ne voyons-nous pas par-tout la
contemplation des signes et des images, au lieu du
culte des principes et des modeles ?
L' homme, en s' approchant du mal, engendre une
image de son action fausse, qui devient son tourment
quand il s' éleve et qu' il la contemple. En
s' approchant du bien, il engendre une oeuvre vive qui
devient sa consolation de tous les moments.
Consultez donc vos deux substances, et il n' y aura
rien parmi les causes finales ou les raisons des
choses, qui ne puisse vous être dévoilé.
Seigneur, vous avez mis dans les germes toutes les
propriétés abrégées de leur principe ; puisque vous

p31

êtes vous-même notre principe, toutes les lumieres
et toutes les vertus peuvent briller en nous.
Mais, infortunés mortels, combien avez-vous
jeté de fange sur ce flambeau, au lieu de le dégager
sans cesse de ses enveloppes, et ensuite vous vous
êtes plaints de ne le plus voir !
18. Ce n' est plus le temps de dire, comme David :
seigneur, j' ai crié vers vous le jour et la nuit, et
vous ne m' avez point écouté.
Les portes du temple n' étoient point encore ouvertes,
les peuples se tenoient assis sur les marches du
parvis.
Ils attendoient, les mains enveloppées dans leurs
vêtements, que l' aurore parût, et que les portiers
appellés par l' heure propice, vinssent donner accès à
la priere.
Le jour est venu, nous pouvons nous avancer
jusqu' à l' autel. Nous n' avons plus besoin, ô
prophetes ! De crier comme vous, jusqu' à nous rompre
les reins, pour être entendus.
Nous sommes près du grand prêtre, d' un coup
d' oeil il juge si notre foi est sincere, et si notre
offrande est pure.
L' amour anime-t-il vos yeux, et les remplit-il de
douces larmes ? Voilà votre demande, voilà votre
priere.
Vous êtes exaucés ; le grand sacrificateur est
d' intelligence avec vous. Retournez dans vos maisons,
comblés de biens.

p32

Chaque jour, renouvellez les mêmes demandes
avec la même sincérité, et vous recevrez les mêmes
bénédictions.
Les patriarches ont défriché le champ de la vie ;
les prophetes ont semé ; le sauveur a donné la
maturité : nous pouvons à tout moment recueillir la
moisson la plus abondante.
N' a-t-il pas vaincu l' ennemi ? Il n' a point été
tenté dans ses sens et dans sa matiere, parce que son
corps étoit formé d' éléments purs, et que c' étoit la
voie de l' amour et non la voie du péché, qui l' avoit
placé dans la région des corps.
Il n' a point été tenté dans ses sens et dans sa
matiere, parce que ce n' est point par les sens et par
la matiere que le crime de l' homme avoit commencé.
Il n' a été tenté qu' à l' occasion de sa matiere, parce
que la matiere est la voie du désordre et du mensonge.
Mais il a été tenté dans son amour et dans sa
fidélité, parce que l' esprit l' avoit conduit dans le
désert.
Parce que l' amour lui avoit fait quitter le séjour
de sa gloire, pour se plonger dans nos abymes ;
parce qu' étant sorti de sa place pour approcher
du désordre, il ne pouvoit éviter de sentir le choc
de ses vénéneuses influences ;
parce que lui seul, comme source de la puissance,
pouvoit apporter à l' homme la force et les moyens
de vaincre l' ennemi ;
et parce que, quand l' ame a vaincu l' ennemi dans
l' esprit, il ne peut plus la tenter, ni dans sa
matiere ni par sa matiere.

p33

Mais par quelles armes a-t-il vaincu l' ennemi ?
Par quelles réponses a-t-il fait taire le tentateur ?
C' est par trois passages tirés des écritures ; et les
écritures vous paroîtroient encore indignes de votre
attention.
19. Aussi impétueuse que les aquilons déchaînés, aussi
ardente que les feux de l' Etna, aussi persévérante
que le mouvement des astres :
telle doit être la priere de l' homme ; elle ne doit
pas plus connoître le repos et l' interruption, que
l' éternité ne connoît le temps et les intervalles.
J' imiterai Jacob, je ne te quitterai point que l' ange
ne m' ait béni. Mon ame languit pour toi.
Bénis-moi de la bénédiction terrestre.
Bénis-moi de la bénédiction céleste.
Bénis-moi de la bénédiction divine.
Bénis-moi de la bénédiction du sanctuaire.
Bénis-moi de la bénédiction de la force, de
l' intelligence et de l' amour.
Et je célébrerai l' immensité de ta miséricorde et
de ta puissance, et j' humilierai tes ennemis !
Dieu me donnera un otage de cette alliance, et
cet otage ne me quittera plus.
Il posera des gardes fidelles sur toute ma personne ;
mon corps, mon ame et mon esprit seront gardés par
les sentinelles du seigneur.
Ma parole s' est élancée vers mon Dieu, elle est
montée vers son siege, elle a frappé les sources de
la vie.

p34

Je les sens descendre en moi. Elles cherchent partout
en moi ce qui leur appartient. Elles sont la vie.
Tout ce qui vit en moi est leur propre bien.
Elles sont la paix, la joie, la félicité : comment
tout ne finiroit-il pas par des cantiques !
Moïse, Débora, Zacharie, tous les saints de Dieu
ont complété leurs oeuvres par des actions de grace
à l' éternel.
La fin de l' oeuvre sera un concert universel.
Les cantiques sont continuels dans la région
supérieure. Est-ce au sein de la vie que
l' assoupissement peut se faire connoître ?
Israël, tu fus choisi pour être le chantre de la
terre. N' interromps jamais tes concerts, et que la
terre ne languisse plus dans le sommeil.
20. Quel emploi peut se comparer à celui d' être
baptisé pour les morts ? De laver continuellement par
nos souffrances les taches que les hommes se sont
faites, celles qu' ils se font, celles qu' ils se
feront, et de supporter toutes les douleurs
effroyables qui en sont les suites ?
Quelque part que cet homme aille, quelque chose
qu' il fasse, son oeuvre le poursuit, et l' amertume de
la coupe fermente en lui.
Il n' est occupé, il n' est tourmenté que du desir de
la guérison de la grande plaie.
Oh ! Dieu de paix, si parmi mes freres il en est qui
agissent comme ne se souvenant pas de toi, n' agis
point à leur égard comme envers ceux dont tu ne te
souviens plus.

p35

Est-ce que le zele de la maison du seigneur n' est pas
lié avec l' amour de l' homme ? Est-ce que l' homme
n' est pas l' objet de l' oeuvre et de l' amour du
seigneur ?
Tu avois promis à Israël de donner des peuples et
des royaumes pour lui ; mais tu as donné plus encore
pour les peuples et les royaumes, puisque tu t' es
donné pour eux.
Le seigneur est une infinie progression de mysteres,
il a des clartés et des lumieres pour tous les âges.
Il nous a donné dans le premier solide une preuve
matérielle que son nom demeure sur la terre.
Il nous a démontré par-là l' universelle activité de
ses puissances, et comment son action remplit toutes
les régions et tous les degrés du temps.
Il nous a appris qu' à son image nous devons remplir
l' univers de sa justice distributrice, et jusqu' aux
lieux où sa justice s' est établie.
Voilà le fardeau que doit porter l' homme de douleur ;
il doit se charger même du fardeau de ses freres,
si la lâcheté les arrête.
Il doit porter ce poids accablant au travers des
rudes sentiers du temps, au travers des ronces et des
épines, malgré les grêles et les frimats, jusqu' au
lieu de sa destination.
Action nulle, tu peux sans doute troubler l' harmonie.
Combien l' action fausse ou blâmable ne doit-elle
pas la troubler davantage !
Rien ne se perd : ne faut-il pas qu' un jour la
moisson se manifeste, et que vos crimes produisent à
la lumiere les fruits qu' ils sement aujourd' hui dans
l' ombre ?

p36

Pour ne pas frissonner de l' état futur, il faudroit
en avoir la mesure. Mais comment l' état actuel nous
serviroit-il de base ?
Voyez si la ligne circulaire n' est pas au moins
neutre par rapport à la spiritualité, puisqu' elle est
ou de forme, ou mauvaise ?
Et apprenez d' où viennent les douleurs des prophetes,
et les pâtiments où la grande plaie tient tous
les êtres.
21. ô vous, qui siégez sur des trônes de lumiere,
pourquoi les hommes trouvent-ils tant de difficultés
à concilier leurs systêmes ?
N' est-ce pas pour qu' ils soient obligés tous de plier
sous le joug divin, et de reconnoître l' unique
souverain des êtres, pour le seul savant et le seul
maître.
Quand me tendrez-vous une main secourable pour
me placer à vos pieds, sur les marches de votre
trône ?
De ce point d' élévation, je contemplerois avec l' oeil
de l' intelligence, les merveilles de tous les
univers.
Je sentirois vivement et fixement dans mon coeur
cet aiguillon immortel de vie divine, qui devroit
régler et sanctifier tout mon être !
Par vous je participerois à cette unité qui seule
peut concilier tous les mortels.
Tant que le serpent conserve sa peau racornie par
le froid de l' hiver, peut-il recevoir les influences
bénignes du printemps ? Et comment obtient-il cette
peau nouvelle que la vie va pénétrer ?

p37

C' est en se froissant douloureusement contre les
épines ; c' est en passant au travers des ronces
ferrées et piquantes, qu' il détache de lui sa
dépouille, et qu' il devient lisse et agile comme aux
premiers jours de sa jeunesse.
Toutes les violences de l' ennemi sont comme le
tamis où le grain se trie et se sépare. Toutes les
épines qu' il me fera sentir, détacheront à chaque
froissement un pli de mon ancienne robe.
Alors ils traceront sur moi les signes de notre
coéternelle alliance ; ils me serreront la main, ils
serreront la main de mon ame en témoignage de notre
union ; ils auront ordre de la sceller du sceau sacré.
Raison naturelle, prudente observation, vous pouvez
nous éclairer sur notre état primitif.
La régénération seule, et le renouvellement de
tout notre être, peuvent nous le faire sentir.
Quel est même l' objet des deux loix ? Ne se
borne-t-il pas à nous rendre la pureté de l' état
secondaire ?
Aussi vous tous, élus du seigneur, vous vous êtes
occupés de cette oeuvre, et vous nous avez peu
instruits sur le premier état.
Les traditions sacrées devoient être remplies des
faits de l' esprit, et non pas des spéculations de
l' intelligence.
Oh ! Monde, oh ! Monde, pourquoi n' étois-tu pas
digne qu' il se développât devant les disciples
d' Emmaüs ?
Quelles merveilles il eût pu leur apprendre, puisque
dans le moment où il leur parloit, il n' étoit déja
plus dans le séjour de la mort.

p38

22. Une mere perd-elle de vue le fils qu' elle punit
pour les légeres fautes de son âge enfantin ? Elle
l' éloigne d' elle de quelques pas, elle lui prescrit
une enceinte sous ses yeux, et dans le même lieu
qu' elle habite.
C' est ainsi que Dieu en agit avec l' homme coupable.
Enfant, si tu connoissois le coeur de ta mere ! Ce
ne seront point les cris de la colere qui la
toucheront. Elle attend que tu fasses entendre ceux
de l' amitié et du repentir.
Elle envoie même secrétement vers toi des amis
fideles, qui semblent te suggérer à ton insu
d' implorer sa miséricorde.
Tu suis ce conseil salutaire ! Viens, enfant chéri, il
n' y a plus de barriere pour toi, il n' y a plus de
distance entre nous, et nous pouvons nous embrasser.
Dieu de paix, tu n' attends, comme cette mere tendre,
que l' humilité du coeur de l' homme, et le retour
de ses regards vers toi, pour le tirer de sa
captivité.
Il n' ose plus t' appeller son pere, parce qu' il s' en
est ôté le droit par ses offenses et ses souillures.
Mais tu l' appelles toujours ton fils, parce que tu
lui pardonnes, et que tu ne te souviens plus de ses
crimes.
Et l' esprit de l' homme se croit abandonné quand il
est puni ! Il se croit dans le néant quand il n' est
plus dans l' abondance de la vie !
Comme si l' amour n' accompagnoit pas par-tout la
justice ! Comme si les simples souverains de la terre

p39

ne fournissoient pas eux-mêmes le nécessaire aux
illustres coupables à qui ils sont forcés de
retrancher l' opulence et la liberté !
Oui, oui, le seigneur trempe quelquefois l' univers
dans l' abyme, mais il ne veut pas l' y précipiter à
demeure.
Du haut de son trône, il entend les cris des hébreux
dans la terre d' égypte. Ces cris font descendre son
propre nom, ce nom qui n' avoit pas même été donné
à Abraham, à Isaac et à Jacob.
Parce que plus nos maux sont extrêmes, plus le
bienfaisant auteur de notre vie s' empresse de nous
envoyer des secours efficaces.
23. Un homme a été envoyé en témoignage pour
attester l' empire de la vérité sur l' erreur, et de la
réalité sur le néant.
Il est devenu un homme de douleur, ne trouvant
nulle part où reposer la tête de son intelligence.
Dieu avoit dit : je rassemblerai les dispersions
d' Israël. Ils ont dit : divisons les congrégations
d' Israël.
Une branche tomba de l' arbre. Les insensés l' ont
ramassée ; mais l' ont-ils observée pour connoître la
nature de l' arbre ?
Ils l' ont levée contre cet arbre ; ils l' en ont frappé
pour le mutiler, et en défigurer tous les fruits.
Mortels, sachez que ceux qui auront été taillés en
faux, seront remis à la forge et sur l' enclume, avant
de redevenir des socs de charrue.

p40

Les puissances du temps taillent les pierres pour
l' édifice futur. Elles préparent les métaux pour orner
le temple de l' éternel ; elles les jettent dans la
fournaise pour qu' ils s' y purifient de leurs scories.
Ce sont les hommes les plus ductiles et les plus
doux que l' on fait souffrir davantage. à l' image de
l' or, on peut les faire passer par la filiere la plus
étroite sans les casser.
Les métaux aigres ne résistent pas à cette épreuve.
Qu' est-ce qui pourra détacher l' homme de la divinité,
quand il y tiendra par l' amour et par la douleur ?
La porte de l' amour a été ouverte, l' homme a
deux sentiers aujourd' hui. Il n' avoit autrefois que
celui de son nom, ainsi que le pervers.
S' il s' unit à l' amour dès ce monde, s' il y prend
Dieu pour son unique maître, et l' ame de l' homme
pour son épouse la plus chérie, il deviendra
impeccable au regne à venir.
Gloire primitive de l' homme, tu devois croître, et
tu as été en diminuant. Les loix temporelles de
l' esprit sont venues à son secours dans le degré
d' infériorité où il étoit descendu.
Et elles doivent le ramener à cette ligne de
croissance infinie qui lui étoit destinée par son
origine. Le vêtement de la charité ne s' est-il pas
étendu sur la plaie pour la couvrir ?
Le baume n' y a-t-il pas pénétré pour la guérir ?
La plaie, le vêtement et le baume, quel champ pour
l' étude de la parole et pour la consolation de
l' homme !
Seigneur, seigneur, il est vrai que l' homme ne peut

p41

se dérober à tes yeux, puisque ton esprit et ton
amour remplissent toute la terre.
Mais puisque ton esprit et ton amour remplissent
toute la terre, il est également vrai que tu ne peux
te dérober aux yeux de l' homme qui te desire et qui te
cherche.
Homme de desir, ne laisse donc plus ébranler ta
confiance par les injustices de tes semblables.
24. Faisons en sorte qu' à notre derniere heure, il n' y
ait que nos héritiers légitimes qui aient part à nos
dépouilles. Voici comment se distribuera notre
héritage.
Les agents purs de la nature hériteront de nos
substances élémentaires.
Les hommes de bien dans tous les âges hériteront
de nos salutaires influences.
Les siecles hériteront de notre mémoire.
Les élus de Dieu hériteront des oeuvres vives que
nous aurons opérées sur la terre.
Les ministres du conseil hériteront de notre équité
et de notre jugement.
Les anges de lumiere hériteront des découvertes
et des vérités que nous aurons introduites dans le
commerce de la pensée.
La femme pure héritera de nos vertus et de notre
respect pour les loix de la nature.
L' esprit héritera de notre zele et de notre
dévouement.
Le divin réparateur héritera de notre amour.

p42

Le souverain des êtres héritera de notre sainteté.
Il ne restera rien pour les voleurs et pour les
gens processifs .
Mais que faut-il faire pour obtenir une pareille
grace ? Il faut maintenir un ordre parfait dans toutes
nos possessions.
Il faudra, lors de l' événement, supplier le grand
juge de venir lui-même apposer son scellé et son
nom sur tout ce qui nous appartient ;
afin que l' effroi et le respect qu' imprime ce grand
nom, fassent reculer tous ceux qui se présenteroient
dans la maison avec de mauvais desseins.
25. Le bois est descendu dans les eaux ameres pour
les adoucir et les rendre fertiles ; il est remonté
vers sa terre naturelle.
Il a envoyé des rejetons qui ont trouvé les eaux
préparées. Ils ont pris racines et ont produit des
fruits.
Rejetons puissants, vous embrasserez les foibles
plantes, vous leur servirez d' appui comme à une
jeune vigne.
Torrent de la vie, ouvrez-vous un cours jusqu' à
la racine du coeur de l' homme. Entraînez tout ce
que la circoncision du fer tranchant aura coupé
d' hétérogene, et remplissez les campagnes arides de
vos eaux aussi limpides que le diamant.
Est-ce moi qui puis aller à votre rencontre ? Lié à
la terre comme l' herbe des champs, ne suis-je pas
condamné comme elle à toute l' aridité de l' hiver ?

p43

Ne me faut-il pas attendre que la douce chaleur
du printemps vienne fondre les eaux salutaires
suspendues en durs glaçons sur les montagnes, et les
fasse couler abondamment pour désaltérer l' humble
plaine ?
Vous avez fait faire un grand deuil au jour où je
suis tombé ; vous m' avez couvert de l' abyme. Vous
avez arrêté les fleuves qui m' arrosoient, vous avez
retenu les grandes eaux.
Mais les arbres d' éden sont descendus avec moi
jusqu' aux lieux les plus profonds de la terre. Ils me
rameneront à la région de l' air libre et pur.
Ce ne sera pas moi qui mettrai les ennemis en
fuite, qui guérirai les maux de mes freres, et qui
commanderai à mes sujets.
Ce ne sera pas moi qui prendrai les clefs de la
mort et de la vie, pour ouvrir les archives où sont
déposés les secrets et les volontés du seigneur.
la feve des arbres d' éden opérera pour moi toutes
ces merveilles. Elle est la lumiere, elle est la vie.
Elle mettra sous mes yeux tous les tableaux de
l' histoire naturelle de l' homme ;
et elle m' apprendra quelles sont les fonctions que
j' aurai à remplir pour concourir au grand oeuvre de
notre Dieu.
26. Il faut que les hommes soient bien loin de toi,
ô vérité ! Puisque tu supportes leur ignorance, leurs
erreurs et leurs crimes.

p44

Ils ne connoissent pas même encore l' origine de
leurs droits politiques et terrestres ; cependant ils
ne s' empressent pas moins de se prescrire des loix
qu' ils croient justes, dès que les voix sont comptées.
Est-ce aux enfants à tracer la loi des familles ?
Est-ce à l' homme à être législateur ? Et n' est-il pas
par sa nature le simple ministre d' une loi qui ne
peut lui être supérieure qu' autant qu' elle ne vient
pas de lui ?
Et ils voudroient rendre l' usage de cette puissance
si parfait, que leur existence politique fût
immortelle, leur bonheur immanquable, et leur
tranquillité hors de toute atteinte et à couvert de
tous les désordres !
Imprudents, votre foible nature et la région de
ténebres que vous habitez, s' opposeront toujours à
vos espérances ;
et malgré toutes vos précautions, la providence
ne fera cesser pour vous ni les besoins ni les
dangers, de peur que vous ne preniez ce monde pour
votre lieu de repos.
Elle vous aime trop pour ne pas vous laisser des
occasions de la prier et de l' appeller à votre
secours.
Réfléchissez ensuite à l' exercice de ce droit
problématique que vous vous créez. Voyez-le s' armer
de la cruauté, de l' injustice et de l' iniquité,
dirigées par la fourberie, la cupidité ou la
vengeance.
Quel poids d' accumulations abominables dans la
balance de l' idée humaine ! Comment ne verroit-elle
pas la masse contraire, qui doit nécessairement faire
le contre-poids ?
N' est-il pas plus que sûr, que tout esprit rassis sera
entraîné par le sentiment de cette nécessité ?

p45

Si cet esprit n' est pas pénétrant, il ne verra
d' abord les deux bassins de la balance, que comme
étant au niveau : telle étoit la mesure des
manichéens. Mais qu' il poursuive, il verra bientôt
lequel des deux poids doit l' emporter.
Il verra en outre qu' une main nécessaire, et
nécessairement éternelle, soutient la balance et la
suspend, et que c' est là seulement où se trouve la
source vraie du pouvoir et des loix sociales.
Il verra qu' une puissance suprême, en suspendant
cette balance, laisse un mouvement libre à ses deux
bassins. Mais qui comprendra ces vérités, s' il ne
s' éleve jusqu' au centre de la pensée de l' homme ?
Oh ! Homme, jusqu' à quand resteras-tu courbé sous
le poids de tes méprises et de tes jugements
précipités ?
Quand est-ce que ton ame connoîtra les douleurs
de l' homme de desir, et qu' elle apprendra par-là à
juger de ses propres illusions, et de son
épouvantable sécurité ?
27. Vous parlez, et l' on vous éleve des édifices !
Vous parlez, et vos armées s' assemblent et renversent
vos ennemis !
Vous parlez, et les sciences et les connoissances se
transmettent dans l' esprit de ceux qui vous écoutent !
Vous parlez, et les blessures et les douleurs des
malades se guérissent, les passions se calment, et
font place dans le coeur de l' homme à la lumiere de la
vérité !
Vous parlez, et vos alliances se forment, et vous

p46

assurez à vos générations tous les droits et tous les
honneurs qu' elles peuvent attendre.
Votre parole est un mobile de nécessité absolue,
et les oeuvres que l' homme opere dans l' univers
entier, ne sont et ne peuvent être que le fruit de
votre parole.
Il n' y a qu' une loi : si une parole n' avoit agi,
comment l' édifice du monde auroit-il donc reçu l' être ?
Si une parole n' avoit agi, comment l' homme auroit-il
senti sa sublime destination ?
Quelle difficulté que la même parole agisse encore
pour lui offrir des consolations dans ses abymes, et
pour lui aider à en sortir ? Dès qu' il existe, la
parole est toujours sur lui ; elle ne fait que varier
son langage et ses modulations.
Mortels, vous ne pouvez croire à la parole qui
entretient tout, et vous êtes forcés de croire à la
parole qui a tout créé.
Sachez qu' il falloit traverser l' apparence neuvaire
par la pensée, pour lire sa génération.
Ne s' est-il pas comme anéanti en descendant
au-dessous de ce nombre ? Mais pouvoit-il perdre ses
titres ? Et vous-mêmes, avez-vous perdu les vôtres en
vous plongeant dans le précipice ?
La parole est éternelle, parce qu' elle est la vie :
cherchez la vie, vous la sentirez, vous la goûterez ;
vous serez assurés qu' elle est par elle-même.
Si vous parvenez à sentir la vie, vous ne vous
demanderez pas plus de compte de ce qu' elle est, que
vous ne vous en demandez de ce que c' est qu' une
jouissance pour votre ame et un axiome pour votre
esprit.

p47

Vous sentirez que la vie et la parole sont par
elles-mêmes, et qu' elles ne peuvent pas ne pas être.
Les axiomes que vous connoissez peuvent-ils périr,
peuvent-ils s' altérer ? Ne vous semblent-ils pas
éternels ?
Cependant ils ne sont que les corollaires d' un
axiome unique et suprême ; aussi votre esprit peut
mesurer la justice même, et votre coeur goûter la vie.
Raison humaine, funeste instrument dont nous
abusons, sers donc à rapprocher l' homme de la
vie, après avoir tant servi à l' en éloigner !
Elle est devenue, cette raison, comme un précipice
au milieu d' une plaine fertile. Ce n' est qu' en le
fuyant que le voyageur peut marcher d' un pas
ferme, et ne pas se briser dans sa chûte.
28. Prierez-vous Dieu, et lui demanderez-vous
ses dons et ses faveurs avant de vous être purifiés,
et d' avoir établi en vous toutes les vertus ? Ce
seroit lui proposer de se prostituer.
à qui les souverains de la terre donnent-ils les
places et les emplois ? à ceux qui sont censés, par
leurs travaux et par leur zele, s' en être rendus
capables.
Ne prenez pas non plus pour des ordres d' en-haut,
ni pour une récompense, ce qui n' est que le fruit
de la grande tolérance de l' esprit.
Ah ! Mes freres, si l' homme connoissoit son influence,
vous verriez combien le sentier de la vie

p48

est obscur pour ceux qui ne s' élevent pas jusqu' à
la grande lumiere !
Ne nous donnons point de relâche que nous
n' ayons préparé les voies du seigneur, et que nous
n' ayons couvert de fleurs et de branches d' arbres
les rues de Jérusalem.
C' est du sommet des régions célestes que notre
être a été précipité. Le nom du seigneur nous a
suivi.
Mais combien il faut de temps pour que cette
racine sacrée s' éleve avec nous jusqu' à ses
puissances !
Entrez dans la carriere de la vérité, l' ennemi va
vous tenter d' abord par le découragement, ensuite
par l' apparence de vos succès et par des lueurs de
la vie, que vous prenez pour la vie même .
Mais au moins si l' impur peut prendre la forme
humaine, il ne peut prendre la substance de cette
forme, parce qu' il seroit délivré.
Le pur, au contraire, peut prendre et l' apparence
et la substance de la forme humaine, et cependant
tenir toujours à la région de la vie, puisqu' il vient
pour nous la donner.
Souvenez-vous d' Azarias ; souvenez-vous du sauveur,
avant et après sa résurrection ; souvenez-vous
en outre de son ascension, et vous connoîtrez les
trois degrés de l' homme de desir.
Homme, frémis de crainte pendant ta carriere de
mort et de corruption, et veille sans cesse contre
l' affadissement de l' esprit. Mais souviens-toi que
l' ennemi ne connoît jamais que ce qu' on lui montre.
Quand le sauveur n' agissoit encore que comme esprit,

p49

l' ennemi s' y trompa, et il osa converser avec lui, il
osa le tenter.
Depuis que le sauveur eut développé son caractere,
et qu' à la suite de ses quarante jours de prieres,
les anges célestes se furent présentés pour le servir,
l' ennemi ne le connut plus sur la terre que par
l' organe des ames humaines dans lesquelles il avoit
établi sa demeure de corruption.
Ce n' est que par ce moyen qu' il en avoua la
divinité, parce que l' ame de l' homme en est le
véritable intermede, et parce que sans cet intermede
l' iniquité de l' ennemi eût été trop distante de
l' ineffable divinité.
Aussi ce ne fut que dans ces circonstances que le
sauveur lui imposa silence, pour que la sainteté ne
fût pas souillée par sa bouche impure.
29. Lorsque la plaie s' est formée, un rayon s' est
propagé, et chaque portion de ce rayon participe
à la vie selon sa mesure.
C' est en divisant son amour que l' homme est
descendu dans le crime et dans les ténebres. Mais
toi, ô éternel ! C' est en multipliant ton amour et
les moyens de t' unir à l' homme, que tu parviens
à le délivrer, sans compromettre ta sainte sublimité.
Le temps terrestre n' a-t-il pas été établi par la
sagesse, pour tuer en nous ce ver solitaire qui dévore
tous nos aliments ?
Postérité humaine, pourquoi semblez-vous agir
comme si vous étiez séparée et abandonnée à votre
seule action.

p50

Sans le sel les agents du dehors auroient trop de
prise ; sans l' huile , le sel vous
corroderoit : c' est pour cela que l' un et l' autre sont
à l' enveloppe et vous préservent.
Et d' ailleurs l' enfance ne s' annonce-t-elle pas
par la rectitude du jugement et le sentiment vif de
la justice ?
Si cette tendre plante étoit mieux cultivée, la
jeunesse ne seroit-elle pas pour elle le plein
exercice de cette vertu ?
L' âge mûr, celui des vastes et profondes
connoissances ? La vieillesse, celui de l' indulgence
et de l' amour ?
Hélas, dans quel ordre suit-il ces progressions !
Quelles seront donc les ressources de l' homme, si
le temps même lui est donné en vain ?
Le temps étoit la voie douce ; il ne lui restera que
la voie de rigueur ou la voie sans temps.
Sors de cet assoupissement qui finiroit par
transformer tout ton être en un sépulcre. élance-toi
vers la lumiere sans songer même aux contrariétés
qui t' assiégent.
Il est un temps pour la douleur. Mais une fois
que le feu de l' esprit s' allume, il ne faut plus
songer qu' à ne pas l' éteindre.
Le principe de la vie temporelle est doux comme
l' enfance de l' homme. Le principe de la vie
spirituelle est doux comme la vérité.
Mais pour connoître et sentir la douceur du principe
de la vie divine, il faut être ressuscité du
temps.

p51

Aussi lorsque tu éleves ton esprit vers le seigneur,
prends garde que ton coeur ne reste sur la terre.
Quand tu éleves ton coeur vers les cieux, fais en
sorte qu' il y vole sur les ailes de ton esprit.
Par ce moyen tu rapporteras à la fois dans toi-même
les trésors de l' amour et de la lumiere ;
et tu prendras quelque idée des perfections de
ce grand être qui est au-delà du temps, et dans
qui tous ces divins attributs sont éternels comme lui,
parce qu' ils n' existent et n' agissent que dans sa
sainte et sublime unité.
30. Suis-je pour une autre fin que pour rechercher
l' alliance du seigneur ? Je prendrai de solemnels
engagements pour que cette fin ne s' efface jamais
de mon coeur et de mon esprit.
Venez tous, ministres purs de mon Dieu, venez
assister au pacte immuable et irrévocable que je
veux faire avec mon Dieu.
Que toutes les puissances émanées de lui, et
embrasées du zele de sa gloire se rassemblent et
ouvrent l' oreille à mes paroles.
Je me lie de coeur, d' esprit et d' intention à
l' alliance éternelle de mon Dieu avec la postérité
de l' homme.
Je mets à vos pieds tout mon être, toutes mes
affections, comme les premiers chrétiens apportoient
tous leurs biens aux pieds des apôtres.
Je me dévoue, grace à l' infinie assistance divine,
à ne vivre, penser et mourir que pour mon Dieu.

p52

Faites-moi chaque jour de ma vie renouveller
devant vous cette authentique obligation.
Faites que je ne sois jamais assez malheureux et
assez indigne pour l' oublier : ou bien élevez-vous
tous contre moi, témoignez tous contre moi ;
et forcez-moi à payer, sans délai, le tribut de
louanges et d' hommages que je dois à votre maître
et au mien.
Et toi, principe éternel et vivifiant de tout ce qui
est, veille toi-même sur l' engagement que je viens
de prendre, sois-en le premier appui et le premier
protecteur.
Toutes les nations ennemies de ta gloire ont les
yeux ouverts sur ma priere. Si tu ne l' exauçois pas,
elles diroient que tu es un dieu que l' on invoque en
vain, et elles s' en feroient un triomphe.
Qu' il n' y ait jamais qu' un seul triomphe sur la
terre, et qu' il soit réservé à l' homme de paix !
C' est de sentir qu' il n' y a pas de joie semblable à
celle de reposer dans le seigneur, et d' être comme
porté par la main du seigneur.
Esprit saint, c' est toi qui procures à l' homme ce
bonheur, parce que l' esprit saint est le mouvement
universel.
Parce qu' il est à la fois racine et puissance,
puisque sa puissance est quadruple comme sa racine.
Parce que rien sans lui ne peut connoître ni
terme ni plénitude.
Parce qu' il lie le verbe et l' ouvrage des six jours,
et qu' il aide à l' un et à l' autre à séparer
l' apparence d' avec l' iniquité.

p53

Parce qu' il est la derniere veine de la vie divine,
et qu' il touche à la veine premiere de la vie de
l' homme.
31. Suspens, Dieu suprême,... donne-moi le temps
de me prosterner à tes pieds pour me préparer à tes
faveurs, et pour en devenir moins indigne...
je viens de me prosterner aux pieds de l' éternel ;
tais-toi, mon ame, et adore...
au lieu de me laisser livré à mon humiliation,
Dieu me cherchoit, Dieu me poursuivoit.
Devant moi étoit le divin libérateur des humains,
prosterné lui-même aux pieds de la suprême sagesse.
Là il se dépouilloit de sa gloire, et ne réservoit
de sa propre divinité, que le foyer inextinguible de
son amour.
Il soulevoit le poids de la justice qui, s' étant
rassemblée toute entiere sur le tribunal redoutable
du très-haut, menaçoit l' homme coupable.
Elle lançoit des regards de vengeance sur l' abyme
du temps, elle étoit prête d' écraser l' univers.
Mais cet héroïque et magnifique réparateur formoit
comme un vaste océan d' amour et de charité, où
tous les fleuves de la vie venoient apporter leurs
eaux salutaires.
Leur masse surpassoit celle de la justice comme les
clartés réunies des innombrables flambeaux célestes
effacent les crépuscules de notre globe ténébreux.
Il entraînoit avec effort le poids de la balance, et
la faisoit pencher en faveur de ma malheureuse
postérité.

p54

Je sentois son influence divine pénétrer tout mon
être, en dissoudre toutes les souillures par son feu,
et les plonger comme dans un torrent vivifiant et
régénérateur.
Voilà donc, Dieu suprême, comme tu te conduis
envers ton infirme créature ! Tu l' accables de tes
graces avant même qu' elle ait rien fait pour les
mériter.
Je me suis relevé, je n' étois plus le même homme.
Tous les liens qui auparavant me tenoient la tête
courbée vers la terre, s' étoient rompus.
Toutes les séductions qui m' avoient empoisonné,
étoient disparues ; des sources actives sortoient
librement de mon coeur.
Elles portoient leurs cours, sans rencontrer aucun
obstacle, vers les régions du monde, pour y
contempler l' ordre et les loix du grand architecte ;
vers l' abyme, pour y contempler sa justice, et vers
son séjour sacré, ma premiere demeure, pour y trouver
le terme de toutes les fatigues des mortels.
32. Marchez sur la voie des prophetes, et vous
rencontrerez l' esprit des prophetes. Ont-ils connu
les froideurs du lac ? Ils n' ont connu que les
tourments de la charité.
Certainement leur ame n' étoit pas toujours assez
libre pour chanter les joies du seigneur.
Comment auroient-ils chanté les joies du seigneur,
pendant que leur ame étoit dans la tristesse, et
qu' ils pleuroient sur les maux de leurs freres ?
Ils vous louoient, ô mon Dieu ! En déclarant aux

p55

nations, qu' elles n' étoient esclaves et fugitives que
parce qu' elles s' étoient éloignées du seigneur.
Ce n' étoient point leurs propres crimes ni leurs
propres souillures qui les empêchoient de chanter
des cantiques d' alégresse ; ce n' est point sur eux
qu' ils pleuroient.
Votre esprit les avoit environnés dès le sein de leur
mere ; ils étoient purs dans leurs générations comme
Noé. Ils étoient chastes comme votre disciple chéri.
C' est pour cela que vous les avez choisis pour être
les ministres de votre parole, et pour sauver les
nations.
Mais nous qui ne sommes qu' iniquité, quels cantiques
pourrions-nous chanter ? Seront-ce des cantiques
de joie ? Nous sommes trop loin de la ville sainte.
Si nous avions des lyres, nous les suspendrions,
comme faisoient les hébreux, aux saules des fleuves
de Babylone.
Heureux qui n' a pas approché les confins de la
mort et du néant, et qui n' a point laissé entrer la
glace de l' hiver dans son coeur !
Il pourra espérer la renaissance du printemps !
Heureux qui avant de se livrer aux tableaux
séduisants de son esprit, cherche à chasser de son
coeur toutes les foiblesses et toute la lâcheté !
Il reconnoîtra bientôt s' ils sont vrais, s' ils lui
sont salutaires ou funestes, parce qu' il éloignera
par cette précaution les enchanteurs ;
et il se préservera ainsi de la froide horreur de
l' abyme, de cette froide horreur qui est le partage
du timide et du paresseux.
Tourmente-nous du feu de ton zele, et que nous

p56

puissions dire du fond du coeur : nous ne sommes
point sans notre Dieu.
33. Il vous presse continuellement de faire votre
pacte et votre alliance avec la vérité.
Il vous traite comme le seigneur traitoit Isaïe ; il
vous ouvre l' oreille tous les matins, il vous
enseigne comme un maître.
Laissez-là tous les moyens méchaniques que les
hommes plus curieux que sages ont ramassés parmi
les débris de la science.
Ces hommes imprudents prétendroient transmettre
la puissance , et ils emploient autre chose que la
racine .
Le seigneur seul enseigne à ses élus les moyens
qui sont nécessaires à son oeuvre.
Est-ce que vous pourriez vous nourrir d' un esprit
qui ne seroit qu' artificiel et que l' oeuvre de vos
mains, comme les idoles ?
Laissez agir doucement sur vous celui qui vous
cherche ; laissez-le s' attacher à vous par l' analogie
naturelle et la répétition de ses actes purs et
bienfaisants.
Qui atteindra la sublimité de l' oeuvre de la
renaissance de l' homme ? Ne lui comparons point la
création de l' univers. Ne lui comparons pas même
l' émanation de tous les êtres pensants.
Pour opérer toutes ces merveilles, il a suffi que
la sagesse développât ses puissances ; et ce
développement est la véritable loi qui lui est propre.
Pour régénérer l' homme, il a fallu qu' elle les
concentrât, il a fallu qu' elle s' anéantît et qu' elle
se suspendît, pour ainsi dire, elle-même.

p57

Il a fallu qu' elle s' assimilât à la région du silence
et du néant, afin que la région du silence et du
néant ne fût ni troublée ni éblouie par sa présence.
Homme d' iniquité, suspens tes mouvements turbulents
et inquiets, et ne fuis pas la main de l' esprit qui
cherche à te saisir.
Il ne te demande que de t' arrêter, parce que tous
les mouvements qui viennent de toi, lui sont
contraires.
Où est la place de l' action de l' esprit ? Tout
n' est-il pas plein des mouvements de l' homme ?
Où est-il, celui qui est régénéré dans les mouvements
de l' esprit ? Où est celui qui aura traversé et
comme pulvérisé toutes les enveloppes corrosives qui
l' environnent.
Ne seroit-il pas comme l' agneau abandonné dans
les forêts, au milieu de tous les animaux
carnassiers ?
Que l' univers entier se convertisse en un grand
océan ; qu' un vaisseau soit lancé sur cette immense
plage, et que toutes les tempêtes rassemblées
viennent sans cesse en tourmenter les flots :
tel sera le juste au milieu des hommes, tel sera
celui qui sera régénéré dans les mouvements de
l' esprit.
34. Un seul instant de suspension de Dieu et de
l' esprit, laisse notre principe de vie comme dans la
mort ; et cette mortelle paralysie qu' il éprouve, se
fait connoître aux yeux de l' observateur intelligent.
C' est une blessure, c' est une plaie que nous avons
laissé faire à notre pensée, et nous paroissons des
êtres difformes à ceux qui sont réguliers.

p58

J' annoncerai à tous les mondes mes iniquités.
Il faut que l' univers entier me purifie, il faut que
je sois mêlé à toutes ses terres, lavé dans toutes
ses eaux, et séché par tous ses feux.
Que tout ce qui forme l' univers, entende les cris
de mes douleurs. Je ne me permettrai aucun repos
jusqu' à ce que mes cris l' aient rempli ; jusqu' à ce
qu' ils l' aient fait éclater, et qu' ils soient
parvenus à la région de la vie.
Ne sont-ce pas mes injustices qui l' ont fait
s' écrouler sur moi ? Ne dois-je pas en supporter tout
le poids, et le soulever péniblement jusqu' à ce que
je me sois fait jour au travers de ses ruines, et que
j' aie recouvré la liberté ?
Pleurez avec moi, puissances de la nature, soyez
les chantres lugubres des funérailles de l' homme.
Il a perdu sa force, ses jours se sont éteints, et
c' est vous qu' il a chargées de lui creuser un
tombeau, et de l' ensevelir.
Venez renverser vos flambeaux dans sa tombe.
Ne la couvrez point de fleurs, comme celle des
jeunes hommes, comme celle des vierges qui sont
mortes dans l' innocence.
Il est mort dans le crime. L' infection s' est répandue
dans tous ses membres.
Ensevelissez-le promptement, ensevelissez-le
profondément dans la terre, de peur qu' il ne corrompe
toutes vos contrées.

p59

35. Qui me renversera désormais ? Un signe créateur
a été gravé sur moi. Il a rétabli ma primitive
alliance avec le foyer divin. Il me fait participer à
sa chaleur, à son éternelle impassivité .
La région de l' illusion s' est comme affaissée sous
mes pieds ; mon ame a goûté l' activité, elle a senti
en elle la génération du seigneur.
Mortels, vous connoîtriez la génération du seigneur,
vous sentiriez se répéter en vous ce qui s' est
passé lors de l' origine des choses, si vous aviez le
courage de vous élever vers le principe de la vie.
Car le principe de la vie vous crée toujours, lors
même que vous ne vous en appercevez pas. Ne vous
créeroit-il pas également si vous fixiez sur lui votre
attention et vos regards ?
Qu' es-tu, ténébreuse philosophie ? Tu es pour
moi comme les cris des insectes rampants dans les
cachots, et qui voudroient prononcer sur les sages
délibérations qui se passent dans les conseils des
rois.
Tu compares à ton obscurité, à ton néant, la
gloire et la majesté des trônes ; et parce que cette
gloire ne brille pas dans ton enceinte, tu te prétends
autorisé à en nier l' existence.
Je dirai aux prestiges qui séduisent journellement
les humains : en vain vous m' offrirez toutes les
jouissances ; en vain vous voudriez les mettre en
parallele avec ce que j' éprouve.
Mon Dieu est plus grand que vous ; mon Dieu
est tout. Où trouverai-je un autre être qui me fût
aussi doux que mon Dieu ?

p60

Je dirai à l' impiété : essaierois-tu encore de vouloir
établir dans mon esprit ton regne, aux dépens
de celui qui se fait sentir en moi ?
Comment pourrois-je blasphémer contre la source
exclusive et génératrice de la vie ? Pour nier cet
être, ne me faudroit-il pas employer l' organe de la
voix et de la parole qu' il m' a donnée lui-même ?
Et le nier ainsi, ne seroit-ce pas le prouver ?
Je dirai à ta matiere : cesse de séduire mes yeux
par l' image de la feinte réalité. Plus tu agis, plus
tu te divises, jusqu' à ce que cette division te
conduise au néant.
L' esprit au contraire, plus il croit et s' éleve, plus
il se simplifie ; et sa région ne connoît, ni
division, ni différence.
Joie pure, joie divine, vous ne serez point stérile
en moi. Trop plein de vous pour vous contenir,
je veux que tout ce qui existe en soit témoin.
Semblable à la lyre sacrée que l' éternel a choisie
de tout temps pour exprimer ses mélodieux cantiques,
je chanterai la présence de mon Dieu, la
gloire de mon Dieu, et son ineffable sagesse.
Les cieux me prêteront leurs accords, l' univers
se félicitera de ce qu' un homme de plus s' unit aux
concerts de son Dieu, et l' abyme frémira de ne
pouvoir en troubler l' harmonie.

p61

36. Heureuses les ames qui s' humilient devant
la vérité, et qui supportent en paix la lenteur de la
rosée salutaire !
Croiras-tu guérir ta plaie par l' impatience ? Et
enlevant trop tôt l' appareil, ne la feras-tu pas
s' envenimer davantage ? Gémis, prie et attends.
Regarde combien les astres sont au dessus de la
terre ; le trône de l' éternel est si loin au-delà de
ces spheres, que tu n' as plus de nombre pour en
exprimer l' élévation.
C' est là que naissent les eaux bienfaisantes qui
seules peuvent fertiliser ta demeure terrestre. Là
elles sont pures, subtiles, imperceptibles aux sens
de la pensée humaine.
à mesure qu' elles descendent, elles ne perdent
point leurs qualités vivifiantes ; mais elles se
condensent pour s' approprier à notre nature.
Leur dernier degré de condensation est encore si
limpide, que l' oeil de l' homme n' en pourroit soutenir
l' éclat, s' il n' a acquis sa force et sa maturité.
Tant qu' il est privé de cet air vivant et créateur,
comme l' enfant dans le sein de sa mere est privé de
l' air naturel, toutes ses facultés sont dans
l' inaction.
Voilà la vie qui le pénetre ! Voyez son ame aspirer
et respirer la vie. Voyez-le entrer en relation avec
son atmosphere primitive, et commencer avec elle
le commerce qui ne cessera point, comme doivent
cesser un jour, et la vie de son corps, et le flux et
reflux de la nature.

p62

Non, mortels, non, êtres privilégiés, il ne cessera
point pour vous : mais ne peut-il avoir encore des
suspensions ?
Après avoir connu les joies célestes, ne pouvez-vous
pas descendre jusqu' à la vase du lac de la mort ?
Ne pouvez-vous pas tomber en proie aux illusions de
cet être trompeur qui souffle sans cesse aux hommes
des plans au dessus de leurs moyens, afin qu' ils
soient couverts de honte et d' humiliation ?
Sagesse, sagesse, tu agites quelquefois l' homme
avec un bras puissant, tu l' éleves aux régions
suprêmes, tu le plonges dans l' abyme.
Tu lui fais sentir, tantôt les glaces du nord,
tantôt la chaleur dévorante du midi, afin qu' il sache
que toi seule es le seigneur, et afin qu' il ne se
glorifie, ni ne se décourage.
L' espérance et l' humilité, voilà les éléments dont
tu veux composer en lui la charité divine, cette
vertu qui sera son seul titre pour être admis dans
le séjour de la paix, de la jouissance et de l' amour.
37. Ma joie personnelle est comme assurée, dès que
j' ai été touché du zele de la maison du seigneur.
Ma joie est assurée, dès que je pleure, et que je
suis comme si j' avois été baptisé pour les morts.
Qui m' empêchera de porter jusqu' au tombeau
l' idée consolante que le seigneur m' a donnée de lui ?
Hélas ! L' ame de l' homme est un crible qui devoit

p63

empêcher le mal de passer avec le bien : elle a
corrompu ses voies, elle n' a servi que de crible au
mal, et elle a empêché le bien de passer.
Il faudra de nouveau qu' elle serve de crible au
mal, pour que le bien puisse passer pur.
Quelle douleur peut se comparer à ma douleur !
Hommes puissants, fourbes et superbes, vos injustices
ne me paroissent plus rien auprès de ma douleur.
En vain vous avez fait élever de la terre un
serpent qui est venu porter ses dents meurtrieres
jusques dans mon coeur.
En vain vous m' avez réduit à en dévorer une
portion chaque jour de ma vie, puisqu' il embrasse
tout l' espace qu' il y a depuis mon coeur jusqu' à ma
tombe.
En vain vous l' avez rendu comme le dénombrement
de mes jours, et vous avez fait que je ne
l' aurai dévoré en entier qu' au moment où je
rentrerai dans la poussiere.
L' amour que je ressens pour l' ame humaine laisse
tomber, comme au dessous de moi, tous les maux
qui me viennent de vous.
Parce qu' en m' approchant du seigneur, j' implorerai
son amour pour vous, je lui demanderai que
vos injustices vous soient pardonnées ;
et je ne sortirai plus de la joie du seigneur, de
cette joie qui se nourrit de larmes, et qui ne
connoît que le zele de la maison du seigneur.
Il a agi avec moi comme une maîtresse jalouse,
il a tout disposé soigneusement de peur que je
n' aimasse autre chose que lui.

p64

Tantôt il m' a consolé au moment où j' allois recevoir
des tribulations, tantôt il m' a envoyé des
tribulations dont il n' y avoit que lui qui pût me
consoler ;
afin de me forcer par-là de recourir à lui seul,
et de ne me jeter que dans ses bras : et je quitterois
mon Dieu ! Et je pourrois préférer quelque chose à
mon Dieu ! Et je pourrois me reposer sur une autre
puissance que celle de mon Dieu !
Lui seul est puissant et juste, lui seul fera
descendre la justice au milieu des jugements des
hommes.
L' étoile de Jacob, le lion de la tribu de Juda, n' a
été vaincu par aucune épreuve.
Il étoit la force et la lumiere ; il trouvoit en lui
de quoi résister à tous ses ennemis.
Il pouvoit même donner la vie à ceux qui lui
donnoient la mort.
Aussi lui seul peut désaltérer celui qui a soif, et
lui laisser cependant la douceur du desir, en le
guérissant de la douleur du besoin.
Parce que les eaux de cette source pure, en même
temps qu' elles sont intarissables, sont imprégnées du
sel de la sagesse, afin de réveiller sans cesse le
goût et le desir de l' homme de vérité.
38. Prends garde, ô homme ! De faire la priere
du lâche, et de vouloir tout obtenir sans travail.
Quelle autre priere que l' action, que celle qui
attire l' action et qui s' unit à l' action ?
Ange terrestre, gouverne l' homme, attache sur lui

p65

les actions pures et salutaires. Préserve-le,
dirige-le, surveille-le, sois son gardien et son
mentor.
Prends soin de sa mémoire et de son instruction
pour son passage. Voilà ta tâche, voilà ton oeuvre.
L' homme n' est point encore ici dans la région sainte
et sanctifiante, où il n' aura qu' à jouir et n' aura
rien à redouter ;
où il n' aura qu' à admirer continuellement, et où
il n' aura pas besoin de se ressouvenir, puisque rien
ne passera et que tout lui sera toujours présent ;
où il n' aura pas besoin de jugement, puisque rien
n' y sera confus, et que son intelligence comprendra
toujours.
Ici, il est comme les hébreux dans la servitude. Ils
alloient chercher leur pain au milieu des épées nues.
Chez les hébreux, le nom du pain et celui de la
guerre ne viennent-ils pas de la même racine ?
Ici l' homme est sous la loi de l' enfance, où c' est la
puérilité qui domine et attire en bas la raison même
et toutes les facultés des gens mûrs.
Ici il est dans une loi inverse, puisque tout se
précipite et va en descendant dans le néant, tandis
que tout devroit croître et s' élever dans la région de
la lumiere et de la vie.
Dévore le temps, dissous le temps, glisse-toi au
travers des interstices et des crevasses de cet
édifice qui a été ébranlé jusques dans ses fondements.
Tu découvriras quelques crépuscules de l' aurore
naissante ; et tel que les envoyés de Josué, tu
pourras raconter à tes concitoyens les merveilles de
la terre promise.

p66

Mesure l' espace et la durée de l' iniquité sur la
terre. Rapproche cinq et quatorze de
soixante-dix . Rapproche cinq et neuf de
quarante-cinq .
C' est là l' origine des formes, leur fin, et les
bornes de la propriété du quinaire. L' arbre ne se
connoît-il pas au fruit ? étudiez la feuille de la
vigne.
Vous vous affligez, mortels, des maux et des malheurs
de ce monde. Les maladies vous découragent,
l' infortune vous abat ; les troubles politiques vous
effraient, les révolutions de la nature vous glacent
d' épouvante.
Portez votre pensée sur les vrais maux qui vous
assiegent, et que vous avez tous à supporter, et tous
ces malheurs ne vous affecteront plus.
Qu' est-ce qu' une légere incommodité aux yeux de
celui qui est tourmenté par d' horribles souffrances,
et qui est sous le fléau des derniers supplices ?
Ne faites pas un seul pas sans écouter votre ami,
sans consulter votre ami, soyez dans sa main comme
les enfants que l' on promene ; ils ne vont point, on
les fait marcher.
Si vous aviez la prudence de ne pas repousser ses
secours, vous n' auriez seulement pas besoin de le
prier, vous n' auriez d' autres soins que de l' admirer
et de l' aimer.
Car il rempliroit lui-même tous les emplois dont il
vous charge, et vous sentiriez que ce seroit lui, et
non pas vous qui prieroit en vous.
Mais, oh mortels ! Le bonheur a beau vous poursuivre
continuellement, vous vous conduisez avec lui
comme avec votre ennemi, et vous ne veillez que
pour l' empêcher de vous aborder.

p67

39. Mon ame s' est élevée jusqu' à la montagne de
Sion. Que ne puis-je y faire éternellement ma
demeure ! C' est là où elle puise les eaux dans leur
source. C' est là qu' elle est vivifiée par un air pur.
Je vois un feu actif, s' étendre en un clin d' oeil
jusqu' aux distances les plus éloignées.
Ainsi, le feu divin va parcourir toutes les régions
de mon être ; mon ame va lui servir comme de canal
et d' organe, pour le faire arriver jusqu' aux
extrémités de tous les mondes.
Le coup est frappé, l' étincelle a brillé, et
supérieure à toutes les flammes corruptibles, cette
flamme céleste ne s' éteindra plus dans mes veines.
Et mes jours de deuil et de tristesse ne seroient pas
changés en jours de joie et de jubilation !
Les temps et les époques seront-ils encore à observer,
pour offrir mes voeux à l' éternel ?
Ma vie entiere sera occupée et remplie d' un seul
acte, et cet acte sera le développement des trésors
qui sont renfermés dans l' ame de l' homme.
Est-ce que le soleil peut cesser de circuler dans
l' univers ? N' est-il pas pressé d' un feu qui l' excite
et qui lui interdit le repos ?
L' éternel s' est réservé le droit de créer les êtres.
Il a donné à la nature le pouvoir de créer les formes
ou les ombres.
Il a donné à l' homme le pouvoir sublime de créer

p68

en foi la vertu, parce que l' éternel a voulu que
chacune de ses productions attestât qu' il est le
créateur,
en laissant à ces mêmes productions le droit d' agir
chacune dans leur mesure, à son image et à sa
ressemblance.
Mortels, si l' homme n' est subjugué par vos
occupations frivoles, vous le croyez nul et sans
travail.
Apprenez que plus l' homme s' éleve, plus il trouve
de jouissances à goûter, et d' actions à remplir.
êtes-vous nuls et oisifs aux yeux de vos enfants,
pour avoir abandonné les jeux de leur âge ?
40. Puis-je être insensible aux immenses difficultés
qui environnent l' homme, quand il reste sans secours ?
Et ne le plaindrai-je pas d' en avoir été la victime ?
Les sentiers de l' erreur sont innombrables, et celui
des vérités profondes est rempli des plus
désespérants obstacles.
Qu' il se demande par la voie simplement humaine,
ce que c' est que la nature, ce que c' est que la
raison des êtres, tous ces abymes qui marchent à côté
de notre pensée, et semblent toujours prêts à
l' engloutir.
Qu' il se demande par la voie simplement humaine,
ce que c' est que ces vastes domaines des cieux, dont
l' ensemble est si imposant, et dont l' histoire est si
peu à notre portée !
Ses yeux se troublent quand il se penche seul sur
ces précipices. Sa tête est prête à prendre un
vertige.

p69

Oui, Dieu suprême, s' il n' étoit pas certain que
c' est nous qui avons voulu vous tromper, l' homme
ignorant seroit excusable de dire avec Jérémie :
vous m' avez trompé, seigneur, j' ai été séduit ; vous
avez prévalu contre moi, vous avez été plus fort que
moi.

si j' étois seul sur la terre, je n' aurois pas à
balancer sur le sentier qui me conduiroit au repos de
mon esprit. Je me jetterois avec ardeur sur le
véritable aliment de ma pensée et de mon coeur.
Je ne lâcherois pas ma proie que je ne fusse
rassasié, et que je ne sentisse établis à demeure en
moi, des canaux vifs, toujours prêts à me transmettre
ma subsistance.
Mais quand même j' aurois pleuré sur ma propre
privation jusqu' à dessécher mon cerveau, quand
j' aurois obtenu par mes efforts et par mes larmes de
ne pas sortir de Jérusalem ;
pourrois-je oublier ceux de mes freres, qui ont été
emmenés chargés de chaînes au milieu des murs de
Babylone ?
Pourrois-je détourner mes yeux de ceux que l' on y
conduit tous les jours ? Et pourrois-je ne penser qu' à
mes maux, en voyant ceux que se sont attirés mes
concitoyens ?
Jérusalem, si je t' oublie jamais, si tu cesses
d' être le principal objet de ma sollicitude, que ma
langue s' attache à mon palais, et que ma main ne
puisse tirer aucun son de mes instruments de
musique !


p70

41. Un homme colere emporta avec lui l' esprit de
vengeance et de rancune, son ame s' enfuit imprégnée
de ces levains. Alors une voix se fait entendre sans
qu' il voie personne, et elle répete sans
interruption :
tu pardonneras à ton frere, non-seulement sept fois,
mais soixante-dix fois sept fois.

le malheureux entend son arrêt dans ces paroles.
Elles font son tourment, tandis que s' il les eût
suivies, elles auroient fait sa consolation.
A-t-on eu tort de nous dire que la bonne nouvelle
doit être prêchée par toute la terre ? Voyez toutes
les découvertes faites par les navigateurs. Il n' y a
de grands navigateurs, que les peuples chrétiens.
On ne nous a pas dit que la bonne nouvelle seroit
crue par-tout. On nous a dit que par-tout elle seroit
prêchée.
Sont-ils contraires à cet avertissement, et les
déréglements de ceux qui portent la parole dans ces
nouveaux climats, et les abus qu' ils en ont faits ?
On nous avoit dit que la bonne nouvelle seroit
prêchée ; et on n' avoit rien ajouté.
Mais ils ne pouvoient entendre la langue ! Mais tous
ceux qui étoient morts avant ces découvertes ! Mais
les pays qu' on n' a point découverts encore !
Un ange doit lire lui-même à la fin des temps la
bonne nouvelle devant toutes les nations assemblées.
Insensibles mortels, aviez-vous besoin de tous ces

p71

témoignages pour croire à l' accomplissement de la
prophétie, et pour écouter ce qu' elle prononce sans
cesse au dedans de vous ?
Si une autre voix s' y fait entendre, ne
distinguez-vous pas qu' elle est fausse, qu' elle ne
vient qu' en second, et pour troubler l' harmonie ?
Hé bien, en quittant ce monde, on vous répétera
encore : soixante-dix fois sept fois, soixante-dix
fois sept fois, soixante-dix fois sept fois
.
La bonne nouvelle vous sera prêchée dans le tombeau,
et elle le sera une troisième fois à la fin des
siecles.
Afin que toutes les nations connoissent que la
miséricorde et l' amour sont notre principe originel,
et qu' ils doivent être notre continuel élément.
Oh homme ! Ne te donne plus de si grands mouvements
pour de si petits motifs, comme tu le fais tous
les jours.
Rougis, au contraire, d' avoir près de toi de si
grands motifs qui n' operent de ta part que de si
petits mouvements !
42. As-tu payé le tribut à l' esprit ? Si tu ne l' as
pas payé, quelle paix esperes-tu ?
Lorsque la lumiere de l' intelligence s' allume devant
l' homme, il a une épreuve à subir. Il a un tribut à
payer d' où peut dépendre le reste de sa carriere.
Chaque jour tu as aussi un tribut à payer à
l' esprit, et de ce tribut dépend le repos de ta
journée.

p72

Comme un guerrier zélé, sois fidele au mot du
jour, à l' ordre du jour. As-tu payé le tribut à
l' esprit ? As-tu soumis quelques ennemis, et les
as-tu mis sous tes pieds ?
Fils de l' homme, console-moi, dit le seigneur, de
toutes les injustices que j' ai reçues de tes
semblables.
J' avois choisi leur ame comme un lieu de repos, et
je n' y ai trouvé que l' infection des sépulcres :
que je trouve au moins l' ame d' un juste pour pouvoir
y demeurer en paix !
Hélas ! Si l' homme ne veille pas sur les desirs de
son ame, et sur sa priere même, il peut encore
augmenter son infortune, parce que les desirs de
l' homme sont puissants, et que leur force peut faire
obtenir.
Mais la priere vraie est fille de l' amour. Elle est le
sel de la science ; elle la fait germer dans le coeur
de l' homme, comme dans son terrein naturel.
Elle transforme toutes les infortunes en délices ;
parce qu' elle est fille de l' amour ; parce qu' il faut
aimer pour prier, et qu' il faut être sublime et
vertueux pour aimer.
Hommes de Dieu, prenez le maillet et le ciseau,
descendez dans mon coeur. Brisez-y tout ce qu' il y a
d' anguleux, polissez-le comme un beau marbre de
l' orient.
Gravez-y en lettres immortelles : effroi et
tremblement devant la justice du seigneur
.
Cette parole restera éternellement exposée aux
yeux du voyageur. Il s' arrêtera devant ce monument.
Puis en continuant son chemin, il dira dans son

p73

coeur : c' est une bonne parole, que celle qui
rappelle la crainte et le respect pour notre Dieu.
43. La parole du seigneur a produit le monde, comme
ma parole produit et réalise autour de moi toutes les
oeuvres de ma pensée.
La parole du seigneur a séparé le pur de l' impur ;
la lumiere des ténebres. Elle est toujours vive et
puissante. Elle peut continuellement répéter en nous
toutes ses oeuvres.
Qu' elle se fasse entendre, et la lumiere va nous
remplir et nous embraser. L' huile de joie va couler
dans le coeur de l' homme.
Sa tête languissante va se relever, et ses yeux
brûlants du feu de l' esprit, vont imprimer par-tout le
respect et la crainte.
Coeur de l' homme ! Tâche de te frayer des routes
analogues à la région de la lumiere, en te
rapprochant par tes affections de ceux qui y font
leur demeure.
La vérité ne peut rien manifester dans le monde
que par le coeur de l' homme, c' est par lui qu' elle
veut établir son domaine.
N' est-ce pas à lui qu' elle a dit autrefois de
soumettre la terre et de la dominer ?
N' est-ce pas à lui qu' elle a dit par la bouche
d' Amos, que Dieu ne faisoit rien sur la terre sans
révéler son secret à ses serviteurs et à ses
prophetes ?

p74

N' est-ce pas à lui qu' elle a dit par la bouche de
Salomon, que l' ame de l' homme étoit le fanal de
Dieu ?
N' est-ce pas à lui qu' elle a dit par la bouche de
Paul, que les principautés et les puissances qui sont
dans les cieux connoissent par l' église la sagesse de
Dieu ?
Homme, sois l' interprete de la vie. Homme, sois la
sentinelle de la vie. Ce n' est point assez d' empêcher
les ténebres de venir offusquer la lumiere ; il faut
que tu lui ouvres le passage.
Si tu étois fidele à ta loi, il n' y auroit pas un
point de l' espace, et il n' y auroit pas un être qui ne
fût plein de la vie et de la vérité.
Tu leur donnes la mort, quand tu t' écartes de la
sagesse, parce que chaque vertu tient à un des
canaux de l' esprit, et qu' il n' y a que la vertu qui
puisse les faire ouvrir.
La méditation des loix du seigneur conduit aux
vertus, les vertus conduisent à l' esprit, l' esprit
conduit à Dieu ; l' esprit du seigneur peut remplir
encore toute la terre.
C' est dans ce dessein qu' il a diversifié les dons des
hommes. Tout homme étoit né pour être dans un genre
quelconque supérieur à tous ses semblables.
Tous ses semblables étoient nés pour être supérieurs
à lui, chacun dans leur genre. Ainsi tout devoit être
balancé entre eux par la main bienfaisante et juste de
la divine sagesse.
Ainsi chaque membre de la famille humaine auroit
pu donner et recevoir, et c' est par là que se seroit

p75

exercé entre eux le grand commerce de la charité
et de l' humilité.
Ainsi ils auroient peint la sublime et simple
harmonie, vers laquelle leur nature ne cesse de les
rappeller.
Homme, homme, ne t' en tiens pas aux tableaux
superbes que ta pensée peut encore te présenter. Que
toutes tes autres facultés commencent à mettre ces
tableaux en oeuvres. Elles ne te sont données que
pour cela.
Veux-tu être comme la foule inutile des génies
spéculatifs qui remplissent l' univers de leurs livres
et de leurs pensées, et qui le laissent vuide de leurs
oeuvres et de leurs bienfaits ?
44. Le nom est sorti de la vie, et il a enfanté la
parole.
Que la vie, le nom et la parole pressent l' ame humaine
de marcher dans sa voie, et de tourner ses
pas vers le terme et vers l' oeuvre.
Que l' intelligence, l' amour et l' action vive de
l' ame humaine, pressent à leur tour le siege où elle
repose, de concourir à l' oeuvre avec elle.
Que ce siege où elle repose, transmette la force et
la pureté dans tous les actes de l' homme élémentaire.
Que l' homme élémentaire transmette autour de lui
et dans toute la nature la rectitude et la justesse.
C' est ainsi que la vie ne cherche qu' à tout pénétrer
et qu' à tout vivifier.
à chacun des degrés qu' elle parcourt dans l' homme,
elle dépose un extrait d' elle-même, où brillent à la
fois la vie, le nom et la parole.

p76

Elle en a rempli, comme à pleins bords, l' ame des
prophetes et des princes de son peuple. Ce sont eux
qui composent l' armée du seigneur, et sur qui doit
tomber tout le poids de la guerre.
Le nom est commandé par la vie, la parole est
commandée par le nom, l' ame de l' homme est commandée
par la parole.
Homme, ô homme ! Que l' univers soit pressé par ton
ame sublime, afin que le mal soit pressé par
l' univers.
Afin que la mort expire, accablée par un si grand
poids ; et afin que la vie puisse rejoindre la vie.
Dès que nous laissons reposer l' univers , c' est
autant de relâche et de soulagement que nous
procurons nous-mêmes à la mort qu' il devoit comprimer.
Douterez-vous que la matiere ne soit soumise à
votre esprit, quoique vous n' agissiez plus sur elle
que par des transpositions ?
Vous demandez aussi quelle est la destination de
l' ame humaine. Le coeur de l' homme ne vous
l' indique-t-il pas par le rang qu' il occupe.
Ne voyez-vous pas qu' il est placé entre le supérieur
et l' inférieur, entre la lumiere et les ténebres,
afin de les discerner et d' en faire continuellement
la séparation ?
Ne voyez-vous pas qu' il ne peut laisser à votre
sang un seul instant d' inaction, sans que la mort ne
vous menace ?
45. Vérité divine, charité sainte, un ami a cru que
je vous avois offensées pour lui nuire. à la fin le
seigneur a eu pitié de moi ; il connoissoit mon
innocence, il a écouté ma priere.

p77

Quel est donc le misérable état de l' homme ? Il faut
qu' il prie son dieu, même pour en obtenir la justice !
J' allai à mon ami. Je ne viens point vous redire
que vous vous êtes trompé dans vos soupçons, je ne
vous persuaderois pas. Je ne viens point vous prier
de me pardonner, ce seroit m' avouer coupable, et
je ne le suis point. Je viens vous proposer de faire
ce que j' ai fait moi-même. écoutez :
il n' y a ni temps, ni espace pour l' esprit. Il
viendra un jour où toutes les diversités et toutes les
oppositions humaines disparoîtront, où l' unité
conciliera tous les hommes, et où ils ne se
rappelleront pas seulement qu' ils aient été désunis.
Allons en esprit vers cette unité future, et ne nous
souvenons plus que nous l' avions divisée entre nous.
Heureux celui de nous deux qui aura fait le plus
grand sacrifice ! à la banque de la charité comme à
toutes les autres, celui qui met le plus de fonds,
retire aussi de plus grands intérêts.
Mortels, si vous vous trouvez jamais dans des
pareilles angoisses, usez du même moyen que moi ; la
paix renaîtra dans vos coeurs, et vous sentirez,
combien le seigneur est doux et puissant pour vous
soulager de vos fardeaux. C' est lui seul qui nous
ouvre les sentiers.
L' esprit du seigneur s' agite dans tous les sens, il se
plie et se replie jusqu' à ce qu' il trouve une issue,
et qu' il puisse entrer dans le coeur de l' homme.
Parce que l' esprit du seigneur s' engendre sans cesse
de son propre amour et de notre misere ; et c' est pour
cela qu' en annonçant que Dieu est son pere, il se
nomme cependant si souvent le fils de l' homme.

p78

46. Je viens d' éprouver une agitation inattendue et
involontaire. Une force inconnue a pesé sur moi.
Soit qu' elle ait précipité ma matiere bien au dessous
de mon esprit, soit qu' elle ait attiré mon esprit au
dehors et au dessus de mon corps ténébreux, il s' est
fait en moi un partage du pur et de l' impur.
Les eaux supérieures ont été séparées des eaux
inférieures ; l' aride a été découvert, la lumiere a
paru. Le jour du seigneur a répété en moi ce qui s' est
opéré au commencement de l' univers par le pouvoir
de sa parole.
Sans son divin secours, l' homme rampe comme
dans la fange ; à peine du fond de son infirme demeure,
peut-il découvrir au loin quelques rayons
de la céleste clarté.
Sois bénie à jamais, source immortelle de tout ce
qui est ; en toi seule est l' être et la vie, en toi
seule est l' expansion de la joie et du bonheur de
toute créature.
Hors de toi, rien ne peut être : car où tu ne serois
pas, il n' y auroit plus de sentiment d' existence, il
n' y auroit plus de bénédiction ; et ce sont là les
éléments éternels de la vie.
J' admirois, comment cette source universelle
anime tous les êtres, et distribue à chacun d' eux,
l' intarissable feu, où tout a puisé le mouvement.
Chaque individu formoit un centre, où réfléchissoient
tous les points de son individuelle sphere.
Ces individus n' étoient eux-mêmes que les points
des spheres particulieres que composent leur classe et

p79

leur espece, et qui sont également dirigées par un
centre.
Celles-ci avoient leur centre à leur tour dans les
différents regnes de la nature. Ces regnes avoient le
leur dans les grandes régions de l' univers.
Ces grandes régions correspondoient à des centres
actifs et doués d' une vie inextinguible, et ceux-ci
avoient pour centre le premier et unique moteur de
tout ce qui est.
Ainsi tout est individuel, et cependant tout n' est
qu' un. Quel est donc cet être immense qui de son
centre impénétrable voit tous les êtres, les astres,
l' univers entier ne former qu' un point de son
incommensurable sphere ?
Je ne voyois là cependant que l' ordre et la
disposition des êtres. Mais à peine eus-je fixé ma vue
sur leur action , que le tableau s' agrandit.
C' est à leur action de peindre le sentiment de leur
existence, et d' apporter en témoignage au centre
universel de toutes les spheres l' aveu de son
exclusive suprématie.
J' entendois tous les êtres se livrer avec effort à
l' accomplissement de cette action. Lorsqu' ils
souffrent, leurs cris invoquent la vie, lorsqu' ils
sont heureux, leurs chants la célebrent.
La nature, au moment où elle sort des ombres de
la nuit, ne s' empresse-t-elle pas de chercher la vie,
et de réparer par son activité tous les moments
qu' elle a perdus dans le repos et dans les ténebres ?
Pour suppléer au silence de la nuit, les puissances
des cieux, du haut de leurs trônes errants, ne
préferent-elles

p80

pas plus fortement les paroles de la vie ,
et n' enflent-elles pas davantage les sons de leurs
orgues majestueuses ?
J' entendois toutes les parties de l' univers former
une sublime mélodie, où les sons aigus étoient
balancés par des sons graves, les sons du desir par
ceux de la jouissance et de la joie. Ils se prêtoient
mutuellement leurs secours, pour que l' ordre s' établît
partout, et annonçât la grande unité.
à chaque temps, où cet accord universel se fait
sentir, tous les êtres, comme entraînés par un
mouvement commun, se prosternoient ensemble devant
l' éternel ; et le tribut répété de leurs hommages
et de leurs prieres, sembloit être à la fois,
l' ame, la vie et la mesure du plus harmonieux des
concerts.
Et c' est ainsi que se complétoit le cantique, que
toute la création est chargée de chanter, depuis que
la voix vivifiante du tout-puissant entonna la
premiere, l' hymne saint qui doit se propager pendant
la durée des siecles.
Ce n' est point comme dans notre ténébreuse demeure,
où les sons ne peuvent se comparer qu' avec des
sons, les couleurs qu' avec des couleurs, une
substance qu' avec son analogue ; là tout étoit
homogene.
La lumiere rendoit des sons, la mélodie enfantoit
la lumiere, les couleurs avoient du mouvement,
parce que les couleurs étoient vivantes, et les
objets étoient à la fois sonores, diaphanes et assez
mobiles pour se pénétrer les uns et les autres, et
parcourir d' un trait toute l' étendue.

p81

Du milieu de ce magnifique spectacle, je voyois
l' ame humaine s' élever, comme le soleil radieux sort
du sein des ondes.
Encore plus majestueuse que lui, et faite pour une
autre destinée, elle n' étoit point enchaînée comme
lui dans un cours circulaire, où, lorsqu' elle auroit
atteint son dernier point d' élévation, elle eût été
forcée de décliner, sans jamais séjourner à demeure
dans le lieu du repos.
Mais suivant rapidement la ligne de l' infini, où
elle a puisé la naissance, elle s' élevoit vers le
sommet des cieux, et tendoit sans la moindre
déviation, vers ce centre unique qui, siégeant de
toute éternité au rang suprême, ne pourra jamais
décliner, ni descendre de ce trône vivant, où il n' a
jamais eu besoin de monter.
à mesure que l' ame humaine parcouroit les degrés
de cette ligne infinie, je voyois les puissances des
régions s' approcher d' elle, la soutenir de leurs
ailes, chasser de leur souffle vivant le reste des
souillures qu' elle avoit contractées pendant son
sommeil ici-bas,
et ensuite tracer sur elle, avec leurs mains de feu,
l' attestation authentique de son initiation ; afin
qu' en se présentant à la région suivante, l' entrée lui
en fût promptement ouverte, et qu' elle y reçût une
nouvelle purification et une nouvelle récompense.
Après être parvenue au dernier degré de cette ligne
de vie, je la voyois prendre sa place sous les
portiques de la sainte Jérusalem, siéger même sur les
trônes d' Israël, employer des jours éternels de paix
à administrer les loix divines parmi l' immensité des
êtres, et

p82

jouir à jamais du droit ineffable d' être nourrie de
la table du sanctuaire.
47. Quand cesserez-vous de croire que vous n' ayez
aucun indice sur les choses qui vous ont précédé, et
qu' il vous soit impossible de jamais en avoir la
moindre trace ?
écoutez : sans vous réfugier dans les choses de
convention et arbitraires, quand même vous ne seriez
pas juste, vous n' êtes point absolument dénué d' idées
de justice distributive.
Quand vous nuisez à votre semblable, il est bien
quelques instants où vous sentez que vous souffririez
s' il vous faisoit le même traitement : et si votre
préjugé et votre passion se reposent un moment, ils
vous laissent voir que vous vous êtes égaré.
D' où vous vient le sentiment de cette balance auquel
vous cédez dans votre for intérieur, quand même
vous n' auriez pas toujours la force d' y être fidele
dans votre conduite ?
Voilà une étincelle du feu qui brilloit dans un temps
dont vous n' avez aucun souvenir. C' est un monument,
c' est une antique, qui vous met sur la voie des
sciences de son temps. C' est un germe des plantes qui
ont végété dans le champ des êtres, où vous avez pris
l' existence.
Il est vrai, vous ne connoissez point encore l' arbre,
et vous ne pouvez en avoir d' idée, s' il n' a pas même
encore poussé le moindre bourgeon. Mais n' est-ce
pas assez d' en avoir le germe, pour ne pas dire que
vous êtes absolument sans secours ?

p83

Au lieu de laisser dépérir ce germe, commencez
par le mettre en culture, plantez-le, soignez-le,
arrosez-le. Vous voyez, qu' avec de pareilles
attentions les germes les plus étrangers à notre
climat produisent des arbres de leur espece, et
procurent mille avantages à ceux qui les cultivent.
Savez-vous ce que ce germe va vous produire ?
Selon toute apparence, l' arbre même et peut-être
si vous persévérez, toute une forêt.
Ces arbres fixeront sur eux les eaux de l' atmosphere,
qui arroseront vos contrées et y entretiendront
la végétation.
Ces eaux, après avoir pénétré la terre, en
ressortiront pour entraîner dans leur cours, des
parcelles d' or qui vous aideront à trouver la mine,
des soufres onctueux et des sels bienfaisants qui
rétabliront l' ordre et l' équilibre dans vos liqueurs.
Tous les arbres qui vont se multiplier, serviront
d' asyle et de retraite aux animaux terrestres qui
viendront s' établir sous leur ombrage. Tous les
oiseaux du ciel viendront se reposer sur leurs
branches, y perpétuer leur espece, et ravir votre
oreille par leurs concerts.
Vous pourrez employer quelques-uns de ces arbres
à vous réchauffer dans la froidure, à vous former
des cabanes contre les injures de l' air, et même à
vous construire des navires qui vous transporteront
dans toutes les régions du monde.
Vous pourrez en découvrir les sciences, les loix,
en même temps que toutes les richesses, et vous
mettre à portée de connoître les constellations de
toutes les parties du ciel.

p84

Vous-mêmes en promenant vos pas sous les
voûtes sombres de la forêt, et vous pénétrant du
recueillement que ces lieux inspirent, peut-être y
acquerrez-vous des notions sur le buisson ardent ,
et sur votre mission auprès de vos freres qui sont en
captivité sous le roi des égyptiens ?
Ne dites donc plus que l' histoire ancienne de
votre être vous a laissé sans indices et sans
monument, puisqu' avec le seul germe qu' elle vous a
transmis, vous pouvez la faire revivre toute entiere.
48. à quels rudes combats nous exposent les obstacles
que nous apportons lors de notre naissance ? Ce
n' est point en les évitant que nous remporterons
la victoire. Ils nous sont envoyés pour que notre
constance et notre bravoure nous fassent recouvrer
ce qu' on nous retient de notre héritage.
Que sont nos guerres temporelles, où il ne s' agit
que de poursuivre la conquête d' un pays et d' une
citadelle qui sont sous les yeux ? Ici il faut que
notre ame, par ses efforts, produise et crée en
quelque sorte ce qu' on nous a ravi.
L' héritage universel avoit été distribué à toute la
famille humaine, chaque famille particuliere devoit
en recevoir sa portion. Chaque individu devoit
recevoir, avec la vie, tous les secours, toutes les
armes dont nous avons besoin pour remplir notre
emploi.
Si l' on n' a point veillé pour nous à cet héritage,
si l' on en a laissé dérober une partie, nous n' en
sommes pas moins obligés à notre oeuvre, comme si
nous avions tout reçu.

p85

Voilà le malheur secret de tant de mortels ; voilà
l' état de violence. Les héritages sont confondus ; ils
passent dans des mains étrangeres et illégitimes.
Le baptême de l' esprit est le seul remede qui puisse
tout reproduire en nous, fussions-nous la proie de
l' indigence et de la mort. C' est lui seul qui nous
rend cet ancien droit de vie et de mort , que nous
avions, et qui est autre que de répandre le sang.
Si tu as de l' ardeur et un goût exclusif pour la
vérité, ne te plains pas des obstacles qui
t' environnent ; ton sort est beau, puisque tu es
chargé toi-même de créer tous tes trophées, et de te
régénérer dans le baptême de l' esprit.
Réjouissez-vous, ames humaines, connoissez la
sublimité de vos droits. Après avoir recouvré votre
propre héritage, vous pouvez prier pour ceux qui vous
avoient porté de si grands préjudices et obtenir que
leur mesure leur soit rendue.
Couvrons, couvrons les fautes de nos peres ; nos
peres sont nos dieux sur la terre. Comment un dieu
ne seroit-il pas, pour notre coeur comme pour notre
pensée, un être sans tache et irréprochable ?
être fideles au seul vrai Dieu, et honorer nos
peres : voilà les deux plus grands préceptes du
décalogue, puisque ce sont les seuls à l' observation
desquels il soit promis des récompenses.
49. Que l' homme sépare son ame de tous les objets
qui l' entourent ; ils ne seront plus rien pour lui ;
il

p86

ne les goûte que par sa vie , qui seule fait pour
lui toute la valeur des choses.
Quel autre que lui seroit le véritable auteur de ses
écarts et de ses illusions, puisqu' il a en lui un
principe de vérité et de vie , et qu' il ne peut
trouver de vie dans les êtres morts que ce qu' il
y porte ?
Malheureux homme, tu peux, en détournant ton
ame, empêcher que la vie divine elle-même ne
pénetre en toi ; tu n' es pas créateur de la vie ,
mais tu en es l' arbitre et le ministre dans ton
domaine.
Quelle différence de sensation, lorsqu' il se place
sous l' action suprême, ou lorsqu' il descend aux objets
inférieurs ! Ils lui causent souvent de la joie, il
est vrai, puisqu' il y porte sa vie , et que le
sentiment de la vie est toujours une affection
douce pour tous les êtres.
Mais sonde cette joie : tu la trouveras convulsive,
et s' appuyant sur des relations ; elle frémira en
secret de rencontrer des objets de comparaison, qui
la gênent, qui la condamnent et qui la détruisent.
Action supérieure, tu places l' homme au dessus
de tous les objets ; la joie que tu procures, ne
redoute la comparaison d' aucun d' eux. Elle est égale,
calme, toujours croissante, parce que c' est la vie
qui puise dans la vie , et qui est reproduite par
la vie . Elle est sans choc, peut-être même
devroit-on la dire insensible, telle qu' est la marche
paisible de la nature.
Qui peut peindre la joie d' un être qui reçoit
toujours la vie , et qui n' en perd point ?
Au contraire, que devient la joie d' un être qui,
sans cesse appliquant sa vie à des objets
auxquels il

p87

faut qu' il donne lui-même la valeur, perd de sa
vie chaque jour, et n' est pas à portée de faire
renouveller cette perte, puisqu' il se tient loin de
la vie !
Courons, comme le cerf altéré, jusqu' à ce que
nous rencontrions la source des eaux vives.
Unissons-nous à la vie et ne nous en séparons
jamais.
50. Les hommes ont dit : les maux et les punitions
ne dureront pas éternellement. Comment concilier
une éternité de mal avec la bonté infinie de Dieu,
et sur-tout avec son unité ? écoutez une vérité.
Il n' y a point de temps pour l' esprit. Est-ce par
leur durée ? Non c' est par leur intensité, que nous
évaluons toutes nos impressions ici-bas. Tout
sentiment doux ou pénible nous fait sortir du temps ;
chacune de nos pensées ou de nos affections, est pour
nous une éternité agréable ou une éternité
douloureuse.
Nos goûts, nos passions, vraies ou fausses, nous
présentent toujours le complément du bonheur ; nos
maux, nos contrariétés, le complément du malheur ;
nos pensées, le complément du vrai ; ce qui les
choque, le complément de l' erreur.
L' homme de paix seroit-il heureux, s' il entrevoyoit
un terme à sa joie ? Le coupable seroit-il puni,
s' il entrevoyoit un terme à sa peine ? Justice

p88

suprême, c' est de ce caractere d' unité que tu
tires toute ta force et tout ton effet.
Dans quelque état que l' homme se trouve, l' idée
de l' éternité le poursuit, parce que tu es une, ô
vérité sainte, et qu' il n' est aucun point de ta
sphere infinie, qui ne porte le sceau de ton
universalité !
Pensée de l' homme, ne vas pas plus loin. C' est
assez pour toi d' arriver, par ta seule raison, à ces
clartés, et de voir que le sentiment de l' éternité de
la peine est indispensable dans un criminel, pour
qu' il soit puni.
Si tu portes dans les punitions une idée de terme,
tu y portes une idée de temps, et tu détruis tout ce
que tu viens d' admettre.
Regle ta conduite sur ces bases : si tu te rends
coupable, les peines que tu subiras porteront
l' empreinte de l' éternité. Mais es-tu sûr qu' elles
n' en aient que l' empreinte, puisque cette question ne
peut se résoudre que hors du temps ?
Malheur à toi, si cela ne suffit pas pour te rendre
sage, et te faire trembler devant le seigneur !
En attendant l' opinion la plus certaine, cherche
la plus utile et la plus salutaire.
L' idée de l' éternité des peines est peut-être moins
conforme à ton esprit, parce que tu es dans le temps,
par conséquent dans des bornes. L' idée contraire est
moins avantageuse à ta conduite ; et tu ne peux te
dissimuler qu' elle est hasardée.
Tu crains de voir multiplier les moyens de te
contenir dans la sagesse ! Es-tu donc assez rempli

p89

d' amour pour planer d' un plein vol par-delà tous
les abymes du temps ?
Ceux même qui croient les peines éternelles, sont-ils
toujours arrêtés par-là dans leurs crimes ? Comment
t' assureras-tu de trouver plus de crainte et plus de
sagesse dans une opinion moins sévere ?
L' espérance est la vertu du temps. Dès que nous
quittons le temps, elle nous est ôtée, si nous
sommes coupables ; elle est accomplie, si nous
sommes justes.
Diras-tu que la tâche de l' homme devra se remplir
à la fin des temps, puisqu' elle a manqué au
commencement ? à l' époque future l' homme sera
plus élevé qu' il ne l' étoit à son origine.
Les prévaricateurs au contraire seront placés
beaucoup plus bas que lors du premier jugement ;
comment l' homme auroit-il donc des relations avec
eux ? N' oublie donc plus que tu es dans le temps.
51. Un homme prit à ferme un terrein considérable ;
on lui donna aussi le grain nécessaire pour
l' ensemencer. Il ne travailla point à la culture de ce
terrein, et il laissa le grain dans un endroit humide
et froid. Le grain se pourrit, et le terrein se
couvrit de ronces et d' épines.
Quand le terme du paiement arriva, le fermier
prétendit qu' il ne devoit rien, sous prétexte qu' il

p90

n' avoit reçu, ni grain fertile, ni terrein propre à
la culture.
Le propriétaire étoit doux ; il dit au fermier : mon
ami, je pourrois vous perdre, j' aime mieux vous
sauver. Venez avec moi, essayons ensemble de raser
ces épines et ces ronces. Je partagerai votre travail,
jusqu' à ce que vos yeux revoient ce champ que vous
avez perdu de vue.
Allons dans ce lieu humide et froid, où vous avez
laissé pourrir votre grain. Peut-être tout n' est-il
pas gâté. Quand il n' y en auroit de conservé que plein
la main, nous l' emploierons.
Le fermier ne put résister à cette générosité. Le
champ fut défriché ; on trouva encore quelques
grains épars que la putridité n' avoit pas atteints.
On les sema, et dans peu d' années le fermier fut dans
le cas de s' acquitter, et d' amasser encore de
nombreuses provisions pour sa famille.
Mortels imprudents, pourquoi êtes-vous devenus
incrédules à votre vie ? Pourquoi avez-vous osé nier
le soleil ? Vous avez laissé vos moyens originels dans
l' abandon. Ils n' ont rien produit.
Vous n' avez point cultivé avec le soc de la charrue le
champ de l' intelligence, vous vous êtes contentés de
vous y promener. Vous y avez vu des plantes sauvages,
vous les avez laissé croître. Elles sont devenues si
épaisses et si hautes qu' elles vous ont caché la
lumiere.
Les abus vous ont fait nier les principes, tandis
que les principes devoient vous faire discerner et
corriger

p91

les abus ; et vous avez dit qu' il n' y avoit point
de vérité.
Quel est donc l' insensé qui pourra vous croire, si
vous abusez ainsi de votre propre raison. Le
propriétaire vient, et si vous n' écoutez pas les
offres qu' il vous fait, il saura bien se faire rendre
justice et tirer de vous, à vos dépens, l' aveu de
votre dette. Le titre en est ineffaçable.
52. Si ma joie la plus vive est d' avoir goûté ici-bas
le témoignage de notre Dieu, ne dois-je pas, à mon
tour, rendre témoignage devant les nations ?
Je les supplierai de partager avec moi le zele de sa
gloire, afin qu' elles puissent partager aussi les
douceurs de ses récompenses.
Gloire du monde, vous ne vous fondez que sur
ce qui manque aux autres êtres ; gloire de l' homme
vrai, vous vous fondez sur ce que vous partagez
avec les indigents .
Aussi le seigneur a choisi le coeur de l' homme
pour y semer le zele de sa gloire, parce que le coeur
de l' homme est le champ de l' esprit du seigneur, et
qu' il y fait naître d' abondantes récoltes.
Il n' a point semé avec tant de richesse dans les
autres êtres, parce que le coeur de l' homme est sa
demeure la plus chérie, et le plus glorieux de ses
temples.

p92

53. En supposant que le médecin le plus habile ne
puisse prévoir les révolutions de la santé d' un homme
bien portant, il peut prévoir tout le cours d' une
maladie quand elle est déterminée.
Ne croyez donc plus qu' il soit nécessaire, pour
que la prescience de Dieu existe, de la porter
jusqu' aux choses qui ne sont encore, ni en
développement, ni en puissance.
Ne confondez plus l' homme dans sa gloire, et
l' homme sous la loi du péché.
Ne croyez pas non plus que, quand même cette
prescience s' étendroit à tous les actes des êtres de
cet univers, elle fût pour cela le principe et la
cause de vos oeuvres.
Toutes les oeuvres qui se passent dans le temps,
ne sont plus que des suites et des conséquences. Le
principe des oeuvres de désordre a été posé dès le
moment du crime.
Mais le principe des oeuvres de miséricorde n' a-t-il
pas été posé en même temps ? Aussi qui est-ce
qui pourra se soustraire à l' oeil de Dieu ?
Nous qui habitons dans le temps, malheureux
que nous sommes, nous ne connoissons les oeuvres
que quand elles sont développées. Vous, éternel,
qui êtes au dessus du temps, vous les lisez dans
leur source et dans leur racine.
Vous avez choisi des colonnes pour votre édifice,
vous avez prévu et dirigé leurs oeuvres ; vous les
avez

p93

rendus des êtres nécessaires ; parce que vos plans
sont arrêtés, et que rien ne peut résister à vos
conseils.
Mais vous avez pu prévoir leurs oeuvres et ne pas
les opérer pour cela, parce que vous pouvez jeter
votre vue sur un être, et n' y pas lancer encore votre
action.
Hommes matériels, voulez-vous des preuves
irrésistibles de cette vérité ? Il y a eu un livre
écrit longtemps avant l' établissement du
christianisme et la dispersion des juifs, et ce livre
annonçoit ces deux événements.
Est-ce l' homme qui a pu se donner ce coup-d' oeil
prophétique ? Et dans le secret de votre pensée, ne
sentez-vous pas que l' homme en est incapable ?
Cependant malgré ces prédictions si authentiques,
et qui tiennent à un coup-d' oeil supérieur, cette
lumiere n' a pas agi en même temps qu' elle a vu,
puisque l' accomplissement n' est venu qu' après
l' annonce.
Reposez-vous au moins sur cette partie de la
difficulté, et quand même Dieu prévoiroit vos
oeuvres, ne vous croyez pas tous pour cela des êtres
nécessaires.
Oui, Dieu suprême, tu peux tout voir, mais tu
peux à ton gré agir dans les êtres, ou les laisser
agir sous tes yeux. Tu en laisses bien agir contre
toi.
Mortels, occupez-vous de l' ordonnance de vos
facultés. Vous avez le pouvoir d' y produire la paix
et l' harmonie, comme Dieu produit la vie dans vos
essences. Votre essence et le nombre de vos facultés
viennent de lui ; mais l' ordonnance et
l' administration de vos facultés doivent venir de
vous.
Il faut que vous puissiez produire quelque chose

p94

pour lui ressembler ; il faut que vos productions
tiennent aux facultés, et non pas aux essences, pour
ne pas l' égaler.
Ces dons sublimes sont à vous, et la prescience de
Dieu ne vous les ôte point et ne vous gêne point.
Ames humaines, voulez-vous voir fleurir en vous
tous ces dons ? Abreuvez-vous journellement des
eaux de la crainte du seigneur ; abreuvez-vous en
constamment, et jusqu' à vous enivrer de cette boisson
salutaire.
La crainte du seigneur est une seconde création
pour l' homme. Elle éloigne de lui tous les maux.
Elle absorbe toutes les autres craintes.
Elle peut même absorber vos inquiétudes sur cette
prescience qui vous tourmente, parce qu' elle peut
vous unir à l' action universelle, et à l' éternelle
continuité de la lumiere.
54. Ce n' est pas parmi les aînés que fut choisie la
race élue, et le peuple chéri qui devoit éclairer les
nations. C' est le troisieme fils de Sem qui a été
destiné à être le chef de la race d' Abraham et le
germe de l' alliance.
C' est aussi le troisieme né des enfants d' Adam, qui
fut choisi pour être le chef de la race sainte, et le
dépositaire des secrets divins. trois n' est-il pas
la derniere division contenue dans la puissance
médiatrice universelle ?
Aussi qui pourroit connoître des lignes droites et des
quarrés dans la nature ? Et le principe radical ne
nous reste-t-il pas toujours caché ? Seigneur, vous
vous

p95

souviendrez de l' homme, à cause de votre nom, et à
cause du rang qu' il tient parmi ses freres.
Quand il s' abandonnera au crime, et que les ténebres
l' environneront, vous ferez briller sur les nuages
de son exil les rayons de votre sainte alliance avec
lui ; et du sein de ses abymes, vous lui montrerez la
région de la vie.
55. Quelle est votre précipitation, vous tous
adversaires de la vérité ! Vous commencez par faire
une supposition, et les conséquences que vous en
tirez, vous voulez qu' elles regnent avec un sceptre
de fer.
Cherchez un principe moins fragile, tâchez
d' atteindre à cette idée sublime, que le véritable
bonheur de l' homme ne se trouve que dans le bonheur
de ses semblables ; dites en vous-mêmes, et dans le
secret d' un coeur calme et pur :
je sens avoir besoin du bonheur des autres. Il me
semble que la famille humaine ne fait qu' un, et que
j' ai au fond de mon être le desir de la félicité de
tous ses membres.

les fausses doctrines ont voulu vous avilir, en ne
montrant d' autre mobile à vos actions que
l' amour-propre. Vengez-vous par ce principe positif,
quoique si souvent défiguré ; et vous jugerez alors
si cette parcelle de feu qui vous anime, peut venir
d' un autre feu que d' un feu divin.
Est-ce l' amour-propre, est-ce un sentiment réfléchi
et dépravé qui empêche une mere d' être heureuse

p96

seule, et sans le bonheur de ses enfants ? S' ils sont
un autre elle-même, comment peut-elle séparer
leur bonheur du sien ?
Est-ce par amour-propre que vous vous trouvez
disposés à faire du bien à vos semblables, et à les
rendre heureux ? Ne sentez-vous pas qu' ils sont une
portion de vous-même, et que l' amour vous demande
intérieurement son équilibre.
Vérité suprême, ne leur laisse jamais perdre de
vue cette idée, par où tes rapports avec eux se
peignent en traits si vifs dans le coeur de l' homme.
Le vrai amour d' eux-mêmes, est l' amour de tous.
L' amour de tous, est un amour céleste.
Et voilà comment tu as peint en eux le caractere
de ton unité qui embrasse et chérit tous les êtres.
Voilà une preuve de plus, comment tu as fait l' homme
à ton image et à ta ressemblance.
Mortels, qu' est-ce que Dieu vous a donc fait pour
vous déclarer ses ennemis ? Des torches funebres
sont aujourd' hui les seules clartés qui vous
dirigent, vos pas ressemblent à une pompe mortuaire ;
et c' est dans cet état de mort que vous prenez le
pinceau et que vous vous dites les peintres de la
vérité.
Vous n' entrez point dans le sanctuaire de l' esprit
comme les anciens sages, parce que vous ne révérez
plus comme eux la nature et la pratique de la vertu.
Cependant vous jugez l' esprit, comme si vous
connoissiez la nature, et vous ne la suivez dans
aucune de ses loix.
Vous n' entrez point dans le sanctuaire de Dieu

p97

comme les anciens sages, parce que vous ne révérez
plus l' esprit comme eux, et que c' étoit à lui à vous
y introduire.
Cependant vous jugez Dieu, comme si vous aviez
l' esprit, et vous éloignez cet esprit de toutes vos
spéculations.
Par quelles tribulations et quelles angoisses il faut
que soit tourmentée l' ame humaine, jusqu' à ce qu' elle
ait dissous le mal et les fruits amers de
l' ignorance ?
56. S' il n' étoit pas venu un homme qui seul eût pu
dire : je ne suis plus dans le monde, que seroit
devenue la postérité humaine ? Elle étoit tombée dans
les ténebres. Rien ne la lioit plus à son lieu
natal ; elle étoit pour jamais séparée de sa patrie.
Mais si les hommes se séparent de l' amour,
l' amour peut-il se séparer d' eux ? Un éclair est
parti de l' orient ; il est venu toucher la terre, et
nous a montré la nue ouverte.
Appercevez-vous la lueur vive qu' il fait briller
autour de vous ? Quelle est cette odeur de bitume et
de soufre qui tue les insectes ? Une pluie remplie
de sel se répand sur la terre et y fait fleurir
toutes les plantes.
La vie vient de l' orient ; c' est pourquoi c' est le
nom qu' a pris celui qui vouloit nous donner la vie.
Du sein de mes ténebres j' appercevrai encore la
lumiere.
J' ouvrirai mon intelligence à celui qui est sur la
terre, et qui n' est plus dans le monde. Quoique sur

p98

la terre, je cesserai comme lui d' être dans le monde,
et je monterai avec lui dans les cieux.
C' est dans la région de la vie et de la lumiere que
réside le soutien et le restaurateur des humains.
Lors de sa résurrection, les juifs ne l' ont point
trouvé, parce qu' ils l' ont cherché parmi les morts.
Il faut être ressuscité comme lui d' entre les morts
pour le connoître, et ne vouloir plus s' en séparer.
Oh ! Combien ses plans ont été peu remplis ! Il
falloit ne jamais sortir, comme lui, du sens
supérieur, pour que son oeuvre atteignît son
complément. Postérité humaine, cette voie étoit-elle
trop sublime pour toi ? Elle ne l' étoit pas plus que
ta destination et ton origine.
Il avoit apporté une voie de grace et de mérite ;
ils en ont fait une voie de rigueur et de péché : il
avoit apporté une voie vive ; elle est devenue une
voie morte et meurtriere, quand elle a été
circonscrite dans des livres.
La voie de rigueur et de péché, étoit la voie de
Moïse ; aussi n' étoit-elle que la voie des
représentants : et cependant si elle n' eût pas été
négligée, combien elle eût épargné de maux au
réparateur !
La voie de mérite et de liberté, étoit la voie
divine elle-même, parce que notre Dieu ne peut
apporter autre chose ; aussi si elle avoit été suivie
selon ses plans, combien l' oeuvre de la fin des
temps seroit devenue simple !
Et ils voudroient encore douter de la divinité du
réparateur ! Et ceux qui disent n' en pas douter,
font de sa voie de grace, une voie de rigueur, une
voie de tyran !

p99

Ils n' ont donc jamais connu les douceurs du vrai
sabbat ! Ils n' ont donc jamais connu la différence
du travail que nous faisons avec nos forces, et de
celui que nous faisons avec les forces du
réparateur !
Ils n' ont donc jamais pu se dire : ce sabbat est si
doux, qu' il est juste que nous le gagnions à la
sueur de notre front, et que nous craignions d' en
prodiguer l' usage
.
57. Science, science, tu es trop simple, pour
que les savants et les gens du monde puissent te
soupçonner !
Le dieu des esprits, le dieu de l' éternelle vérité,
n' est-il pas un dieu jaloux ?
Son culte et le soin de sa gloire ne tiennent-ils
pas le premier rang parmi toutes les oeuvres que les
créatures peuvent opérer ?
Il faut être demeuré victorieux de la bête et de son
image, pour posséder les harpes de Dieu. Cette grace
est si ineffable, que l' homme ici-bas n' en peut avoir
que des apperçus.
Sa pensée embrasse l' unité dans quatre intervalles.
Son oeil voit trois degrés dans les trois premiers.
Son esprit connoît que le quatrieme intervalle égale
à lui seul tous les autres. Il se dit : voilà toute
l' échelle
.
Alors le sentiment de la majesté divine s' empare
de lui. La pressante ardeur de le célébrer et de
l' élever au dessus de tous les trônes et de toutes les
dominations, devient la seule passion.

p100

L' ame s' identifie avec la suprême vérité. Les êtres
criminels dans les supplices lui paroissent comme
des êtres oubliés, et dont l' existence est effacée.
Dieu même reproche à Samuel de ne point cesser
de pleurer Saül, puisqu' il l' avoit rejeté. Il
avertit Jérémie de ne plus prier pour son peuple.
Quelle justice terrible que la justice de Dieu,
puisqu' il est des cas où la priere même seroit une
offense !
Sagesse, tu t' occupes moins de sauver ta gloire
que de ménager les coupables. Quand défend-elle
de prier pour eux ? C' est quand ils sont tellement
corrompus, que ne pouvant recevoir les doux fruits
de la priere, elle les irrite et leur fait du mal au
lieu de les soulager.
Encore si l' homme n' étoit pas si souvent dans le
cas d' exclure et de maudire ! Quels plus grands
supplices pour cet être privilégié, qui n' étoit
destiné qu' à des oeuvres paisibles !
58. Oui, seigneur, il nous est possible de chanter
encore le cantique de Moïse et celui de l' agneau ;
donnons toujours un élan de plus à notre ame, et
elle nous engendrera tout ce qui nous manque.
La lâcheté est un défaut de foi dans notre être ;
c' est un défaut de foi dans celui qui nous a formés.
C' est par lâcheté et jamais par impuissance, que
nous sommes vaincus. Je dirai désormais à l' ame
humaine :

p101

ne comptons plus les lenteurs du temps. Les
temps se sont roulés pour nous, comme les cieux
se rouleront un jour pour l' univers. Ces temps qui
ne faisoient plus qu' un seul point dans l' immense
étendue de l' infini, l' esprit vient de les rendre
imperceptibles.
Quelle est la main qui me revêt de la robe nuptiale ?
Je me suis approché de l' autel d' or. Je me suis
rempli de force pour accomplir les guerres du
seigneur, et j' ai été exterminer les ennemis qui
ravageoient les moissons , et qui vouloient
déraciner le pain de vie.
Les moissons du seigneur vont croître avec
abondance. Le pain de vie va tomber des cieux et va
suffire à la nourriture de toute la terre. Le pain de
vie est répandu dans toutes les régions, et il fait sa
demeure dans les cieux. Il se produit comme la
pensée.
Il porte ses délices avec lui-même, comme la
sagesse et l' amour ; il est fécond comme la parole.
Il est l' oeil de la lumiere, la force du feu ; il
crée l' immensité des airs, et c' est par lui qu' ils
sont dans l' agitation.
Nous le respirons sans cesse ; mais nous ne le
laissons point passer dans notre sang.
Hommes, vous paroissez bien soigneux de ne pas
transgresser la mesure humaine de vos conventions et
de vos usages, et vous l' êtes bien peu d' atteindre
à la mesure divine de la loi et de l' avancement de
l' oeuvre de la sagesse sainte.
Les hommes se lapident mutuellement tous les

p102

jours avec des paroles, comme étienne le fut avec
des pierres par les stricts observateurs de la loi, et
c' est par leurs paroles qu' ils devoient se soutenir et
se sanctifier les uns les autres.
Oh ! Mes freres, commençons par nous aimer ;
nous nous corrigerons ensuite, et nous nous
perfectionnerons réciproquement, si toutefois l' amour
ne nous perfectionne pas lui-même.
59. Oui, vous avez trouvé anciennement et de nos
jours une infinité de puissances aux nombres. Mais
ce sont presque toutes des puissances mortes. Quel
fruit vous apporte le quarré double, si vous n' en
connoissez pas la racine ?
Ne confondez plus les diverses loix des êtres. Il est
bien clair qu' il y a un grand rapport entre le
troisieme nombre et sept , puisque sept est son
attribut, et qu' il gouverne le temporel ; mais il est
clair aussi que ce chef septenaire n' offre aucune
trace sur la forme humaine.
Parce qu' il ne s' est pas corporisé matériellement ;
parce qu' il n' a paru qu' après la délivrance, et qu' il
n' est venu sur la terre que pour nous rendre le
premier degré de notre ancienne gloire.
Il est bien plus clair encore que huit ne peut
offrir aucun signe parmi les choses composées, parce
que son royaume n' est pas de ce monde ; car c' est
sa forme six que nous avons vue, et non pas lui.
Ne confondez donc plus le quaternaire, le quarré

p103

et le réceptacle ; le quaternaire appartient au
principe, le quarré à la puissance, et le réceptacle
à la justice.
Si ces trois symboles portent le même nombre, ils
sont différents dans leur objet et dans leur
caractere. Ne faut-il pas user de mesure, même dans
notre croyance à ceux des axiomes qui n' ont pour
objet que les vérités naturelles ?
le tout est plus grand que sa partie. mais comment
appliquer cette loi à l' être simple ? Si elle est
vraie pour l' ordre naturel, elle est nulle pour
l' ordre simple, elle est fausse pour l' ordre
mixte .
Ce n' est que dans le calme de notre matiere que
notre pensée se plaît ; ce n' est que dans le calme de
l' élémentaire que le supérieur agit. Ce n' est que dans
le calme de notre pensée que notre coeur fait de
véritables progrès ; ce n' est que dans le calme du
supérieur que le divin se manifeste.
60. Je priois, et je sentois le chaos des pensées de
l' homme m' abandonner et descendre au dessous de
moi. Une lumiere pure s' élevoit doucement du sein
de mon ame et se répandoit sur tout mon être.
que la lumiere paroisse, et la lumiere parut.
qu' arriva-t-il, Dieu puissant, lorsque tu ordonnas
à l' univers de naître, et à la lumiere de se répandre
sur tous tes ouvrages ? Leur principe de vie étoit
dans l' inertie ; la lumiere frappoit sur eux, mais ils
ne pouvoient en avoir le sentiment ; ils étoient comme
un enfant endormi au milieu du jour.

p104

Ta parole les a pénétrés ; ils sont sortis de leur
sommeil, et ils ont été chacun prendre le poste que
tu leur avois assigné dans l' univers.
En s' élevant à ce degré d' activité, ils ont laissé
tomber au-dessous d' eux ceux qui se sont trouvés
réfractaires à ta parole, et qui n' ont point ouvert
leurs organes à ta lumiere.
Les astres sont comme autant de diamants que tu
détachas de ton diadême, et que tu laissas tomber
de ton trône dans l' enceinte de l' univers, pour qu' il
prît une idée de ta richesse et de ta majesté.
Leur beauté a déçu l' homme, disent les ignorants,
et il a porté l' erreur jusqu' à les adorer. Si
vous ne vous élevez davantage, vous ne trouverez
point la source de l' idolâtrie des hauts lieux.
Ces astres ont-ils parlé à l' homme ? L' ont-ils effrayé
par des menaces ? L' ont-ils amorcé par des
promesses ?
Si nul être n' avoit intéressé l' homme par des
bienfaits réels et par les douceurs de l' espérance,
ou ne l' eût frappé de terreur par des spectacles
imposants, l' homme n' eût jamais répondu par des
hommages et par des supplications.
Il jouit en paix des douceurs de la lumiere et de
tous les autres avantages de la nature ; les ravages
et les catastrophes dont elle le rend le témoin, il
les fuit, et ne les conjure pas.
L' idolâtrie même des animaux seroit moins
déraisonnable que celle des astres, parce que les
animaux, peuvent nuire, et que par notre industrie et
notre parole nous parvenons à les rendre moins
dangereux.

p105

Est-ce que la pensée de l' homme ne va pas ici-bas
en s' altérant ? Est-ce que l' idolâtrie n' est pas
une dégradation d' une loi primitive et pure ? La
vérité auroit-elle l' erreur et le désordre pour
principes générateurs ?
C' est la parole, c' est un être jouissant de son
action, et non pas des êtres enchaînés dans leur
cercle comme les astres, qui ont fait exhaler du
coeur de l' homme ce tribut libre de la priere.
Coeur de l' homme, tu portas autrefois ce tribut
jusqu' au trône de l' éternel ; ce n' est que là où se
trouve l' aimant puissant qui devoit toujours
t' émouvoir et t' attirer.
Dès que tu cessas de t' élever jusqu' à cette hauteur,
tu trouvas bien des êtres qui portoient l' image
du principe suprême ; mais ils n' en étoient que
l' image, et en te prosternant devant eux, tu donnas
naissance à l' idolâtrie.
Fermez-vous, mes yeux, sur des idolâtries plus
criminelles, qui tiennent à ces lieux ténébreux où
la lumiere ne pénetre point.
61. N' est-ce que pour vous, dit le seigneur, que
j' ai ouvert toutes les sources de mes dons ? J' aurois
pris plaisir à répandre la vie dans toutes mes
oeuvres, et à vous environner des merveilles de ma
parole et de ma puissance.

p106

Et votre satisfaction seroit le seul terme de mes
ouvrages ! Et il ne doit rien me revenir de
l' innombrable multitude de mes présents ! Hommes
insensés et sans intelligence, écoutez ce que dit le
seigneur, ce que le seigneur demande de vous, et
frappez-vous la poitrine.
Les rois de la terre paient-ils d' avance, comme
moi, le salaire à leurs serviteurs ? N' attendent-ils
pas qu' on leur ait consacré ses veilles, sa vie, son
sang, avant de distribuer leurs récompenses ?
Vous ne trouvez là rien d' injuste, et vous ne
murmurez point contre eux. Mais moi, qui surpasse de
si loin leur justice, ne devrois-je pas murmurer
contre vous ?
J' ai dit à la nature : toutes tes vertus auront
l' homme pour base et pour pierre de touche, c' est
sur lui que viendront se mesurer toutes tes
puissances.
Tu le regarderas comme une image de moi-même,
et toutes tes productions se présenteront devant lui,
et attendront humblement qu' il vienne leur imposer
un nom et déterminer par-là leur usage.
J' ai fait plus. J' ai dit à mes agents : servez
l' homme dans les besoins de son esprit, servez-le
dans sa gloire, voyez en lui le représentant de mon
être éternel et divin.
Je lui ai communiqué les forces de ma puissance,
les lumieres de ma sagesse, les douceurs de mon
amour et de ma charité : et ces dons, ce n' est pas
une fois que je les ai faits, je les répete sans
cesse, chaque jour et à chaque instant, comme si
l' homme se fût toujours maintenu digne de mes
faveurs.

p107

Et cependant c' est pour nous seuls, dites-vous,
hommes aveugles, que ces dons ne s' arrêtent point,
comme c' est pour nous qu' ils ont commencé à se
répandre.
Est-ce pour eux que vos mercenaires et vos esclaves
vont fouiller dans le sein de la terre les métaux
précieux et les diamants ?
Quand mes desseins seront accomplis, quand vous
aurez achevé la tâche qui vous est distribuée dans
mon oeuvre, alors il vous sera permis de vous livrer
aux délices de ma lumiere, et de célébrer par des
cantiques toutes les félicités de votre existence.
Jusques-là ne vous donnez point de relâche ;
ne vous arrêtez pas même aux joies que la priere
vous procure, tant que vous n' avez pas conduit
à leur terme ces traits vivants que mon soleil darde
sur vous, et tant que les murs de Jérusalem ne
sont pas relevés.
Ouvrez les yeux sur les campagnes, voyez les
moissons nombreuses, voyez les dangers encore
plus nombreux qui les menacent ; et loin de vous
occuper de vous-même, vous vous lancerez
généreusement dans la carriere.
Vous déracinerez les épines qui couvrent mes
champs, vous ôterez les pierres, vous épierez les
passages des animaux destructeurs, vous serez sur
pied jour et nuit, pour conserver mes moissons
intactes jusqu' à la récolte.
Voilà pour quel but je vous ai donné l' intelligence,
la force et l' activité. Mais parce que mon
livre étoit doux à la bouche , vous avez craint
qu' il ne fût amer au ventre .

p108

Mon fidele élu n' a pas eu la même crainte, c' est
pourquoi il a obtenu la couronne. Que ferai-je donc
désormais ? Parce que vous avez craint que mon
livre ne fût amer au ventre , il ne sera plus
doux à la bouche . Ces joies que vous goûtiez,
vous seront retirées.
Vous serez comme les plantes de la terre, que
la sécheresse oblige d' incliner leur tête après les
premieres rosées du printemps ; et les maux
fondront sur vous, parce que vous avez oublié vos
freres qui étoient dans la servitude, et que vous
n' avez songé qu' à travailler pour vous et non pour
votre maître.
62. Tu feras un seul signe de ta main, et ce signe
laissera descendre sur moi une rosée douce et
transparente comme les perles de l' orient ; et elle
servira d' organe à ta lumiere.
Ce témoin de ton alliance viendra exercer envers moi
les fonctions saintes ; je me jetterai entre ses
bras ; j' étudierai tous ses mouvements ; je
recueillerai toutes ses paroles ; je le regarderai
comme le dépositaire des secrets, des puissances et
des volontés du très-haut.
Par lui je ne me croirai plus séparé de l' éternel.
La parole même de l' homme peut anéantir l' espace,
et se lier, malgré les distances, avec les paroles et
les pensées de tous les sages.
L' homme n' est-il pas comme une lampe sacrée,
suspendue au milieu des ténebres du temps ?

p109

Elle est adaptée aux rameaux d' un olivier vivant,
d' où découle une huile pure, qui lui fait répandre la
lumiere dans tout son éclat.
Qui sera savant, s' il n' est sage ? Qui sera sage,
s' il n' est éclairé ? Qui sera éclairé, s' il ne
connoît la raison des choses ? Qui connoîtra la
raison des choses, s' il ne connoît les propriétés et
les nombres de l' être ?
échauffe-moi, soutiens-moi, ressuscite-moi : dis
un mot, et une armée innombrable viendra remplir
les différentes classes de mon désert, parce que
tes paroles sont des créations.
Tu parlas une seule fois aux astres, et tu leur
dis d' accomplir tes décrets. Depuis cette époque ils
ne cessent d' exercer comme une sorte de ministere
sacerdotal sur les différentes régions de l' univers.
Mais pour l' homme, tu ne t' es pas contenté de
lui donner la vie et le mouvement par ta
parole ; tu as versé sur lui ton onction sainte, et
tu l' as constitué ton grand-prêtre sur tous les
mondes.
63. Pourvu que je pleure, peut-il me manquer
quelque chose dans cette région ténébreuse ?
N' aurai-je pas tous les biens et toutes les félicités,
dès que je pourrai remplir le seul but pour lequel
j' ai reçu l' existence ?
Et, quand est-ce que mes larmes pourront avoir
un instant de relâche ? Ceux qui sont faits pour
l' oeuvre, ne devroient pas seulement songer à eux
un seul instant.

p110

Douleur, douleur, douleur ! Je ne ferai autre
chose que prononcer cette parole, tant que le triple
nombre sera séparé de l' unité, puisque c' est la cause
de tous les maux et de tous les désordres.
Je ne ferai autre chose que prononcer cette
parole, jusqu' à ce qu' une puissance s' éleve de la
terre et vienne dissoudre les iniquités de l' homme.
Il nous faut pleurer pour les hommes qui
auroient attendu de nous leur délivrance, et que
nous avons laissés dans les cachots. Il nous faut
pleurer pour tous les maux que nous n' avons pas
arrêtés, et même encore pour les biens que nous
n' avons pas faits.
Homme, vois ce que l' oeuvre est devenue entre
tes mains. Quand est-ce qu' il pourra joindre ses
larmes à celles des victimes et des esclaves ? Quand
pourra-t-il descendre dans la terre de servitude,
pour y porter les accents de la priere et des
gémissements ?
Prosternons-nous ensemble, réunissons-nous
chaque jour pour fléchir la colere et pour tempérer
la justice. Prononçons le nom de notre pere, dans
les soupirs et dans les sanglots. Prononçons-le,
jusqu' à ce que l' ennemi s' éloigne et suspende ses
hostilités.
Oui, nous pourrons retrouver le chemin de notre
Dieu, en suivant d' un oeil attentif la longue chaîne
de ses miséricordes. Comment pourrions-nous nous
égarer ? Cette chaîne des miséricordes du seigneur
est tendue dans toutes les parties de l' univers, et
peut nous guider dans le labyrinthe.

p111

Et toi souverain des êtres, quels obstacles pourroient
t' empêcher d' atteindre jusqu' à l' homme ?
L' espace et le temps ne sont point des barrieres pour
ta puissance.
Donne issue au moindre de tes desirs, et dès
l' instant je serai environné et comme ébloui de ta
présence.
Si c' est à ton nom que tout ce qui existe est
suspendu, laisserois-tu tomber mon ame dans l' abandon,
comme ne pouvant pas la soulever et la soutenir
au dessus des précipices ?
64. L' esprit de l' homme est-il affoibli, est-il plus
contenu, ou opere-t-il dans des régions plus
invisibles qu' autrefois ? Il semble n' avoir pas même
la force de commettre des crimes importants.
Les anciens peuples étoient horriblement corrompus ;
leur force s' étendoit depuis les enfers jusqu' aux
cieux.
Aussi les puissances célestes se mettoient en
mouvement. Dieu agitoit les racines et les colonnes
de la nature. Il ordonnoit aux eaux de couvrir la
face de la terre. Il mettoit à découvert les
fondements du monde.
Quand les pouvoirs criminels des peuples ont
commencé à s' affoiblir, les vengeances célestes se
sont également appaisées. Les menaces ont pris la
place de ces vengeances, et les prophetes ont été
chargés d' effrayer les nations.

p112

L' étoile de Jacob est venue ensuite apporter la
paix aux hommes et leur annoncer leur délivrance.
Elle n' est point venue avec les menaces et les
paroles effrayantes des prophetes. Elle est venue
annoncer que son joug étoit doux, et que les
hommes y trouveroient le repos de leur ame
.
Depuis cette époque du salut des peuples, tout
est-il épuisé ? Dieu ne se manifeste plus
authentiquement, ni par des vengeances, ni par des
menaces, ni par des consolations. La postérité humaine
semble abandonnée à elle-même.
Non. Les mesures se comblent dans le sommeil et
dans le silence. Elles se développeront dans la
douleur. vous entendrez parler de guerres et de
bruit de guerres.

que sont nos guerres humaines et politiques dont
l' histoire est remplie, et auxquelles nous voulons si
directement appliquer le coup-d' oeil de la justice et
la main du dieu des armées ?
Vous verrez renaître les guerres du peuple
choisi contre les amorrhéens, les amalécites, les
philistins.
Vous verrez renaître les temps des sacrificateurs
de baal ; la fin ressemblera au commencement.
Mais l' épée de la justice se réveillera.
Elle fera encore de plus grands ravages que dans
les temps de ces peuples, parce que c' est le verbe
du seigneur lui-même qui l' aiguisera et qui la fera
marcher contre les impies.
De l' état de nullité où sont les peuples, ils
passeront à l' activité fausse, parce qu' elle est la
plus voisine du

p113

néant. Ce n' est qu' après ces effroyables révolutions
qu' ils recouvreront l' activité réguliere.
Juifs, vous attendez votre rétablissement dans la
Jérusalem terrestre. Vos prophéties ne sont-elles pas
accomplies par votre retour de Babylone ?
Juifs, vous attendez votre délivrance : mais vous
n' êtes point dans la servitude, comme vous l' avez été
en égypte et en Assyrie ; vous êtes plutôt dans le
délaissement.
Juifs, vous attendez le regne glorieux et temporel
du réparateur ; ne l' auroit-il pas déja assis
parmi vous ce regne temporel et glorieux, si vous
aviez voulu le reconnoître ?
Tout n' est-il pas consommé ? Et pouvoit-il offrir
ici-bas un plus beau triomphe, que de poser la
couronne sur le nom sacré qui devoit dissoudre
l' iniquité ?
Il est esprit. Son regne glorieux est toujours prêt
pour ceux qui le servent en esprit et en vérité. Le
regne glorieux à venir sera celui des récompenses,
pour ceux qui n' auront point été précipités par le
regne glorieux du jugement.
65. Heureux, heureux, que tu aies réservé ta
lumiere et ta sagesse pour une autre demeure ! Plus
tu nous en aurois communiqué ici-bas, plus nous
en aurions abusé.
L' homme vient ici dans l' indigence de l' esprit,
au lieu de tendre les mains sans cesse vers celui qui

p114

pourroit lui donner l' aumône, il se baisse, il les
remplit de poussiere, et se croit alors dans
l' abondance et la richesse.
Le temps a beau lui faire parcourir un cercle
d' une grande durée, le vieillard n' en meurt pas
moins vuide de jours, parce qu' il se laisse abuser
par le temps, et qu' il néglige d' en exprimer les
sucs de vérité que la sagesse y a répandus avec
profusion.
Que la sagesse reste dans ta main comme une verge
de fer. Frappes-en l' homme et contrains-le dans ses
voies, afin qu' il ne s' éloigne jamais de toi.
Porte devant lui le flambeau de la vérité, mais
ne le lui confie pas ; il se brûleroit, il le
laisseroit tomber et marcheroit de nouveau dans les
ténebres.
Tu m' as fait sentir, dès ma jeunesse, que c' est la
vérité qui est naturelle à l' ame de l' homme, et non
pas l' illusion et le mensonge.
Tu m' as fait sentir, que les anges attendent le
regne de l' homme, comme l' homme attend le regne
de Dieu.
Tu m' as fait sentir que, malgré que l' homme n' ait
pas conservé dans son coeur la pureté et le courage,
les anges eux-mêmes recherchent encore son alliance.
Tu m' as fait sentir que, s' il n' y avoit point de
prêtre pour ordonner l' homme, c' est le seigneur
qui l' ordonneroit lui-même et qui le guériroit.
Oh ! Comme elles sont douces, les guérisons opérées
par la main du seigneur ! Elles n' ôtent presque
rien, elles ne font que donner. Parce que,
supérieures

p115

aux guérisons qui se font par la main des
hommes, elles s' operent avec des instruments qui
ont en eux une source de vie et de principes
créateurs.
66. Dieu est fixe dans son essence et dans ses
facultés. L' homme est fixe dans son essence et ne
l' est pas dans ses facultés. L' univers n' est fixe, ni
dans ses facultés, ni dans son essence.
Les facultés de Dieu se manifestent hors de lui,
sans se séparer de lui. Tandis que leur essence
incommiscible avec le temps, porte par-tout un
sanctuaire imperméable, d' où elle apperçoit tout,
sans que rien puisse l' appercevoir.
Pourquoi sommes-nous immortels ? C' est que nous
descendons de l' essence et des facultés de Dieu, et
qu' un être vivant et éternel ne peut pas produire
des êtres périssables.
Pourquoi ne sommes-nous pas Dieu comme l' unité
même ? C' est que nous sommes détachés de Dieu,
et que ses facultés ne le sont pas, et ne peuvent
l' être, parce qu' elles sont Dieu comme lui.
Qui pourroit égaler l' unité ? N' est-ce pas assez
pour notre gloire d' être son image par la fixité de
notre essence et le pouvoir de manifester nos
facultés ?
N' est-ce pas assez pour l' homme d' être l' oeuvre
ou la pensée la plus sublime que la sagesse et la
puissance divine aient pu produire ? Et sans la
mobilité de nos facultés, que nous pouvons à notre

p116

gré cultiver ou laisser stériles, où seroit la
barriere de notre orgueil ?
Mais toi, univers, pourquoi n' es-tu fixe, ni dans
ton essence, ni dans tes facultés ? C' est que tu
descends d' agents qui sont produits et détachés de
Dieu, comme l' homme immortel ; c' est que tu n' es que
le résultat des facultés de ces agents, et que tu ne
peux être le fruit de leur essence.
Aussi tu dois passer, et tu es fragile auprès de
l' homme et de tous les agents sortis de Dieu,
comme les oeuvres de la main de l' homme sont fragiles
et mortes auprès des oeuvres de la nature.
Que l' esprit de l' homme suive dans tout son cours
la progression des fixes et des variables, des réels
et des apparents, des essences et des facultés, à
mesure que les rameaux s' étendent et s' éloignent de
leur souche.
Toutes ces images se doivent retracer jusqu' aux
derniers anneaux de la chaîne ; par-tout se retrouve
le principe central, et l' action extérieure qui en
résulte.
Mais en remontant, chaque principe central n' est
lui-même qu' apparent pour le principe voisin qui
l' engendre.
Jusqu' à ce qu' on arrive à la région des fixes et
des réels, ou à la région divine et à tous ses
produits immortels.
67. Nations, la science vous a desséchées. Ouvrez
votre ame à la joie pure et à l' innocence ; la science
n' en sera pas moins prompte à vous éclairer.

p117

Cette ame vous avoit été donnée pour contempler,
en actes vivants, toutes les merveilles du
seigneur. Vous l' avez couverte de ténebres, et vous
n' avez plus cru à l' ame de l' homme, ni aux merveilles
du seigneur.
Que ne dites-vous aussi comme cet orgueilleux
poisson dont parle un prophete : c' est moi qui ai
produit ces fleuves, où je me promene
.
Rosée céleste, tu ne demandes qu' à te répandre
sur la terre de l' homme ; tu t' accumules, et tu
deviens une pluie abondante qui ne cherche qu' à
humecter les hauteurs et les endroits stériles, afin
de rétablir par-tout la végétation :
et l' homme ingrat essaie par le souffle de son
haleine impure d' éloigner de lui ces pluies
salutaires, ou de les retarder dans leur chûte ! Il
essaie d' éteindre ou de concentrer le feu qui les
engendre, et qui s' en enveloppe, afin de pouvoir
parvenir jusqu' à notre région.
Croyez-vous anéantir les loix de l' être qui vous
surveille et qui tient tout sous sa puissance ?
Il vous envoyoit des pluies abondantes, vous avez
voulu les repousser par votre souffle : mais vous
n' avez fait, par la froideur de votre haleine, que les
transformer en grêle meurtriere ; et au lieu de vous
abreuver, elles vont tomber, avec fracas sur vos
domaines.
Vous avez voulu concentrer le feu qui vivifie ces
pluies salutaires ; il va s' irriter dans les
barrieres que vous lui formez. Il va se transformer
en tonnerre destructeur ;

p118

il va lancer la foudre sur vos édifices, et
les consumer jusqu' aux fondements.
Il va vous molester vous-mêmes et livrer votre
ame à la langueur et à l' effroi ; et votre ame ne
connoîtra plus, que par la terreur, les merveilles de
la sagesse, au lieu de les connoître par les
transports et l' admiration.
68. Le seigneur s' est levé de son trône ; il n' a fait
qu' un pas, et il a rencontré l' ame humaine. D' où
vient ce maintien triste et abattu ? C' est que j' ai
couru, jusqu' à perdre haleine, pour arriver à
l' assemblée des hommes de Dieu ; les forces
m' ont abandonnée, et je suis restée dans les déserts
de la justice.
Je trouve autour de moi tous les objets de l' illusion,
qui me répugnent ; et ils s' éloignent de moi, les
hommes de desir et de vérité,
qui seroient si
chers à mon coeur !
Je le sais, seigneur, je ne suis pas digne que vous
entriez dans ma maison, mais dites une seule parole,
et tout ce qui existe va être transformé, pour moi,
en souverain pontife.
Homme de Dieu, viens-tu au nom de celui qui
renaît toujours ? Viens-tu en son nom, ordonner
l' homme dans ses éléments vifs, dans son ame et
dans son esprit ?
Vas prendre de la substance de celui qui renaît
toujours ; viens appliquer ce baume vivant sur tous
les organes de mon être. C' est le seul qui puisse
guérir la plaie de l' homme, parce que le sang nous a
rendus sans force et sans parole.

p119

C' est le seul qui nous apprenne à faire la volonté
du seigneur, et sans lui, nous sommes comme des
fleches tirées au hasard et qui n' ont point de
direction.
Homme, homme, console-toi, et lis quelle est la
marche miséricordieuse de l' amour, depuis ta chûte.
La parole divine nourrit la parole spirituelle. La
parole spirituelle nourrit la parole animée . La
parole animée nourrit la parole animale . La
parole animale nourrit la parole végétale . La
parole végétale nourrit la parole stérile .
Mais fuis cette parole stérile , si tu ne veux pas
être dévoré par la parole morte ; car le cercle
se ferme là, pour abréger ton séjour dans les déserts
et te ramener dans la ligne de la vie .
69. l' esprit n' avoit pas encore été donné, parce
que le seigneur n' avoit pas encore été glorifié,

parce que la racine n' avoit point manifesté sa
puissance dans le temps.
L' oeil de l' homme est-il assez vaste, pour embrasser
les merveilles contenues dans les glorifications du
seigneur ?
Il a été glorifié dans sa volonté sur le Thabor. Il
a été glorifié dans le fruit de ses oeuvres lors de
son ascension.
Il sera glorifié dans sa puissance à la fin des
temps.
Il l' avoit été trois fois dans les trois tentations
qu' il subit dans le désert. Il l' avoit été dans les
trois résurrections qu' il avoit opérées sur des
morts ; l' une

p120

dans la maison, l' autre dans le tombeau et l' autre
dans le chemin de la sépulture :
pour nous apprendre que son pouvoir régénérateur
s' étend sur toutes les demeures de la famille
humaine.
Homme, frissonne de honte pour ton crime, qui
avoit opéré sur ton espece une triple concentration ;
car ta main est pestilentielle. Que touches-tu sur
la terre , que tu ne souilles et que tu ne
détruises ? N' y a-t-il pas une justice et une
justesse par-tout, excepté dans ce que tu inventes ?
Qui pourra espérer les secours de toutes les
glorifications, sans subir sa propre purification ?
Et qui subira sa purification sans des secousses ?
Pour purifier l' air, pour détruire les insectes, ne
faut-il pas des vents orageux et des tempêtes ?
L' univers est ainsi dans la main de Dieu, qui l' agite
et le secoue continuellement pour en faire tomber
toutes les scories et toutes les enveloppes
grossieres.
Mais la sagesse nous apprend, qu' il l' agite
doucement, parce que ses voies sont graduelles et
insensibles, et qu' il dispose tout par des loix
bienfaisantes.
Vous, qui avez étudié les astres, et qui avez présumé
que tout le systeme de l' univers se mouvoit à
la fois, vous avez été conduits là par une grande
idée. Si l' unité de la sagesse a présidé à la
production, comment ne présideroit-elle pas à
l' administration et à l' entretien ?
Et sans cette universalité d' action, dans tous les

p121

ouvrages de la sagesse, l' aurore des glorifications
du seigneur pourroit-elle parvenir jusqu' à nous ?
C' est elle qui vient nourrir les pensées de l' homme :
car si les pensées de Dieu sont des créations, les
pensées de l' homme sont des germes qui n' attendent que
l' action du soleil pour parvenir à leur
glorification.
70. Ne connois-tu pas la plus simple et la plus
sublime des figures ? Et ne sais-tu pas, que tu en
occupes le centre ? Portes-y ta confiance. étudie-la
tous les jours de ta vie ; mais non pas à la maniere
des hommes, ils en font la mort de la science.
Voici ce qu' elle te dira : de tous les êtres, après
Dieu, sois celui que tu respectes le plus.
l' esprit s' est reposé sur les eaux. Mais c' est Dieu
lui-même qui s' est reposé sur l' homme
.
Comment l' homme périroit-il ? Il est la pensée du
seigneur. Comment l' homme périroit-il ? Est-ce que
la pensée de Dieu est une erreur et une illusion
passagere ?
Les pensées de l' homme elles-mêmes, quand elles
sont vraies, ne sont-elles pas invincibles comme les
axiomes, malgré le peu de soin qu' il prend de les
employer à son profit ?
Mensonge, mensonge, attendrai-je que je sois
régénéré pour te combattre ? Quelqu' indigne que je
sois des regards de mon Dieu, tu en es encore plus
indigne que moi.
Je me souviendrai que je suis la pensée du seigneur ;
et par les droits de mon être, j' imprimerai

p122

sur toi un signe de flétrissure, qui te rendra
l' opprobre des nations.
Tu voudrois avoir mon ame ! Mon manteau lui-même
t' échappera. Tu croiras le saisir, et il te glissera
dans la main. Dieu s' est rendu mon lieu de repos.
Comment négligerois-je de sabbatiser ?
Aussi je ne m' endormirai jamais sur ma matiere.
Chaque jour, avant de me livrer au sommeil, je
renverrai l' ennemi dans ses abymes. J' unirai à mon
corps les actions pures élémentaires, j' unirai à ma
pensée les vraies sources de la lumiere.
J' unirai à mon coeur les sources vives de la vertu,
et à mon essence immortelle les sources éternelles de
l' amour. C' est ainsi que je me préparerai à la fois
le sommeil de paix et le réveil du juste, dans la
joie et la vivacité de l' esprit.
Parce que la matiere étant bien loin au dessous de
moi, ses vapeurs infectes ou obscures ne troubleront
point la splendeur de mon atmosphere.
71. Est-ce que l' agitation convulsive de la nature
est sa loi premiere ? Vents impétueux, soulevez les
flots de la mer, transformez ses eaux en autant de
montagnes ambulantes ; une loi puissante s' oppose,
sans cesse, à vos efforts, et tend impérieusement à
rétablir par-tout l' équilibre.
Si cette loi cessoit de peser sur les corps, ils se
décomposeroient tous. Le désordre et la difformité
régneroient seuls sur toute la terre.

p123

L' univers est une matiere molle, sur laquelle
l' ordre primitif imprime sans cesse le cachet et
comme le moule des êtres ; parce que la paix et le
calme sont le terme final de la nature, comme ils
sont le terme final de l' essence de l' homme.
Quel est ce torrent qui descend du sommet des
montagnes, qui les mine et qui les entraîne dans
la plaine ?
Il va étendre le niveau sur tout l' univers ; il va
couvrir d' un voile immense tous les monstres qui
s' agitent dans l' abyme, et il y va submerger tous
ceux qui ont pris part à leurs désordres.
Mais le calme et l' équilibre vont régner sur la
surface des eaux. Dieu ne se venge qu' en opposant
l' ordre aux désordres ; et il faut que l' abomination
soit loin de ses regards.
Sature l' homme de ton esprit, afin qu' à son tour
il rassasie ceux qui ont faim, et que le fleuve de la
vie couvre toute la terre.
La foudre perce en un instant, jusqu' aux abymes,
jusqu' au centre des substances les plus cachées ; et
toi, tu ne percerois pas jusqu' à l' ame de l' homme !
Le niveau peut-il être dans l' univers, s' il n' est pas
dans le coeur de l' homme ; et l' homme, n' est-il pas
le dépositaire de la vie, de la sagesse et de
l' intelligence ? Fleuves de la terre, cedres des
montagnes, et vous tous animaux, qui remplissez le
monde, apprenez cette vérité ; répétez-vous-la sans
cesse les uns aux autres.

p124

Que ce cantique harmonieux soit composé d' une
seule mesure, et que ce soit le temps entier qui la
marque.
L' univers est l' objet de la vie, il a été créé par
la vie.
L' homme en est l' organe, il en est l' administrateur
dans l' univers. Dieu seul en est la source et le
principe, et nul être ne peut la goûter sans lui.
Apportez tous vos victimes devant l' homme ; et
ce grand sanctificateur les présentera à notre Dieu,
comme au seul principe de la vie.
72. Pourquoi l' homme ici-bas est-il rempli
d' espérance ? C' est qu' il vit dans les liens de
l' amour. Aussi tout seroit doux dans la vie de
l' homme, sans les moyens forcés qu' il emploie sans
cesse pour arriver au bonheur.
Mais quand les liens de la vie terrestre viennent
à se rompre, les liens de l' amour se suspendent pour
lui laisser subir une plus grande épreuve. Liens de
l' amour, si vous vous rompez alors, ceux de
l' espérance se rompent donc aussi ; car l' espérance
est fille de l' amour.
Un homme navigue tranquillement sur un fleuve,
sa nacelle se brise, et il est précipité dans les
eaux ; la sécurité dont il jouissoit, l' abandonne.
Au milieu de la frayeur il descend jusqu' à ce que,
rencontrant le fond de l' eau, il soit reporté, par le
choc, à la surface. Voilà l' effet de la rupture de
nos liens terrestres ; voilà comme on nous ravit
l' espérance.

p125

Savons-nous quelle est la hauteur des eaux ?
Savons-nous si, en y descendant, nous n' y rencontrerons
pas des ronces qui nous déchirent, des rochers qui
nous brisent, ou des poissons carnaciers qui nous
dévorent.
Malheur à ceux qui tombent dans des eaux sans
fond, ou si profondes qu' ils ne puissent revenir à la
surface, qu' après avoir totalement perdu la vie !
Mais quand ce navigateur est remonté vivant à la
surface, l' espérance renaît en lui et il déploie ses
forces pour atteindre la rive.
Homme, agrandis ton ame, et les eaux ne te
submergeront pas ; du milieu du torrent, tu
pourras boire dans la voie.
Tes yeux verront l' amour de ton Dieu, te tendant
les bras sur les bords du fleuve ; tu oublieras toutes
les époques de douleur et de mensonge, et tu n' auras
plus de mémoire que pour la vertu et pour la vérité.
Dieu et son éternité, ne sont-ils pas comme un
gouffre, où tous les êtres vont s' engloutir, et
perdre le souvenir de leurs actions illusoires et
temporelles ? C' est ainsi que nous voyons tous les
êtres corporels descendre dans le corps général
terrestre, et y perdre l' apparence de leur forme
grossiere.
73. Où cherchez-vous la vie ? Vous croyez la trouver
dans vos arts et dans les ouvrages de vos mains. Tous
ces objets l' attendent de vous, comment pouvez-vous
l' attendre d' eux ?

p126

Si vous aviez maintenant la vie en vous,
qu' auriez-vous besoin de tous ces artifices pour vous
la procurer ?
Quelle patience, quelle industrie ne te faut-il pas,
ô vérité sainte ! Pour faire pénétrer la vie dans
l' ame des hommes ? Il faut que tu t' enveloppes ; il
faut que tu dissimules, comme si tu avois des projets
funestes contre eux.
En vain l' homme de desir est brûlé de zele ; il faut
qu' il soigne ses semblables, sans qu' ils puissent
même s' en appercevoir, ni le soupçonner.
Tous ces obstacles, seigneur, sont pour faire
manifester ta puissance ; c' est pour montrer, que toi
seul peux guérir l' ame des hommes et essuyer la sanie
qui découle de leur plaie depuis la grande blessure,
et leur rendre la lumiere et l' intelligence.
Et cependant ils ne craignent pas d' évoquer les
morts pour les consulter, comme si toi seul n' étois
pas le Dieu vivant ! Si vous vous occupez des morts,
que ce ne soit que pour leur être utile ; n' imitez
pas la pythonise, et ne consultez jamais que celui qui
est le seul Dieu vivant.
74. Est-elle donc si difficile à connoître, la
destination premiere de l' homme ? Si cette découverte
étoit impossible à la raison, Dieu nous auroit perdu
de vue.
Ce seroit plus que ta justice qui nous lieroit dans
notre exil, ce seroit ta rigueur et ta cruauté. Mais
il n' a pas besoin de cette effroyable ressource ; il
en est dispensé par sa puissance, il en est préservé
par son amour.

p127

Ouvrez-vous, mes yeux, sur les diverses occupations
des hommes, et lisez-y le mobile qui est censé
diriger toutes leurs institutions. Les armées
n' ont-elles pas pour but de prévenir ou de réparer
les torts que l' ennemi peut faire, ou qu' il a déja
faits à l' état ?
Les loix n' ont-elles pas pour but de prévenir ou
de réparer les torts que l' injustice ou les crimes
peuvent faire ou ont déja faits à la société ?
Les religions n' ont-elles pas pour but de prévenir
ou de réparer les torts que notre éloignement de
Dieu peut faire ou a déja faits à nos ames ?
Les sciences, soit sacrées, soit profanes, n' ont-elles
pas pour but de prévenir ou de réparer les torts que
l' ignorance peut faire ou a déja faits à nos
esprits ?
Les connoissances médicinales n' ont-elles pas pour
but de prévenir ou de réparer les torts que les maux
peuvent faire ou ont déja faits à notre santé ?
Je suis environné de trop de témoignages pour
rester encore dans le doute. Homme, toutes tes
fonctions prises dans leur vrai sens, et purgées des
abus qui les avilissent et les corrompent, me
présentent sans cesse des torts à redresser et des
maux à guérir.
Il faut donc que ton existence primitive ait eu pour
objet une oeuvre de restauration. Est-ce que ta loi
premiere auroit changé ? Est-ce qu' une loi
constitutive peut cesser d' être ? Est-ce que ton
caractere originel peut s' effacer ?
Tu sors de Dieu, tu es l' extrait de toutes ses
vertus. Dieu ne s' occupe qu' à redresser les êtres qui
s' égarent, et à substituer par-tout le bien au mal.
Lorsqu' il t' a

p128

formé, pouvoit-il te donner un autre emploi que le
sien puisqu' il te puisoit dans sa propre source ?
Tout borné, tout foible que tu es aujourd' hui, jette
les yeux autour de toi. Ta loi t' a suivi ; mais
combien elle s' est resserrée ! Combien elle a changé
d' objet !
Est-ce sur tes semblables que tu devois exercer cette
oeuvre de restauration ? Est-ce contre ses
concitoyens que le guerrier doit prendre les armes ?
Est-ce contre la justice que les loix sévissent ?
Est-ce contre la vertu et la piété que les religions
emploient leurs secours ?
Est-ce contre les lumieres et l' intelligence que les
sciences cherchent à déployer leurs ressources ?
Est-ce contre la santé que l' art de guérir doit
diriger ses secrets ?
Pleure homme, pleure ; verse des larmes de douleur,
et apprends combien ton empire a changé ! Il est
livré à une guerre civile universelle.
C' est une preuve de ta grandeur, que tu t' occupes
même aujourd' hui d' établir l' ordre par-tout et de
combattre le désordre. Mais c' est une preuve de ta
dégradation que tu aies à exercer ces fonctions sur
des êtres de ton espece. Réfléchis à ces témoins
irrésistibles, et nie, si tu peux, un crime originel.
75. Que feras-tu, postérité humaine, que
deviendras-tu, lorsqu' à la fin le fort sera délié
pour un peu de temps ? Tu auras été accoutumée à des
siecles de faveurs. La loi de grace t' aura préservée
soigneusement, tu te croiras en sureté.
Tu ignores, que la force de l' ennemi s' est accumulée
pendant son repos et pendant sa captivité. Mais la
maison

p129

du fort n' est-elle pas pillée ? Ses armes n' ont-elles
pas orné le triomphe ? Malheureux homme, ne les
lui rends-tu pas tous les jours ?
Tu avois deux mains, l' une pour délivrer l' esclave,
l' autre pour arrêter les poursuites de l' ennemi. Tu as
croisé ces deux mains, tu es resté dans l' inaction,
et tu t' es laissé emmener toi-même en esclavage.
Tu as fait comme les enfants des hommes ; tu t' es
creusé journellement une fosse dans les joies
humaines. Plus cette fosse étoit profonde, plus tu te
félicitois. Tu cherchois à ensevelir l' éternité dans
le temps.
Ouvre les yeux sur ces jours d' horreur et de
ténebres, où les habitants de la terre auront tous la
tête courbée sous le joug ; où tous leurs membres
seront liés de cordes sept fois plus fortes qu' au
temps du déluge.
C' est dans cet état que les éclairs et les tonnerres
se lanceront sur eux, que les fleuves et les mers se
déborderont, que les mondes abandonnés à leur
pesanteur se détacheront, et roulant les uns sur les
autres, viendront écraser ces lâches et coupables
mortels, qui n' auront ni le moyen de fuir, ni celui
de se défendre.
Hélas ! Indépendamment de l' ame humaine, n' avons-nous
pas assez de témoins ? Paul n' a-t-il pas annoncé
la venue de l' homme d' iniquité ?
Les évangélistes n' ont-ils pas parlé de l' horreur de
la fin des temps ? Zacharie n' a-t-il pas dit comment
l' impiété sera traitée ? N' a-t-il pas montré la masse
de plomb précipitée dans l' abyme ?
La loi, les prophetes, l' évangile, l' univers et le
coeur de l' homme, sont autant de livres apocalyptiques.
éleve-toi avec ces témoins irrévocables, si tu veux

p130

que toutes ces scenes d' horreur se passent comme au
dessous de tes pieds.
76. Si l' homme ne se tient pas avec constance à son
degré d' élévation, sa loi le suit jusque dans les
précipices. Mais au lieu des ombres de la lumiere, il
n' a plus que les ombres des ténebres.
Tout est sans liaison et sans ordre autour de lui. Ce
sont ses sens qui rendent les tableaux à son esprit ;
tandis que c' étoit à son esprit à les rendre à ses
sens. Heureux encore, s' il ne descend pas jusqu' aux
ombres de la mort !
Releve-moi de mes chûtes, ô prince de la paix !
Arrache-moi des ombres du temps ; et préserve-moi
des vapeurs du puits de bitume. Seroit-ce dans des
régions si ténébreuses que ton ordre et ta clarté
feroient leur demeure ?
Je monterai sur les tours de Sion, et de cette
hauteur je contemplerai les riches campagnes de la
terre d' Israël ;
je verrai, sans trouble et sans nuages, les
merveilles que le seigneur a versées sur la terre
promise, et qu' il éclaire de sa propre lumiere.
Hommes de Dieu, aidez-moi à monter sur la tour
de Sion ; lorsque j' y serai parvenu, vous
retournerez, pleins de mon amour et de ma
reconnoissance, rendre le même service à vos autres
freres.
Pour moi, je n' aurai plus besoin d' assistance. Je
serai dans mon élément naturel. Je serai dans la
lumiere du seigneur.

p131

77. à quelles idées se sont-ils réduits avec leurs
systêmes ! Ils ont dit qu' il n' y avoit point de mal
sur la terre, et que ce qui paroissoit un désordre en
particulier, produisoit l' ordre universel.
Qu' est-ce que c' est donc qu' un ordre universel,
composé de désordres particuliers ? Qu' est-ce que
c' est qu' un bien total formé par l' assemblage de
maux partiels ? Qu' est-ce que c' est que le bien-être
de l' espece, composé des malheurs des individus ?
Composez donc aussi un concert de joie avec
des larmes et des soupirs. Faites régénérer toutes
les especes et produire la vie par des cadavres ;
et si vous voulez trouver beau l' univers, attendez
que la main du temps l' ait ébranlé jusque dans ses
fondements, et l' ait converti en une masse de ruines.
Ils aiment mieux mentir à leur jugement et fausser
leur raison, que d' en lire en eux la grandeur, et
autour d' eux les tristes abus qu' ils en ont faits !
En vain vous vous défendez contre le frein, vous
ignorez comment le mal s' est opéré, et dès-lors vous
en voulez nier l' existence.
Votre jugement vous est moins cher que vos ténebres.
Vous voulez qu' il adopte ce qui lui est si
répugnant ; et vous voulez qu' il rejette ce qui
seulement est voilé pour lui.
Ne voyez-vous pas où vous conduit la légéreté

p132

de vos paroles ? On ne prendra pas même vos opinions
pour des songes. Car pour rêver, il faut avoir été
éveillé auparavant : et vous êtes encore endormis
pour la premiere fois ; vous êtes encore dans le
sein de votre mere
.
Est-ce en passant à côté des obstacles ? Est-ce en
les niant qu' on les renverse ? Ils resteront sur pied
et déposeront contre vous. Oui, le mal existe dans
vous, autour de vous, dans tout l' univers, et comme
vous n' êtes censés occupés ici qu' à être aux prises
avec lui, c' est assez vous indiquer qui l' a créé.
Agrandissez-vous, élevez-vous jusqu' à l' idée sublime
de votre pouvoir et de votre liberté. Sentez que, pour
qu' un être soit condamné à être aux prises avec
l' univers entier, il faut qu' il ait été assez grand
pour troubler l' univers.
78. La voix de mon ami est douce. Elle est pour moi
comme la vue inattendue d' une lumiere étincelante
pour un voyageur égaré. Elle est pour moi ce qu' est un
baume restaurateur pour un malade brisé dans tous ses
membres.
Je ne veux plus écouter d' autre voix que celle de mon
ami. Oh ! Combien elle est différente des voix qui
naissent de la région terrestre et ténébreuse, de
cette région dont les habitants ne cherchent qu' à
saisir les prieres de l' homme et qu' à les détourner
du chemin !
Apprends-moi les cantiques du seigneur, les cantiques
de l' innocence, de la confiance et de l' amour.

p133

C' est toi qui développes à l' homme ses sentiers. Il ne
peut marcher en sureté qu' aux sons de ta parole.
J' étois pécheur, j' étois abattu, j' étois comme souillé
et croupissant dans la fange. Il est venu se jeter
après moi dans la poussiere où je rampois ; il est
venu y séjourner avec moi pour me rendre le courage
et pour m' en arracher avec lui.
Où est-il l' ami qui nous veuille assez de bien pour
s' accommoder même au mal que nous lui faisons ? Qui
m' ordonnera de publier son bienfait dans toutes les
régions de l' univers ?
Oh ! Mon ami, si j' avois le malheur de ne plus
entendre ta voix, je regarderois dans mon coeur, j' y
trouverois écrit le souvenir de ton bienfait ; et il
me serviroit de guide dans mon désert et dans mon
obscurité.
Désormais j' aurai deux guides pour me conduire dans
les longs sentiers de ma renaissance : la voix de
mon ami, et le souvenir de son bienfait.
Je les écouterai, et mon coeur n' aura point de repos
que tout homme ne les écoute et ne les suive à son
tour. Je les méditerai en paix dans mon tombeau, et
c' est là qu' ils feront ma joie et mes délices, comme
ils auront fait ma sureté et mon appui sur la terre.
79. Est-ce à Dieu, aveugles mortels, que vous pouvez
attribuer vos souffrances et votre privation dans
cette terre étrangere ? Dieu n' a-t-il pas pour nom
la sainteté ? Sa loi n' a-t-elle pas pour nom la
charité ? Et son sceptre n' a-t-il pas pour nom la
justice ?

p134

Jetez vos regards sur la nature, et croyez qu' elle
n' est, ni plus sage, ni plus juste que lui. Cependant
tous les êtres qu' elle produit, elle les place au
sein de leurs rapports naturels, et dans les éléments
qui leur sont analogues.
Toi seul, misérable homme, tu te trouves, par ta
pensée, si séparé de tes relations, qu' un habitant des
eaux, mis à sec et haletant sur le rivage, ne peut te
paroître plus en souffrance que toi.
Ne dis donc plus, que c' est Dieu qui t' a séparé du
fleuve de la vie ; il te l' avoit donné pour demeure,
et sa loi et son amour ne peuvent cesser de t' y
rappeller.
Tu crains de borner la gloire de ton Dieu en lui
refusant d' être l' auteur du mal ! Songe que le mal
n' est pas une puissance ; songe que c' est une
impuissance et une foiblesse, puisqu' il ne cherche
qu' à dérober le bien qui lui manque.
Songe que ce seroit une force superflue pour le bien,
puisqu' il renferme toutes les forces. Est-ce que ta
raison ne souffre pas de voir que l' univers soit à la
fois rempli de tant de preuves et de tant
d' incrédules ?
Ne sais-tu pas que la nature avoit été accordée à
l' homme pour lui servir de miroir, où il pourroit voir
la vérité ? Ne sais-tu pas que les philosophes et les
savants se sont emparés de ce miroir, et que, le
frappant à grands coups, ils l' ont brisé ?
Puis ils nous disent : venez-y lire. Mais qu' y
pourrons-nous lire ? Les objets de tout genre, que
nous y regarderons, ne paroîtront-ils pas rempli de
brisures et de difformités qui nous les rendront
méconnoissables ?

p135

Préserve-toi de ces instructions mensongeres, elles te
conduiroient à briser aussi dans toi un miroir plus
précieux encore ; et tu ne reconnoîtrois plus le
soleil sacré qui darde ses rayons jusque dans ton
sein, pour que tu répandes autour de toi la lumiere
et la douce chaleur de ton Dieu.
80. Coeur de l' homme, connois les trésors attachés à
l' amour paternel. Tes enfants sont pour toi une image
qui te réfléchit la vie. Ta vie s' augmente de la
leur ; c' est un juste tribut qu' ils te paient,
puisque la leur a commencé de la tienne.
Le coeur de l' homme livré à l' amour paternel, n' a
plus de place pour le crime et pour l' injustice. Il
repose paisiblement au milieu du mal, parce que le
mal n' entre point en lui, parce que son amour tient
à l' ordre, et qu' il est lié à l' esprit et aux vertus ;
et parce que cet ordre permet que les peres et les
meres soient vierges dans leurs générations, afin que
le désordre y trouve son supplice. C' est par-là que
ton oeuvre avance, Dieu suprême ; quand l' homme se
sépare de l' iniquité, ta loi marche rapidement vers
son terme.
Ame de l' homme, admire tes droits naturels. Es-tu
pure ? Dès-lors sans effort et sans fatigues, tu mets
le mal en fuite, comme un antidote, dont la simple
influence suffit pour éloigner les poisons et les
animaux mal-faisants.
ô profondeurs des connoissances attachées à la
génération

p136

des êtres ! Je veux vous laisser, sans réserve,
à l' agent suprême.
C' est assez qu' il ait daigné nous accorder ici-bas
une image inférieure des loix de son émanation.
Vertueux époux, regardez-vous comme des anges en
exil, qui ont apperçu de loin le temple de l' éternel,
qui s' associent pour y retourner ensemble, et qui
chaque jour, s' occupent de concert à se rendre plus
agiles et plus purs, pour être plus dignes d' y être
admis.
81. Mes chants, que n' êtes-vous comme des torrents du
feu de l' esprit ! Vous n' êtes encore que le fruit de
mes desirs, pour que cet esprit ne soit point séparé
de l' homme.
Ils ne sont point l' épée tranchante, qui puisse mettre
en fuite l' ennemi du seigneur. Ils ne sont point la
fleche légere et acérée qui vole au loin et va
frapper le lion destructeur, ou l' oiseau de proie .
Ils ne sont que comme une barriere placée autour de
la citadelle, et qui peut, au moins pour un temps,
empêcher l' ennemi d' entrer. Ames simples et douces,
ne vous laissez point corrompre par les doctrines du
néant. Prenez ici des forces pour vous défendre.
Peut-être en obtiendrez-vous un jour pour attaquer !
ô verbe de vie, quand tu t' insinues dans l' homme,
qu' est-ce qui est capable de lui résister ? Tu en fais

p137

un homme nouveau, un homme incompréhensible aux
autres et à lui-même, un homme qui est activé
dans tous ses membres.
Est-ce que l' homme ne doit pas être l' acte perpétuel
du seigneur ? N' est-ce pas le nom du seigneur qui
abreuve l' ame des prophetes, et qui remplit de
l' enthousiasme divin ces peintres sacrés de la parole
du seigneur ?
Industrie humaine, tu montres quelques vestiges de
l' activité universelle du nom du seigneur.
Mais combien ces traces sont légeres et défigurées !
De tous les animaux, les oiseaux sont les seuls à qui
tu sois parvenu à faire répéter quelques sons que tu
te plais à regarder comme des paroles.
Les animaux terrestres en sont incapables. Les
poissons encore plus que les animaux terrestres. Les
serpents sifflent. Les animaux sous-terrestres n' ont
pas même la faculté de produire un cri, et c' est dans
leur séjour que, depuis le crime, tous les hommes
sont condamnés à descendre !
Pese ici ta misere, mais n' oublie pas, que c' est
parmi les oiseaux que furent choisis les plus grands
types de miséricorde et de régénération.
Ne perds pas de vue les nombreux types de la
colombe ; desire, comme David, de pouvoir en
acquérir les ailes, et de t' envoler vers le lieu de
repos, qui est en même temps celui du mouvement
universel
.

p138

82. Ne vous exposez point à la dent meurtriere du
serpent, il ne se lancera point contre vous. Mais ils
sont descendus dans la caverne du dragon ; il est
sorti en fureur, et il les poursuit dans toutes les
parties du monde.
N' a-t-il pas dit, lorsqu' il tenta le sauveur : j' ai
pouvoir sur tous les royaumes de l' univers.
Rois de la terre, cessez de vous glorifier, frémissez
des dangers qui vous environnent ; et songez que vous
n' êtes plus les seuls qui ayez des pouvoirs dans vos
royaumes . Vous êtes aux prises avec vos propres
sujets.
Tous nos besoins sont une voie ouverte à l' ennemi ;
il se présente aussi-tôt pour transiger avec nous, en
nous dispensant de la loi qui condamne notre front à
la sueur.
C' est après un jeûne de quarante jours, c' est quand
le sauveur sentit la faim, que le tentateur
s' approcha et lui conseilla de transformer des pierres
en pain.
Mais l' ame humaine ira-t-elle seule sur le sommet du
temple, et après avoir mis Dieu sous ses pieds,
osera-t-elle attendre de lui qu' il la soutienne de
ses puissances ?
Ira-t-elle sur le sommet des montagnes, et après
avoir considéré les royaumes du monde, en
acceptera-t-elle la domination, au prix de l' iniquité
et de l' apostasie ?
Dès qu' elle s' élevera, elle découvrira les tours de
Jérusalem ; et frappée de la beauté de la cité
sainte,

p139

elle en célébrera la gloire et l' annoncera à toutes
les nations.
C' est avec la main du seigneur qu' elle aura pulvérisé
tous les rochers qui la retardoient dans sa marche.
C' est avec la voix du seigneur qu' elle poursuivra le
serpent dans sa caverne, et rendra impuissante sa
dent meurtriere.
C' est avec la voix du seigneur qu' elle visitera les
domaines du néant, des ténebres et du mensonge, et
qu' après y avoir détruit les faux germes de la
parole, elle fera revivre les cantiques que devoit
chanter toute la création.
83. Pasteurs des ames, qui avez égaré vos brebis, au
lieu de les conduire dans les pâturages ; pasteurs
des ames, qui les avez fait dévorer par le lion
féroce, ou qui les avez transformées vous-mêmes en
loups carnaciers ;
savants de la terre, qui avez été trop sensibles aux
amorces de la fausse lumiere, pour l' être aux charmes
attrayants des vrais trésors que Dieu déposa dans
l' ame humaine ;
riches du monde qui, avez détourné vos yeux du
pauvre, et qui avez tant frémi de lui ressembler,
parce que ne sachant pas faire l' aumône sans orgueil,
vous n' auriez pas su la recevoir sans humiliation :
venez apprendre ici votre destinée ; car les germes
corrompus, que vous avez semés en vous, ont pénétré
jusqu' à la terre vierge ; voilà pourquoi leurs fruits
seront si amers !

p140

Le vieillard est saisi par l' esprit et porté dans des
lieux souterreins. Une salle immense se présente à sa
vue ; elle est superbement ornée.
Des ministres de l' église, des grands, une nombreuse
troupe d' hommes et de femmes sont assis tout autour,
et sont vêtus de robes couvertes d' or et de
pierreries.
Que faites-vous, ainsi rangés et immobiles ? ... ils
ne répondent point.
Que faites-vous, ainsi rangés et immobiles ? ... ils
remuent la tête d' un air triste, et ne répondent
point.
Que faites-vous, ainsi rangés et immobiles ? ... ils
ne répondent point ; mais tous d' un mouvement commun
entr' ouvrent leur robe, et laissent voir des corps
rongés de vers et d' ulceres.
L' horreur de ce spectacle effraie le vieillard ;
l' odeur infecte de ces plaies le suffoque ; l' esprit
le laisse baigné de pleurs, et lui ordonne d' avertir
ceux de ses freres qui sont encore dans la maison de
leur pere.
84. Mon oreille ne sera point remplie par les
concerts des mortels ; elle n' en retirera point une
joie complete. Que sont pour moi les sons de vos
instruments ? Leur seul objet seroit d' accompagner la
parole.
Oui, elle agit cette parole, dès que vous formez des
sons ; elle se lie à toutes vos modulations, et aucun
son ne peut se faire entendre dans l' univers, sans
qu' une parole correspondante ne se mette en action.
La musique peut-elle exister sans le son, le son sans

p141

l' air, l' air sans l' esprit, l' esprit sans la vie, et
la vie sans notre Dieu ? Quelles merveilles et
quelles puissances ne sont pas renfermées dans la
musique ?
Mais qui l' entend cette parole ? Ne sommes-nous pas à
son égard, comme dans un désert ? Que sont tous ces
discours lascifs ou mensongers, que vous ornez de
votre mélodie et de tous les secrets de votre art ?
Je ne vois là encore que des sons qui attendent
également d' être vivifiés par la parole.
Mais si vous l' aviez, cette parole, où seroient les
sons que vous emploieriez pour l' accompagner ? Vos
frêles instruments pourroient-ils se lier à sa
mélodie ? Lisez ici ce qui doit composer vos concerts.
L' homme l' avoit reçue, cette parole, il avoit été
choisi pour être le chantre de Dieu et pour en
célébrer toutes les merveilles ; il avoit été choisi
pour rectifier tous les accords dissonants qui ne
cherchoient qu' à troubler l' harmonie de la vérité.
étoit-il seul à remplir ce sublime emploi ? Non. Vous
tous, êtres de la nature, vous deviez mêler vos sons
à ses chants ; c' est vous qui deviez accompagner sa
voix céleste.
Parcourons l' échelle harmonique que l' homme embrasse
dans son cours. à l' instant de sa chûte, il devint
matiere mêlée d' esprit.
à la seconde loi, il devint esprit mêlé de matiere.
à la troisieme, il devint esprit pur.
à la quatrieme, il deviendra esprit divinisé.
Je l' entendrai donc un jour, cet homme divinisé,
faisant sortir de sa bouche et de son coeur des chants
sacrés, qui éléveront mon ame jusqu' au pied du
sanctuaire.

p142

J' entendrai tous les êtres renouvellés, suivre et
accompagner fidélement la voix de ce chantre
immortel !
Hymne vivifiant, hymne universel, célebre la
puissance et l' amour de l' éternel et que l' homme qui
chantera ce divin cantique, soit abreuvé des sources
de la vie !
85. Toutes les religions ont un culte et des
cérémonies, toutes les doctrines religieuses ont des
pratiques sensibles.
Toutes ont des formules actives, auxquelles sont
attachées des idées de puissance, qui impriment le
respect, et semblent menacer tout ce qui s' en rend
l' ennemi.
La doctrine matérialiste n' a rien de vif, ni de
sensible pour s' étayer. Elle est réduite à crier
par-tout : néant, néant ; et elle ne peut porter aucun
coup actif à ses adversaires.
Elle est même en prise de tous les côtés, et n' a pas
la moindre force défensive à opposer.
Elle ressemble à ces dieux de pierre et de bois, qui,
selon Baruch, ne pouvoient se défendre, ni des
injures de l' air, ni des ordures des insectes qui ne
pouvoient ni marcher, ni même se soutenir sur leurs
pieds, sans être attachés avec des crampons, comme
des criminels.
Géants, que la hauteur de votre taille a fait
échapper au déluge, vous aviez le pouvoir d' exercer

p143

un autre empire ; voilà pourquoi vous avez tant donné
d' occupations au peuple choisi.
La sagesse vous a laissé subsister, pour que ce
peuple élu ne tombât pas dans l' indolence, en
attendant que le jour du repos fût arrivé.
Ceux qui prétendent aujourd' hui attaquer le trône de
l' éternel, au lieu d' être des géants comme vous, ne
sont pas seulement des pigmées.
Qu' êtes-vous, vains phantômes de la nuit, quand le
soleil s' avance majestueusement sur l' horizon, et
qu' il verse, à grands flots, sa lumiere ?
86. Quel est celui qui reviendra victorieux du
combat ? C' est celui qui s' occupera peu de l' affliction
d' être effacé de la mémoire des hommes, et qui se
portera tout entier au soin de n' être pas effacé de la
mémoire de Dieu.
C' est celui qui aura senti que l' homme est comme le
diamant qui ne peut se polir que par ses propres
brisures, et par sa poussiere.
Toute la nature a contribué à former la prison et
les entraves de l' homme ; il faut que toute la nature
travaille à le purifier et à décomposer ses fers.
Pourquoi le feu produit-il la dissolution ? C' est que
c' est par la gêne de ce même feu que s' est opérée la
construction.
Contemplez les oeuvres de la nature, et nourrissez-en
votre intelligence. Mais attendez qu' une autre

p144

main que la vôtre, vous présente à leur action
vive
.
Sans cette prudence, vous ne pouvez concevoir à quels
mélanges secondaires et pervers vous exposez l' oeuvre
divine qui doit s' opérer dans votre ame.
Si nous avons tant de peine à ne recevoir que
l' action des régions simples quand nous nous
adressons à elles, que doit-ce donc être quand nous
nous adressons aux régions composées ?
Que les vertus de l' homme s' étendent hors de lui, et
qu' en s' unissant à tout le bien qui l' environne, il
sente les douceurs de son existence et de sa vie !
Que les vertus de l' homme s' étendent hors de lui,
toutes les vertus divines entreront en lui, et il sera
insensiblement transformé dans un autre être !
Sans les organes vivants qui le soutiennent et le
préparent, comment approcheroit-il du seigneur, et
comment le seigneur approcheroit-il de lui ?
Et s' il y a plusieurs demeures dans la maison du
seigneur, comment n' y en auroit-il pas plusieurs dans
la maison de l' homme ?
87. Heureux celui qui se remplira de courage et de
confiance, et que ses maux et ses iniquités passées
ne retarderont point dans son oeuvre !
Vous demandez quelle est la maniere de prier. Un
malade demande-t-il de quelle maniere il doit exprimer

p145

ses douleurs ? Commande toujours au mal de s' éloigner,
comme si tu étois régénéré dans tes pouvoirs.
Invoque toujours le bien, comme si les faveurs
suprêmes ne t' avoient point abandonné. Ne regarde
plus si tu es impur et si tu es foible. Ne porte plus
les yeux en arriere, et ne te prescris plus d' autre
plan que celui de la persévérance.
Tu peux, par ton opiniâtreté, recouvrer ce que la
bonté divine t' avoit accordé par ta nature.
Dis donc sans cesse : je commande à l' iniquité de
fuir loin de moi ; je commande à tous les secours
naturels et spirituels de se rassembler autour de moi.
Je supplie tous les élus purs de me conduire et de me
protéger. Je me prosterne devant celui qui seul peut
rétablir tous mes rapports.
Chacune de ses paroles enfante un univers ; chacune
de ses paroles peut placer des légions d' êtres vivants
autour de moi, parce qu' il ne parle point sans
enfanter la vie et la répandre dans les ames qui la
cherchent.
Hélas ! Nous pouvons oindre le seigneur avec notre
priere, comme cette sainte femme qui l' oignit avec des
parfums avant sa sépulture ! Nous pouvons faire en
sorte que le séjour du tombeau lui soit moins amer.
88. Donnez un oiseau à un enfant, il le mettra en
pieces, pour savoir ce qu' il y a de caché dans son
corps.
Faites-lui planter des fleurs, il les arrachera chaque
jour, pour voir comment elles prennent racine.

p146

Hommes enfants, vous vous occupez de ces soins
curieux à l' égard de la nature, comme si vous étiez
chargés de recommencer la création.
Vous négligez d' étudier les loix finales de cette
nature, comme si elle étoit sans but, et que la
sagesse, en l' exposant à vos regards, ne l' eût pas
destinée à l' avancement de son oeuvre divine, et à
l' amélioration des êtres qui l' habitent.
Si Dieu avoit dessein que vous sussiez comment elle
se forme, se montreroit-elle à vous toute formée, et
opéreroit-elle votre propre corps à votre insu ?
étudiez pourquoi les choses existent, et non pas
comment elles existent ; vous avez le droit de les
employer à votre usage, et vous n' aurez jamais le
droit de les créer de nouveau.
Quand vous prîtes la lyre pour la premiere fois, et
qu' une main savante se chargea de vous enseigner à en
tirer des sons, vous apprit-on à fabriquer cette lyre,
en démontant devant vous toutes les pieces, pour vous
exercer ensuite à les rassembler ? Ce n' étoit point
là votre objet.
Cette occupation eût été abusive. La lyre existoit
sous vos yeux, vous n' auriez pu que la gâter.
Mortels, la lyre harmonieuse de la nature est devant
vous ; tâchez d' en tirer des sons, et ne consumez pas
vos jours à en décomposer la structure.
Verbe sacré, ils te font injure par leurs recherches,
comme s' ils ne savoient pas que c' est par leur parole
que tout se crée et s' anime autour d' eux.
Dieu auroit-il donc de moindres pouvoirs ? Et sa

p147

parole vivante et créatrice ne peut-elle pas avoir
donné l' être à l' universalité des mondes, puisque la
foible parole de l' homme donne l' existence à
l' universalité de ses productions ?
89. Esprit de l' homme, s' il n' y avoit pas de nouvelles
épreuves après ce passage terrestre, ne trouverois-tu
pas que ton retour dans la vérité seroit trop facile ?
Que ta punition seroit trop légere ? Le respect dû
au pere de l' amour et de la lumiere, trop diminué ?
Et trop modique la satisfaction due à la justice ?
Est-ce après t' être borné à une sagesse stérile, sans
amour, sans connoissance et sans lumiere, que tu te
croirois digne d' entrer dans la demeure de la justice
éternelle et de la sainteté ?
Ton corps vient ici-bas nu comme les athletes dans
l' arene. Ne faut-il donc pas que ton ame vienne aussi
à nu un jour, dans la région qui lui est analogue,
qu' elle y fasse ses preuves pour être admise au rang
des braves guerriers ?
C' est pour nous aider à faire glorieusement ces
preuves, que le lion de Juda et ses élus seront avec
nous jusqu' à la consommation des siecles.
Sur la terre ils n' ont livré que le combat terrestre.
Depuis qu' ils l' ont quittée, ils secondent les ames
dans le combat céleste ; et pour toutes les victoires
qu' ils leur font remporter, ils seront à la fin des
temps couronnés de lauriers immortels.

p148

Que leur exemple anime ton courage. Si ton corps a
pris une heureuse conformation dans le sein de ta
mere, tu peux en recueillir les fruits pendant toute
la vie de ta matiere.
Ton ame est dans ton corps, comme dans le sein d' une
mere : mais elle peut y disposer sa propre
conformation à son gré ; et celle qu' elle s' y sera
préparée doit lui rester après sa naissance ; après
cette naissance, que la matiere appelle la mort.
Occupe-toi donc de te procurer une conformation
réguliere, et remplis-toi d' espérance pour le regne
à venir.
La mere la plus vigilante est forcée d' avouer que les
soins qu' elle donne à ses enfants, sont comme nuls
auprès de ceux qu' ils reçoivent de la providence à
chaque instant du jour.
Comment te défierois-tu de son amour, dans un âge
plus avancé ? Quelque région que tu habites, à
quelque degré que l' homme s' éleve, soit dans ce
monde-ci, soit dans l' autre, n' est-il pas toujours
l' enfant de la providence ?
90. Les imprudents ! Comment ont-ils pu confondre
l' oeuvre de l' esprit avec l' oeuvre de la matiere ? Ne
savoient-ils pas que la premiere raison des choses
produites étoit double ? Et ne voyoient-ils pas que
deux est la cause de toute génération ?
Qu' ils joignent au nombre de l' apparence le nombre de
son principe, ils auront un nombre qui ne

p149

sera que la moitié du vrai nombre : c' est pourquoi
l' on voit dans les corps le dépérissement universel,
parce que le même nombre préside à la naissance de la
matiere et à sa destruction.
Savants dans l' art hermétique, ne nous abusez plus
avec vos mysteres ; ne vous abusez plus vous-mêmes
avec vos secrets curatifs : vous injuriez la vérité
en confondant son oeuvre avec la vôtre.
Vous n' êtes pas, je le veux, les enfants de Belial ;
mais, sans le savoir, vous pouvez leur ressembler.
Vous pouvez, comme eux, pervertir les habitants de la
ville, en leur disant : allons et servons les
dieux étrangers qui vous sont inconnus
.
Qu' est-il ordonné au peuple choisi, quand il aura
trouvé que cette abomination a été commise
effectivement ? vous ferez passer aussi-tôt au fil
de l' épée les habitants de cette ville, et vous la
détruirez avec tout ce qui s' y rencontrera,
jusqu' aux bêtes.

parce que le pouvoir des dieux étrangers s' étend dans
toutes les régions qu' on lui ouvre, et qu' il y ravage
tout ce qu' il rencontre, comme un torrent dont on a
rompu les digues.
91. Comment nous souviendrions-nous de ce qui a
précédé notre naissance ici-bas ? La matiere
n' est-elle pas le tombeau, la borne et les ténebres de
l' esprit ?
Après la mort, comment ne nous souviendrions-nous pas
de notre vie terrestre ? L' esprit n' est-il pas la
lumiere de la matiere ?

p150

Il étendra ses rayons sur tous les sentiers de notre
carriere, comme un flambeau qui s' allume et paroît
subitement au milieu des sépulcres.
Ma vie terrestre, tu as beau être le tombeau de mon
esprit, je ne douterai jamais que je n' aie existé
avant de venir sur ce théâtre d' expiation.
Me souviens-je du temps que j' ai passé dans le sein
de ma mere ? De celui que j' ai passé au berceau et à
la mamelle, jusqu' au moment où les premiers traits de
la pensée se sont fait sentir en moi ?
Ces temps sont pour moi comme s' ils n' avoient jamais
été. En suis-je moins sûr d' avoir existé pendant tous
ces instants qui sont perdus pour mon souvenir ?
Mon ignorance ne prouvera donc rien contre les temps
qui ont précédé ma vie terrestre, et je me rappellerai
toujours que la matiere a pouvoir sur l' esprit,
jusqu' à lui servir de ténebres.
Homme, si tu aimois la lumiere, combien tu te
défendrois contre la matiere qui t' environne !
Si tu ne te laisses point obscurcir par elle, tu
verras après ta mort tout ce qui se sera passé et
tout ce qui se passera dans les deux mondes. Sans
cela tu ne feras que le sentir, tu ne verras rien, et
toutes les facultés qui te resteront ne seront
exercées que pour ton supplice.
92. Malheur au monde, à cause des scandales ! Mais
il falloit qu' il y eût des scandales ! Il falloit
qu' il y eût un contact entre l' ennemi et l' homme,
puisque l' homme s' étoit élancé vers l' ennemi !

p151

Main bienfaisante, tu es venue te placer entre l' un
et l' autre ; tu t' es laissé froisser pour empêcher
que l' homme ne fût trop froissé lui-même. Tu n' es
venue que pour sauver ce qui étoit perdu.
Tu as souvent laissé perdre la vie à des hommes
innocents, pour servir d' instruction aux coupables.
Qu' est-ce que c' étoient que ces galiléens dont Pilate
mêloit le sang avec leurs sacrifices ? Qu' est-ce que
c' étoient que ces dix-huit hommes qui furent écrasés
par la tour de siloé ?
Ils ont perdu la vie du corps : mais tes yeux étoient
ouverts sur leur ame divine ; mais le récit de leur
mort funeste a engagé le peuple à la pénitence.
Et cet aveugle de naissance, qui ne l' étoit ni pour
ses péchés, ni pour les péchés de ses peres, mais qui
devoit servir à manifester ta gloire, qu' étoit-il ?
Tu vas plus loin, sagesse inépuisable : tu laisses
souvent agir contre l' homme l' ignorance et les
ténebres de l' homme ; et l' homme avance presque
toujours l' homme, lors même qu' il fait ses efforts
pour lui nuire ou pour le reculer.
Le criminel qui n' a rien fait aux bourreaux, pourroit
leur dire que c' est avec injustice qu' ils le
tourmentent, puisqu' il ne leur a rien fait ; mais il
sent que c' est avec justice qu' il est dévoué au
supplice et à la mort.
C' est ainsi que nos contrariétés nous arrivent
presque toujours avec injustice de la part de nos
semblables.
Mais nous sentons qu' il est de la justice que nous en
éprouvions, puisque nous nous sommes précipités dans
la région de l' injustice.

p152

93. Lui demanderai-je d' être prophete ? Lui
demanderai-je de faire des prodiges en son nom ? Lui
demanderai-je de pénétrer les secrets de sa sagesse ?
Non, seigneur, je ne prendrai de ton nom que la
portion qu' il te plaira de m' en envoyer ; je
n' emploierai ton nom que selon mon besoin.
Toi seul, tu sais distribuer le pain de la parole à
tes enfants, selon leur âge ; toi seul, tu veux te
charger de cette distribution.
Toi seul tu choisis les prophetes ; tu les choisis
dans l' état le plus vil, comme sur le trône, et dans
le moment où ils s' y attendent le moins.
Amos, tu fus choisi, tu fus pris par l' esprit du
seigneur, lorsque tu menois tes boeufs aux champs.
Sont-ce les prodiges faits au nom du seigneur qui
nous approchent de lui ? Il disoit lui-même à ceux
qui se vantoient d' en avoir opéré : je ne vous
connois point
.
Il disoit lui-même à ses disciples, qui avoient déja
rempli le monde de miracles : vous n' avez encore
rien demandé à mon pere en mon nom
.
Et toi, chantre d' Israël, quoique tu avouasses devant
le seigneur qu' il t' avoit manifesté les choses cachées
et inconnues de sa sagesse, tu le priois encore de
laver tes souillures, et tu gémissois sur tes
iniquités.
Je lui demanderai comme toi, de ne me pas laisser
croupir dans la région corrompue, et de ne me pas
laisser devenir tout vivant la pâture des vers.

p153

Je me tiendrai armé, je veillerai, et j' attendrai
avec une oreille attentive que l' ordre du seigneur se
fasse entendre. L' aurore paroîtra avant que je sorte
de mon poste pour aller me livrer au repos.
Sentinelles, qui sur toute la terre veillez pour la
gloire du seigneur, appellons-nous mutuellement pour
nous tenir en activité. Que la priere soit pour nous
comme un fanatisme et une passion, si nous voulons
maintenir la sécurité dans la place.
94. Comment douterai-je que l' homme ne soit chargé de
faire lui-même son oeuvre et de se créer ses
plaisirs ? D' où lui viennent tous ces soins d' orner
ses habitations, et d' y intéresser sa vue par mille
objets d' agrément et de surprise ?
Cette image, toute fausse qu' elle est, rappelle à
l' homme un bonheur, par lequel la vie couloit
naturellement en lui, comme les fleuves dans leurs
lits et les fontaines dans leurs canaux ; au lieu
qu' aujourd' hui, s' il veut goûter la vie, il faut
qu' il commence par la faire sortir de lui, avec les
plus laborieux efforts.
Oh ! Homme, si tu n' avois le pouvoir d' éloigner le
bonheur, il ne seroit plus pour toi un devoir ; il ne
seroit pas même un besoin : il seroit un droit ou une
loi, comme la gravité ; et tu n' aurois plus aucun
soin, aucun mouvement à te donner.
Mais aussi tu n' aurois plus aucune jouissance à

p154

espérer ; car nul être n' a de vraie jouissance que de
sa production et de ses oeuvres.
Pourquoi Dieu doit-il, nécessairement et
éternellement, se renfermer dans la propre
contemplation de lui-même ? C' est qu' il n' y a aucun
autre être qui soit digne de ses regards.
Pourquoi les hommes ne peuvent-ils, sans danger,
contempler d' autre être que ce suprême auteur de la
vie ? C' est qu' au dessous de lui il n' en est aucun
sur qui ils puissent trouver à faire reposer leur
hommage.
Homme, la sagesse autrefois, aux accents de ton amour,
entr' ouvroit son sein pour verser sur toi de
nouvelles faveurs, qui, à leur tour, faisoient sortir
de toi de nouveaux hommages.
Ingrat, tu cessas le premier ce commerce de bienfaits
et de délices, qui n' eût jamais dû s' interrompre.
Tu abaissas tes regards sur toi-même ; et en
renfermant ta foi dans toi, tu lui donnas la mort,
comme l' airain en ébullition est saisi par le froid
de l' air.
Commence par dissoudre, en t' agitant dans ta prison,
toutes les barrieres qui resserrent ta vie. Il faut
que tu rompes toi-même ce lien honteux, cet organe
étranger à ton être, par où tu as reçu jusqu' ici ta
nourriture dans les ténebres du sein de ta mere.
Il faut que tu t' empares du nouvel aliment qui t' est
offert, et que tu puises la vie par un organe plus
digne de toi, puisqu' il doit être un jour celui de ta
parole et le ministre de la lumiere.

p155

95. Dans les choses qui ne tiennent point à la
convention de l' homme, sagesse suprême, tu mets
toujours une compensation à nos peines et à nos
fatigues ; et pour jouir de tes dons, il faut
seulement s' offrir à ta présence.
Soleil, ne distribues-tu pas une égale somme de
lumiere dans la même année, à toutes les régions de
la terre, malgré la diversité et la distance des
climats ?
Mais les productions qui ne viennent que de ton
esprit, oh ! Homme, quels avantages te
procurent-elles ? étudie les charmes d' une belle
nature, que ton imagination ajoute encore à ses
beautés.
Enfante la peinture du palais d' Armide et des jardins
d' Alcinoüs ; chante le mont Ida, se couvrant de
fleurs, sous les pas d' une déesse, et répandant
par-tout l' odeur des parfums les plus exquis.
Que, semblable au pouvoir magique, ta pensée éleve
sur le champ des temples superbes, où les guirlandes
et l' or se disputent à l' envi la décoration des plus
riches portiques ; ou trace, si tu le veux, comme l' a
fait Milton, le bonheur de nos premiers parents, et
que ces tableaux fassent l' admiration de tous les
siecles.
Tu vas bientôt faire un funeste retour sur toi-même,
et tu te diras, avec des regrets mêlés de larmes :
hélas ! Je n' ai peint là que des images, et cependant
je me sens fait pour des réalités.
Qui m' assurera même que ces images ne sont pas plus
que mensongeres, et qu' elles aient la moindre

p156

ressemblance avec leurs modeles ? Ne dissipe plus ton
temps à ces occupations abusives.
Homme de peine, prie dans le vif, et dors. Voilà les
deux seules fonctions qui conviennent au mercenaire
de la vérité. La premiere le fait avancer ; la
seconde le restaure et le préserve au moral comme au
physique, parce que c' est un moment où il ne fait pas
sa volonté.
96. Astres lumineux, qui brillez sur nos têtes, vous
ne pouvez faire société avec nous, vous ne pouvez
nous aimer, vous ne pouvez nous apprendre à nous
connoître, vous ne pouvez nous pardonner.
Vous n' êtes point analogues avec nous, dès que vous
ne pouvez nous faire goûter les plus doux sentiments
de notre existence ; nous n' avons besoin que d' amour
et de pardon.
Qu' importe donc aux vérités fondamentales qu' un homme
ait trouvé ou non une planete de plus ? On en
pourroit trouver encore davantage, sans être en droit
d' en rien conclure, si ce n' est que les hommes
auroient eu tort d' appliquer le nombre septenaire à
des planetes.
Mais un nouvel ordre se présente. Toutes les étoiles
sont divisées par familles ; ces familles sont
séparées dans les cieux par de vastes espaces. Leur
nombre est indéfini, comme celui des étoiles qui les
composent. Chaque étoile est à son tour le centre
d' un systême planétaire.
Soleil, astre brillant, que des nations entieres ont

p157

pris pour le dieu du monde, tu n' es plus qu' une petite
portion d' un grand systême ou d' une grande famille
d' étoiles, et tu te perds dans l' immensité du
firmament.
Si tu deviens si petit dans notre pensée, que sera-ce
donc de notre terre ? Que sera-ce de nous ?
On éprouve une admiration qui ressemble à la frayeur,
quand on contemple, sous ce nouveau plan, cet espace
indéfini et le nombre des corps qui y nagent.
On sent en même temps que ce spectacle est aussi
séduisant qu' il est terrible.
Homme, tout en l' admirant, prends la précaution de te
défendre. L' immensité de ce spectacle seroit propre à
écraser ta pensée, comme elle écrase ta chétive
stature.
Fais revivre tes droits, et distingue-toi de tous ces
êtres magnifiques, mais muets, par la supériorité de
ta parole. Est-ce par les yeux de ton corps que tu
dois mesurer ton être et ta destination ?
Ta marche doit se faire même à l' insu de ces superbes
globes, qui roulent devant toi avec tant de majesté
et de mystere.
évalue les découvertes de ces hommes si laborieux :
ils nous donnent la géographie des mondes ; mais ils
ne nous apprennent rien sur les moeurs et l' histoire
des habitants.
Ils nous tracent de belles et nombreuses loix
descriptives, et pas une loi finale ; cependant, sans
cette connoissance, de quelle utilité seroit, pour
notre oeuvre, le tableau le plus fidele de ces
innombrables mondes ?

p158

Pourquoi la sagesse n' avoit-elle pas permis à notre
vue simple de pénétrer trop loin dans le spectacle
de leur immensité ?
C' étoit pour nous engager à l' étude de leurs loix
finales, et pour que l' étendue de ce vaste tableau
n' allât pas jusqu' à nous décourager.
C' étoit pour que nous fussions moins détournés de la
recherche de notre naissance, dans le sentiment vif
de nos droits et de notre intelligence.
Renaissance active, liée à l' infini, et qui fait que,
pour nous, tous ces mondes rassemblés ne paroissent
plus que comme des instruments harmonieux, qui
devroient être remis à notre usage.
97. La premiere enfance de l' homme est une croissance,
parce qu' elle est un présent divin. La seconde
enfance est une dégénération, parce qu' elle est
l' ouvrage de l' homme.
Suivez donc le cours de l' homme esprit ; vous ne
pouvez le faire naître de l' ame de l' homme, comme le
prétendent ceux qui se pressent de juger, parce qu' il
n' y a qu' un seul être qui puisse donner la vie
immortelle et impérissable.
Voudriez-vous le faire naître de Dieu, dans le
moment où l' homme accomplit la loi grossiere de sa
reproduction matérielle ? Pourriez-vous souiller à ce
point la majesté suprême, que de la faire concourir
elle-même avec l' avilissante brutalité de la
matiere ?

p159

Ces deux difficultés classent les ames humaines dans
un lieu d' attente, d' où elles peuvent sortir à leur
tour pour s' incorporer, sans que ce soit l' ame de
l' homme qui les crée, et sans que la sublime pureté
de l' éternel soit exposée à la moindre tache.
Ce lieu d' attente ne peut-il pas se regarder comme
leur état d' enfance ? Et lorsqu' elles en sortent,
n' est-ce pas pour s' élever à un état plus parfait, et
pour se réunir un jour, si elles en sont dignes, au
souverain être, dont le péché les a séparées ? Homme
terrestre et corporel, ta loi est semblable.
Justice suprême, quand le premier des hommes eut
péché, tu le condamnas au travail et à la mort ; mais
tu ne condamnas point son corps aux souffrances, ni
son esprit à des égarements et à des absences.
La femme seule fut condamnée à souffrir, et seulement
dans les loix de la génération, parce qu' elle est
chargée de tirer l' homme de l' abyme, comme c' est elle
qui l' y a précipité.
Et malgré le juste anathême qui fut lancé sur l' homme
et la femme, ils auroient pu ne sortir de ce monde
qu' en s' élevant dans les airs sur un char de feu,
comme élie.
Ainsi notre dépouille humaine ne devroit faire autre
chose pour nous, pendant notre séjour sur la terre,
que s' évanouir successivement comme un fantôme et
comme un ouvrage de féerie, et rendre à notre esprit,
par la même gradation douce, sa liberté premiere, sa
force et ses vertus originelles.
Suis donc la loi du feu. Il étoit avant le temps, il
s' éleve au-dessus du temps. Il s' éleve dans une

p160

forme brillante. Suis la loi du feu, et monte avec
lui dans la demeure de la lumiere.
98. Pourquoi seriez-vous surpris qu' il y eût des
hommes dont le royaume ne fût pas de ce monde ? Votre
nature est-elle si dégradée, que l' ordre et la
régularité soient pour vous un prodige ?
Est-ce parce que vous ne voyez pas l' homme s' améliorer,
ni les vices diminuer sur la terre, que vous doutez de
la pureté de votre origine ? Mais ne faut-il pas que
toute la postérité humaine passe par les filieres de
la renaissance et de la restauration, et qu' elle soit
plongée dans le lac ?
Ne vous étonnez plus qu' ils se souillent tous dans
cette fange : tous sont si neufs et si étrangers pour
elle, quand ils y arrivent, qu' ils ne savent pas se
préserver de son infection.
Mais l' orient est toujours pur ; saisissez
seulement le bord de son vêtement, et vous serez
comme invisible aux yeux des méchants.
C' est pour lui qu' Isaïe disoit : nous l' avons vu ;
son visage étoit comme caché, sans nulle apparence,
sans beauté, et nous n' avons point fait attention à
lui
.
Comment les hommes riches et heureux
l' appercevroient-ils ? Ne sont-ils pas comme
enveloppés et comme aveuglés par les nuages de la
prospérité ?
Homme juste, tu combattras comme le lion assailli par
des chasseurs, et tu connoîtras la beauté de celui

p161

qui te chérit. Qu' il est beau, celui que l' homme
cherche ! Il a la lumiere pour panache à son casque.
Il veille au milieu des ténebres ; il veille à la
conservation du peuple, et l' ame de l' homme pur veille
avec lui dans tous les siecles et dans tous les âges.
Ne dites point que vous n' avez point d' huile ; les
champs sont remplis d' oliviers, et vous-mêmes pouvez
vous regarder comme les cultivateurs du jardin
d' éden.
99. Oui, vous pouvez attacher à vos enfants une
réaction de luxure, une réaction de cupidité, une
réaction de dépravation horrible ; comme vous pouvez
y attacher une réaction de pureté, une réaction de
sagesse, une réaction de justice.
Vous les verrez se manifester dans l' ame de l' enfant,
à mesure que les époques de sa croissance physique et
de son développement moral arriveront.
Mesure malheureuse, mesure nulle et vuide, tu peux
faire le tourment d' un homme, tant qu' il respire
ici-bas. Tu le mets dans le cas du précepte de
l' évangile : celui qui ne hait pas son père, sa
mere, ses freres, ses soeurs, n' est pas digne de
moi
.
Mais sa position est fausse, parce qu' elle vient de
vous.
Le précepte ne regarde que ceux qui sont choisis :
encore doit-il s' expliquer dans un sens mitigé. Quand
Dieu prend un homme à son service, où est sa famille,
où est son pere ?
Si tous ne sont pas appellés à cette mesure suprême,

p162

tous le sont à la mesure commune, et c' est cette
mesure que vous faussez par votre inexpérience et par
vos générations vicieuses.
Où en est la postérité humaine ? Où est la paix qui
résulteroit de cette mesure commune ? Toutes les
harmonies ne sont-elles pas rompues ? Tout n' est-il
pas en souffrance ?
Et ces êtres que la sagesse avoit placés ensemble sur
la terre, pour se vivifier les uns et les autres, y
font-ils autre chose que se blesser et achever de
désordonner leur mesure ?
En vain je veux ouvrir ma bouche pour chanter les
cantiques du seigneur : les pleurs m' inondent, les
sanglots me suffoquent, ma voix s' arrête, et mon
gosier se desseche par la longueur de ma tristesse.
êtes-vous comme cet être infortuné, qui, à force
d' avoir séjourné dans l' iniquité, a fini par la
regarder comme naturelle ?
100. Parce que la connoissance de l' essence de l' être
est interdite, ils ont cru que la connoissance de ses
loix l' étoit aussi ; et parce que la connoissance des
loix de l' être nous étoit recommandée, ils ont cru
que celle de l' essence étoit permise. Voilà ce qui a
fait les ignorants et les impies.
L' homme qui est lié à l' action est dans sa loi, parce
que la pensée qui le gouverne ne le quitte point.
L' homme qui se livre de lui-même à la pensée n' est pas
dans sa loi, parce que l' action y manque pour la
compléter.

p163

Aussi, quelle plus grande preuve de la foiblesse de
l' homme, que la multiplicité de ses paroles ?
Qu' opere-t-il par-là ? Et au contraire, qu' est-ce
qu' il n' opéreroit pas avec la parole simple ?
Action divine, c' est en te combinant avec le temps
que tu répares les désordres de l' humanité. à mesure
que les jeunes rejetons croissent sous les yeux de
l' homme, les dépositaires de la vérité y croissent
en même temps, et étendent le regne qu' elle devroit
avoir dans l' univers.
Les anges des enfants voient la face de Dieu ; les
anges de nos semblables voient la nôtre, et font fuir
les mauvais anges dont nous nous sommes laissé
accompagner.
C' est presque une honte à l' homme de n' être que l' élu
du temps, parce que tous peuvent avoir cette
espérance ; tandis que s' il étoit pur et vigilant, il
pourroit entrer au nombre des élus choisis.
Pourquoi ne sommes-nous plus des élus d' origine ? Ne
pouvons-nous plus venir dans l' égypte comme Joseph,
pour la faire participer à l' alliance ? Ne pouvons-nous
plus y venir pour en exhumer les os de nos peres ?
Commençons par en exhumer les nôtres et par nous
arracher nous-mêmes aux embûches des égyptiens. Puis
nous transporterons les os de nos peres, de cette
terre empestée, dans la terre de promission, et nous
chanterons le cantique de leur délivrance.

p164

101. Où prendrai-je une idée juste de la priere et des
effets qu' elle peut produire ? Elle est une seule
ressource, mon seul devoir, ma seule oeuvre, dans cette
région ténébreuse et sur ce misérable théâtre
d' expiation.
Elle peut purifier et sanctifier mes vêtements, mes
aliments, mes possessions, les matieres de mes
sacrifices, tous les actes et toutes les sujétions de
mon être.
Je peux par ma priere atteindre jusqu' à ces spheres
supérieures, dont les spheres visibles ne sont que
d' imparfaites images.
Bien plus, s' il paroît devant moi un homme dont les
discours ou les défauts m' affligent, je peux, par la
priere, recouvrer de l' intérêt pour lui, au lieu de
l' éloignement qu' il m' auroit causé.
Je peux faire par ma priere que l' impie devienne
religieux, que l' homme colere devienne doux, que
l' homme insensible se remplisse de charité. Je peux,
par ma priere, ressusciter par-tout la vertu.
Je peux, par ma priere, descendre jusque dans les
lieux de ténebres et de douleur, et y porter quelques
soulagements. N' est-ce pas la priere qui autrefois a
redressé le boiteux, fait voir l' aveugle et entendre
le sourd ? N' est-ce pas elle qui a ressuscité des
morts ?
Je dois tout attendre de Dieu, sans doute ; mais
attendre tout de Dieu, ce n' est pas rester dans
l' apathie et la quiétude. C' est l' implorer par mon
activité et par les douleurs secretes de mon ame,
jusqu' à ce

p165

que ma langue étant déliée, je puisse l' implorer par
des sons harmonieux et par des cantiques.
Par la force et la persévérance dans ma priere,
j' obtiendrai, ou la conviction extérieure, qui est le
témoignage, ou la conviction intérieure, qui est la
foi. C' est pourquoi les sages ont dit que la priere
étoit une récompense.
Le secret de l' avancement de l' homme consiste dans sa
priere, le secret de sa priere dans la préparation,
le secret de la préparation dans une conduite pure ;
le secret d' une conduite pure, dans la crainte de
Dieu, le secret de la crainte de Dieu dans son
amour, parce que l' amour est le principe et le foyer
de tous les secrets, de toutes les prieres et de
toutes les vertus.
N' est-ce pas l' amour qui a proféré les deux plus
superbes prieres qui aient été communiquées aux
hommes, celle que Moïse a entendue sur la montagne,
et celle que le Christ a prononcée devant ses
disciples et devant le peuple assemblé ?
102. Combien de langues seront annullées un jour ?
Combien de fruits de la pensée de l' homme dépériront
jusqu' à être entiérement effacés !
Fleuve des siecles, vous semblez ne rouler dans vos
eaux troubles que l' erreur, le mensonge et la misere.
Au milieu de ces torrents fangeux à peine se
trouve-t-il un filet d' eau pure ; et c' est tout ce qui
reste pour désaltérer les nations.

p166

Toutes les eaux des lacs sont bourbeuses, stagnantes
et doivent s' évaporer. Ce seul filet d' eau vive
résistera aux ardeurs brûlantes du midi et au froid du
nord. C' est là cette langue immortelle qui traverse
tous les siecles sans se corrompre.
L' agent suprême, en revisant les ouvrages des hommes,
ne laissera subsister que ce qui aura rapport aux
principes éternels de la langue divine. N' écoutons
jamais que ceux qui la parlent.
Fermons l' oreille aux langues vivantes dans le mal,
et tâchons de régénérer en nous les langues mortes.
On nous parle sans cesse ; mais ne nous laissons pas
séduire à l' éloquence de tous les orateurs qui nous
environnent.
Ce sont ces langues fausses qui ont égaré tant de
mortels, et qui, après leur avoir procuré des
empires , les ont plongés eux-mêmes dans la plus
horrible des servitudes .
Si nos pensées ne sont pas régulieres, étouffons-les
dans leur racine, et ne les laissons pas s' élever
jusqu' à la parole ; car notre parole est encore plus
près de notre ennemi que notre pensée.
Si nos paroles ne sont pas conformes à la vérité, si
même, quoique vraies, elles ne sont pas distribuées
avec prudence, l' ennemi leur imprime, sur le champ,
le signe de sa puissance, et les détourne de la voie.
Veillons dix fois plus sur nos oeuvres, il les
connoît encore davantage ; aussi est-il toujours prêt
à les corrompre et à les imiter. Il imite bien
jusqu' à nos prieres !

p167

103. Les nuées ont rempli l' atmosphere, elles ont
couvert l' étendue des cieux, elles nous ont dérobé la
vue et la clarté du soleil. Aussi-tôt qu' elles ont
commencé à se fondre, l' arc-en-ciel s' est manifesté
pour nous annoncer le rétablissement de l' ordre.
Pleure, famille humaine, commence par-là à dissiper
la masse des iniquités qui te dérobent la vue du
soleil de justice ! Que cette masse commence à se
transformer en eau, si tu veux au moins appercevoir
les couleurs de l' arc-en-ciel !
Quel est l' homme qui ne sera pas abattu de douleur ?
Le soleil ne pourra rendre sa clarté à la région de
l' homme, que quand la masse entiere des iniquités
sera dissoute, et comme fondue dans les pleurs de
l' homme.
Il faut que les pleurs de la famille humaine forment
de longs torrents, jusqu' à combler les vallées de la
terre. Il faut que le lit des fleuves en soit rempli,
et que cette inondation s' étende jusqu' à gonfler les
bassins des mers.
Sans cette loi dure et douloureuse, jamais le soleil
ne montrera sa face à l' homme, et nous ne pourrons
pas dire : le seigneur a fait connoître le salut
qu' il nous conservoit ; il a manifesté sa justice
aux yeux des nations
.

p168

104. Voyez combien les enfants sont surpris, quand
leurs sens se développent, de rencontrer autour d' eux
une multitude d' objets qui leur sont inconnus !
Pourquoi, lorsque nous sortons de ce monde, ne
serions-nous pas étonnés de ce que nous rencontrons
sur nos pas ?
Il n' y a rien de vuide ; ne perdons point de vue
l' image progressive que l' enfant nous présente. à son
exemple, plus nous avançons en croissance, plus les
objets se multiplient et deviennent intéressants pour
nous.
Qu' est-ce que le sein de notre mere en comparaison de
ce monde physique ? Qu' est-ce que ce monde physique,
en comparaison de celui qui nous attend à notre
seconde naissance ?
à notre entrée dans le monde futur, la vie
spirituelle doit commencer à se faire sentir dans
toutes les facultés de notre être. Oh ! Combien sera
donc glorieux et consolant, le dernier temps de
l' oeuvre, où nous chanterons les hymnes sacrés sous
les saints portiques !
Les astres brillants sont suspendus au dessus de notre
terre, comme des lampes au dessus des tombeaux des
morts. Nous veillerons de même au dessus des tombeaux
de ceux qui dormiront encore dans le sommeil de leurs
crimes et de leur ignorance.
Un ami fidele nous aura rendu ici-bas ce doux service,
pendant le cours de notre voyage terrestre. Ne
pouvons-nous pas l' imiter dès ce monde ? Ne

p169

pouvons-nous pas obtenir que le feu de la douleur
vive s' allume en nous ? Ce n' est qu' alors que
commence notre naissance spirituelle.
C' est alors qu' à l' instar des prophetes, l' homme crie
et se lamente ; il se couche au milieu des soupirs,
il passe la nuit dans les larmes, il se leve en
pleurant encore, et tout le jour il porte l' amertume
dans son coeur.
Homme de vérité, telle est la dure épreuve par où tu
dois passer ; tant que tu n' en es pas là, fisses-tu
des miracles, il ne t' est pas permis de te regarder
comme étant encore né.
La loi nouvelle et la nature, nous apprennent par
quelles horribles catastrophes tout doit se terminer.
Ames humaines, préparez-vous, pour que ces grandes
secousses ne trouvent point en vous de levain
corrompu, ni d' humeurs viciées qui puissent fermenter
et vous détruire.
Conservez-vous pures et saines, pour pouvoir donner
des secours à ceux qui seront malades, et des
consolations à ceux qui seront affligés.
105. Qui osera parler de la vérité aux hommes, s' il ne
sent que son coeur en est touché jusqu' au vif ? Qui
osera exercer une profession, si Dieu ne lui en donne
l' intelligence, et ne lui en apprend tous les
secrets ?
Laissez donc agir la main de Dieu sur vous ;
n' interceptez pas la seve : naturellement vous
deviendrez des arbres grands et fertiles, et vous
produirez toutes sortes de fruits.

p170

La sagesse est l' avant-coureur du nom du seigneur, et
le nom du seigneur apporte avec lui tous les biens.
C' est lui qui a produit le monde, c' est lui qui est
l' auteur et la nourriture de la pensée, c' est lui qui
a sauvé l' homme de la terre de perdition.
Sa main connoît la mesure : elle ne se rendra pas à
vos desirs trop impatients ; mais elle sera près de
celui qui s' abandonne à elle ; et qui ne veut pas
avoir d' autre maître. Je veillerai dans la crainte et
le tremblement, et ne sachant si tu veux que
j' obtienne.
Heureux celui dans qui la semence d' iniquité épuise
ici-bas toutes ses forces, et jette au dehors tous
ses rameaux ! Heureux celui qui n' emporte pas avec lui
cette semence dans la région des vivants !
Elle y produiroit comme ici-bas, elle y couvriroit de
ses ronces les plantes fertiles, elle y détruiroit
avec ses épines les fruits succulents et magnifiques ;
et alors avec quoi l' homme se nourriroit-il ?
Semence de justice et de vérité, descendez en l' homme
dès ce monde ; étouffez en lui les plantes
étrangeres ; que vos rameaux couvrent toute sa terre,
et qu' ils portent leurs têtes immortelles au-delà du
temps !
106. Quel sens profond n' est pas renfermé dans ces
mots si souvent répétés dans l' écriture : il
m' invoquera, et je l' exaucerai, et j' entendrai ses
paroles, et je me rendrai à ses prieres
?
Un lien secret unissoit l' homme et Dieu dans leur

p171

essence. Ce lien les a unis dans son émanation :
pourquoi ne les uniroit-il pas dans son action ?
S' il ne les unissoit pas dans son action, lui en
eût-on accordé une ? Et celle qu' on lui a accordée,
eût-elle été d' être l' image de celui qui l' a
émancipé pour sa gloire ? Agent suprême, si tel étoit
ton plan en formant l' homme, quel n' en eût pas été le
résultat, s' il y fût resté fidele ?
Tout en actes vivants autour de lui, jamais son être
ne restant vuide après son action spirituelle, comme
lorsque c' est la pensée humaine qui l' engendre et qui
la dirige ;
bien moins encore ouvrant son être à l' orgueil, parce
que toujours absorbé dans la contemplation de son
principe, qui lui suffit toujours, il ne lui reste pas
le loisir de se comparer à ce principe, comme il le
fait avec ses semblables qui ne le remplissent jamais.
Tel étoit l' état de l' homme primitif, tel seroit l' état
de l' homme régénéré : seroit-on donc étonné que
l' homme de desir ne voulût pas sortir des portiques
du seigneur ?
107. Homme aveugle, pourrois-tu t' abâtardir
davantage que de te laisser donner des leçons de
vertu par des histrions ? Il faut que tu sois bien
peu sensible à sa sublimité, pour ne pas gémir de la
voir professer par des bouches aussi mensongeres !
Si cette idée ne te frappe pas, au moins calcule un
peu mieux tes plaisirs. Tu paies pour voir au théâtre
la représentation de quelques traits de vertu et de
bienfaisance ;

p172

mais on ne t' en donne que la figure. écoute : avec la
même somme que tu as donnée pour voir cette
apparence, tu peux chez un malheureux en avoir la
réalité.
Au théâtre, tu entends parler du plaisir de bien
faire : ici tu vas l' éprouver et le sentir ; tu vas
trouver en nature la misere, la générosité et la
reconnoissance.
Et vous, poëtes, qui nous attirez au théâtre, vous ne
savez y faire briller la vertu que par l' opposition
des vices ; vous ne semblez occupés qu' à nous jeter
dans des situations pénibles et critiques, pour avoir
la gloire de nous en tirer.
La vérité ne plaît-elle pas assez par elle-même, et
le soleil a-t-il besoin d' ombres pour rendre sa
lumiere plus éclatante ?
Mais il vous faudroit connoître cette vraie source de
bonheur pour nous la présenter avec tous ses charmes.
Faute de cette connoissance, vous ne nous montrez que
des vertus d' artifice, dont vous êtes seuls le mobile,
et dont votre gloire est le terme.
Oui, hommes imprudents, lorsque vous faites répandre
des larmes aux mortels, l' ame de l' homme de bien est
jalouse que ce ne soit pas pour la vérité.
108. C' est parce que les dieux des nations étoient
des démons
, que le seigneur choisit la nation
sainte pour qu' elles apprissent d' elle à connoître la
loi du seigneur. C' est parce que les prophetes ont
péché, et que les prêtres se sont livrés à
l' injustice, que la nation sainte est tombée dans la
servitude.

p173

Prophetes, vous étiez les sentinelles d' Israël ;
c' étoit à vous d' avertir quand l' ennemi s' approcheroit
de la citadelle ; et c' est vous-mêmes qui avez mis la
confusion dans la ville, et qui avez versé le sang
des justes.
Dieu avoit menacé les juifs que s' ils ne suivoient
pas ses ordonnances, le prêtre seroit comme le peuple.
Israël, ce malheur est tombé sur toi, ton prêtre n' a
plus de vertu, ton prêtre n' a plus même de titre.
Dans la loi ancienne, Dieu menaçoit de redemander le
sang de l' homme aux bêtes même qui l' auroient dévoré.
Dans la loi nouvelle, Dieu menace de redemander le
sang des prophetes aux fils de ceux qui l' avoient
versé, depuis le sang d' Abel jusqu' au sang de
Zacharie.
Prophetes, sans vos iniquités, le sang de vos freres
n' eût pas été répandu, et les nations n' eussent pas
été en servitude. Sans les iniquités de l' homme, les
animaux n' auroient pas eu d' empire sur lui.
Si Adam répond des maux et des crimes de toute sa
postérité, vous, prophetes, vous répondez des crimes
et des maux des peuples où vous étiez envoyés.
Chaque homme, à votre exemple, répond des crimes et
des maux qui se commettent dans son enceinte ; et
lui-même il ne peut en commettre aucun, sans troubler
la paix et le bonheur de ses semblables.
Voyez tout ce sang se rassembler dans la mer
d' iniquité, et tâchez de concevoir ce qu' a dû être
l' agent qui s' est proposé de dessécher cette mer
entiere, par l' unique feu de ses propres douleurs.

p174

109. Est-ce en vain que les hommes vertueux sont
placés près des hommes vicieux sur la terre ? C' est
pour balancer le mal, et empêcher que le poids de
leurs crimes et de leur ignorance ne fasse tomber les
méchants dans les précipices.
Les causes morales viciées ont contribué, sans doute,
à ces assemblages ; mais la vigilante sagesse ne
sait-elle pas toujours tirer le bien du mal ? Heureux
l' homme, s' il n' eût pas, au contraire, tiré le mal du
bien !
Pourquoi s' interdire, sans réserve, le spectacle du
monde ? Ne sommes-nous pas ici pour apprendre à
discerner le bien du mal ? étude de la nature, vous
nous apprenez, que dans les choses créées, rien ne
naît que pour son contraire, ce qui démontre
l' apparence, où tout est copie.
Vous nous apprenez, que les six armées qui la
défendent, ne suffisent pas pour la préserver de la
violence, et qu' elle ne peut trouver son repos que
dans un nombre plus parfait.
Mais dans le commerce des hommes, ne pouvons-nous pas
remplir aussi une partie vive de notre véritable
tâche ? N' avons-nous pas à y produire et à y
considérer, sous tous les rapports, les diverses
oeuvres de la parole ?
Et quel charme pour l' homme de sentir, par
expérience, que l' action et la parole existent, et
que tout est plein, parce qu' elles sont universelles !
Mais pour

p175

atteindre cet heureux but, écoute beaucoup ; car si
tu te pressois de parler, on prendroit ta science pour
un systême, comme les autres sciences.
110. Je demanderai que mon ame se charge des douleurs
morales de mes freres ; elle est consacrée à cette
oeuvre charitable, par sa nature.
Comme elle est immortelle, quand même elle resteroit
au dessous de son entreprise, elle ne pourroit y rien
perdre pour elle-même, parce qu' elle s' est rapprochée
de l' unité par son sacrifice, et qu' elle est soutenue
par l' infini .
Je donnerai tous mes soins corporels aux maux
physiques de mes freres ; mais je ne demanderai jamais
que mon corps partage les infirmités du leur pour les
soulager.
Nos corps sont bornés dans la mesure de leur être et
de leurs forces, et en transposant ainsi la charité,
je peux me rendre suicide inutilement.
J' empêcherai aussi par cette précaution, que l' ennemi
ne me transmette quelques-unes de ses actions
désordonnées, qu' il ne manque jamais d' envelopper pour
nous d' une vertu ;
et j' avertirai tous mes semblables, qu' il ne cherche
qu' à nous abuser par des vertus hors de mesure, afin
de nous rendre ses victimes.

p176

111. Si Dieu est un être moral et spirituel (et le
nombre de l' homme en offre la preuve la plus
rigoureuse), ne doit-il pas avoir, dans toutes ses
oeuvres, un but spirituel et moral ?
Pouvons-nous donc, sans être insensés, avoir un autre
objet dans la recherche et dans l' étude de ses
ouvrages, qu' un objet sage, moral et spirituel ? Et y
chercher autre chose, ne seroit-ce pas y chercher ce
qui n' y seroit pas, et ce que nous n' y pourrions pas
trouver ?
Savants du siecle, que deviennent donc ces
destinations vagues et bornées, qui vous semblent
avoir présidé à l' origine de la nature, puisque vous
les poursuivez si ardemment dans son cours ? Quels
fruits votre sagesse, votre moralité, votre
spiritualité retireront-elles de toutes ces causes
secondaires et mortes que vous étudiez dans tous les
corps ?
Si Dieu a eu un but moral dans ses ouvrages,
demandez-le donc à la cause finale de ces mêmes
ouvrages, et non à leur structure qui ne les connoît
pas et qui ne sauroit vous l' apprendre.
Ne niez pas Dieu, ne niez pas le nombre de votre
ame, et ne dites pas qu' un but moral dans les oeuvres
de Dieu vous soit inutile à connoître.
C' est au contraire le seul qu' il vous soit possible de
découvrir, et dont la connoissance vous soit
profitable : pourquoi contraindre votre intelligence,
de vous conduire par des mensonges à des blasphêmes ?

p177

Pour vous, ames de desir, apprenez ici à vous estimer.
Si le terme final de tous les êtres est un but moral,
des nuages épais peuvent couvrir aujourd' hui les
plans de cette destination universelle ; mais nous
n' en devons pas moins avoir un but moral dans tout le
cours immortel de notre être.
Pesez cette vérité. Voyez comment notre marche est
combinée avec les loix et les oeuvres du souverain
principe, et quelque ténébreuse que soit aujourd' hui
pour nous notre destination originelle, n' en
négligeons pas la moralité, puisqu' il nous est
impossible de la nier.
112. Il y a sans doute un diapazon juste dans la
nature ; il y en a un particulier à chaque être. Si tu
en emploies un autre, que peux-tu produire ? Malgré la
justesse de tous tes sons, selon les rapports de la
gamme, ils n' en seront pas moins faux, puisque le
diapazon le sera lui-même.
Veux-tu connoître une autre difficulté ? La musique
est l' expression sensible des actions supérieures .
Sera-t-elle parfaite, si elle ne s' approche de
l' ordre et de la justesse que ces actions ont entre
elles ?
Pourquoi les merveilles de la musique des anciens,
sont-elles si célebres ? Elle s' adaptoit aux canaux ;
il n' étoit pas étonnant, que par ce moyen les
vertus descendissent.
L' imagination et les sens échauffés du musicien,

p178

lui tiendront-ils lieu de cet avantage ? Et s' il se
tient loin des canaux, que reçoit-il ?
Musique des siecles modernes, tu es foible et
impuissante : tu peux nous plaire quelquefois, tu
peux même nous agiter ; mais peux-tu nous avancer et
nous instruire ? Peux-tu remplir toutes les
nuances ?
Vous vous trompez encore, quand vous croyez la
musique destinée à peindre toute espece de sujets.
Elle est si peu faite pour chanter les objets
inférieurs, que, quand elle s' en occupe, elle ne peut
les rendre intéressants, qu' en leur prêtant les
affections et le langage de l' homme.
C' est pour cela, ô homme ! Qu' elle fut ta premiere
science, dans ces temps où la nature entiere formoit
les cordes de ta lyre ; et où tu ne faisois pas
violence, comme aujourd' hui, à cet art sublime, en
l' appliquant à la peinture des désordres et des
ravages, tandis qu' il tient à l' ordre et à l' harmonie
par son origine.
Oui, divine mélodie, si tu peux quelquefois servir
d' organe à la vengeance du ciel, puisque tu ouvres
toutes les régions, tu peux bien plus souvent encore
servir d' organe à son amour ; c' est pour toi une
fonction naturelle, parce que tu tiens au premier
être, et que l' amour est son essence.
Que faites-vous donc, quand vous n' appliquez la
musique qu' à la peinture des passions et des fureurs
de l' homme ? Vous ouvrez par-là les sentiers corrompus
qui vous environnent ; et vous vous livrez, sans le
savoir, à des mains perfides, qui vous enchaînent.

p179

Le principe du désordre attend, que vous lui ouvriez
ces voies désordonnées. Si vous n' ouvriez que les
régions régulieres, il ne pourroit approcher de vos
concerts, parce que dans tous les genres la
régularité le blesse. Il n' y a en lui nulle harmonie,
comment pourroit-il se lier à l' harmonie vraie ?
Descends des portiques sacrés, où tu prépares et
sanctifies les voix qui sont chargées de chanter tes
cantiques. Si l' homme n' a plus, comme autrefois, le
pouvoir de disposer de tes dons, il lui reste celui
de les implorer.
Il peut encore t' adresser des supplications humbles
et timides : c' est à toi de les faire parvenir
jusqu' au trône de la suprême intelligence ; et c' est
pour cela que ta demeure ne devroit jamais être que
dans les temples.
113. Samuel, vous dites à Saül, que Dieu n' est pas
un homme pour se repentir ; un moment après, vous
dites que le seigneur se repentit d' avoir établi Saül
roi d' Israël.
Ces contradictions ne choquent que dans nos langues,
où nous avons établi autant de mots que nous avons
reçu d' idées ; où enfin les idées sont devenues les
esclaves des mots.
Seigneur, comment les idées ne seroient-elles pas plus
nombreuses et plus grandes que les mots ? N' êtes-vous
pas vous-même plus grand que votre nom, puisqu' il ne
sert qu' à vous représenter ?
Je vois les hébreux exprimer par le même mot

p180

nakam , l' action de se repentir et celle de se
consoler.
Où est donc la contradiction ? Et le prophete Samuël
nous a-t-il trompés ? Dieu s' afflige, parce qu' il
aime ; il ne se repent point, parce qu' il ne peut
faillir ; s' il s' afflige par son amour, il se console
par sa justice.
C' est l' homme et tout être libre qui se peut
repentir, parce qu' il est le seul qui puisse s' égarer
et avoir des remords. Les remords sont pour nos
fautes ; l' affliction pour les fautes des autres.
Seigneur, vous vous repentîtes d' avoir créé l' homme ?
Adam n' avoit-il pas été le plus coupable de tous, et
cependant a-t-il cessé pour cela d' être objet de votre
amour ? Non, cette affliction de votre amour
regardoit la dépravation et les égarements des hommes
criminels.
Malgré l' indulgence que vous aviez eue pour l' homme
en lui donnant la terre pour asyle après son crime,
si cette affliction de votre amour eût eu pour objet
l' existence de l' homme, ne l' auriez-vous pas
exterminé entiérement de dessus la terre ? Et
eussiez-vous laissé un rejeton pour le renouveller ?
Non, Dieu suprême, tes plans sont combinés dans ta
sagesse. L' homme a le malheureux pouvoir de les
contrarier, mais il est seul à en être la victime ;
et tu sais toujours conduire tes oeuvres à leur terme.
114. Hommes, ce n' est point seulement sur vos
postérités que s' étend l' empire de vos réactions, par
lequel vous pouvez décider de la destinée de vos
enfants.

p181

Vos droits s' étendent à tout ce qui est renfermé dans
votre région actuelle.
Ces mêmes pouvoirs se sont étendus autrefois à toute
l' immensité de la sphere que vous habitiez pendant
votre gloire. Souvenez-vous des privileges réservés
à la race sacerdotale ; les prophetes vous l' ont dit :
les levres du prêtre seront les dépositaires de la
science ; c' est de sa bouche que l' on recherchera la
connoissance de la loi, parce qu' il est l' ange du
seigneur
.
Quand est-ce que les langues muettes seront déliées ?
Quand arrivera-t-elle, cette heureuse époque, où
non-seulement les générations seront renouvellées, et
où les postérités seront pures, mais où l' homme se
sera tellement séparé de lui-même, qu' il sera
entiérement transformé dans son Dieu ?
Le seigneur use de mon ame comme d' une épée
tranchante ; il frappe tout le jour sur l' airain et
sur le roc vif, et l' épée ne peut que se briser à
chaque coup.
Le seigneur se sert de mon ame comme d' un bouclier,
mais des nuages de fleches enflammées se lancent sur
moi et me percent à tous les instants.
Le seigneur se sert de mon ame comme d' une forteresse
pour résister à ses ennemis ; mais des beliers et des
balistes sans nombre, frappent à coups redoublés, et
réduisent le rempart en poussiere.
Elle est bien aigre, cette huile dont les vierges
sages doivent remplir leur lampe jusqu' à l' arrivée de
l' époux ! Oh ! Combien l' huile de joie sera douce,
puisqu' elle doit faire oublier cette huile
d' amertume !

p182

115. Quel fut le motif de sa joie, lorsque ses
apôtres vinrent lui rendre compte de leurs oeuvres ?
Ce fut moins de ce qu' ils avoient puissance sur les
démons, que de ce que leurs noms étoient écrits dans
le livre de vie.
C' est le seul moment de toute sa vie temporelle qui
soit marqué d' un moment de joie ; et quel en fut
l' objet ? C' étoit de sentir que l' amour divin avoit
pénétré sur la terre, et avoit arraché quelques
proies à l' ennemi.
C' étoit de sentir que la sagesse humaine étoit
humiliée, en ce qu' elle ne pénétroit point dans ces
choses qui étoient révélées aux petits.
Moïse a fait mourir les égyptiens, Samuël a fait
mourir Agag ; élie, les prophetes de baal et les
capitaines d' okofias ; élisée, les enfants des
prophetes qui l' insultoient ; Jérémie porte la
parole de mort au faux prophete Hananias, qui mourut
la même année. ézéchiel, du sein de sa captivité,
fait mourir Pheltias à Jérusalem, en prophétisant
contre lui ; Pierre a fait mourir Saphire et
Ananie : Paul a livré des prévaricateurs à Satan ;
le réparateur n' a fait mourir personne, et il a
toujours pardonné.
Il a empêché Jacques et Jean de faire tomber le feu
du ciel sur un bourg des samaritains, dont les
habitants n' avoient pas voulu le recevoir. Il a
soustrait Pierre à Satan, qui l' avoit demandé pour
le cribler comme dans un crible ; il a prié pour ses
propres

p183

bourreaux, et dans le temps même qu' ils le
supplicient.
Si tu veux le suivre dans sa charité, qui peut
limiter tes espérances ? Si la priere du juste peut
tout, commence donc par te justifier ; tu pourras
prouver Dieu à tous tes pas, en tout temps et sans
cesse comme si tu avois déja déposé ta dépouille
humaine.
116. Oui, nous sommes tous armés, et nous devons tous
vaincre si nous voulons arriver ; mais nous ne devons
pas vaincre tous de la même maniere.
Les uns ont à vaincre dans leurs passions, les autres
dans les faux exemples, dans les impérieuses
conventions du monde, dans les maux corporels, dans
les tribulations de la pensée, dans les
disproportions de mesure ; quand l' un n' en est encore
qu' aux figures, et que l' autre en est aux réalités.
Il en est qui ont à supporter les douleurs de la
charité universelle, qui se réveillent en nous quand
Dieu nous envoie quelques rayons de son ardent amour
pour l' humanité. Seigneur, fais approcher le ciel
entier du coeur de l' homme ; et que ce foyer brûlant
lui fasse éprouver ces tourments si salutaires !
Esprit de l' homme, tous les obstacles sont compensés
par des dons et par des vertus analogues. L' homme
passionné n' a-t-il pas la force ? L' homme malheureux
n' a-t-il pas l' industrie ou le courage ? L' homme
foible n' a-t-il pas la douceur et la prudence ?
L' homme affligé des douleurs de l' ame, ne reçoit-il
pas la lumiere, la confiance et la résignation ?

p184

Les maux qui nous sont envoyés, ne nous vaincroient
jamais, si nous ne repoussions les secours
analogues qui les accompagnent à dessein.
Esprit de l' homme, applique cette consolante
observation au grand oeuvre de la divinité ; vois
combien est vaste, sage et douce, la distribution de
ses dons sur les divers élus.
Ils sont chargés de balancer et d' effacer tous les
désordres cachés à l' homme de matiere. Ils souffrent
sans doute des douleurs inexprimables : mais qui
pourroit aussi exprimer leurs consolations ?
117. Par quel moyen le son peut-il se former et se
faire entendre ? N' est-ce pas par une compression sur
la matiere, et par la dilatation de l' air ? Il n' en
faut pas davantage pour nous donner l' idée du
principe de l' harmonie.
La nature et le silence sont synonymes, puisqu' elle
ne parle point. Il faut que ses barrieres se brisent,
pour que les sons harmoniques se fassent entendre.
N' en est-il pas de même de toutes nos sensations ?
Sont-elles autre chose que le contact de notre
principe interne avec le principe externe de tout ce
qui existe ? De-là cette doctrine, que nous voyons
tout en Dieu : mortels, pourquoi l' avez-vous portée
trop loin ?
Il y a deux classes ; mais dans ces deux classes
l' union ne peut se faire sans rupture. N' y a-t-il pas
deux forces en opposition : l' une pour arrêter
l' union ;

p185

l' autre pour la favoriser ? N' y a-t-il pas en outre le
principe qui donne, et le principe qui reçoit ?
Ces quatre nombres peignent au naturel la loi de
toutes les opérations divines et physiques.
Dans ces opérations, tous les corps sont les
réceptacles. Mais les corps, et tous les êtres
matériels, ne sont que des réceptacles sensitifs.
L' homme est à la fois, et un réceptacle sensitif, et
un réceptacle moral et contemplatif.
Méditez sur les couleurs ; vous n' en trouverez que
trois pour la nature périssable, et l' une d' elles est
celle de la mort. Vous en trouverez quatre pour la
nature impérissable, et l' une d' elles est celle de la
vie.
Mortels, ce n' est rien de connoître ces vérités, ce
n' est rien d' en être convaincu ; le tout est de les
réaliser, et de ne vous pas donner un instant de repos
jusqu' à ce que les sensations morales vous soient
devenues aussi naturelles que les sensations
élémentaires le sont pour votre être sensible.
118. Pourquoi l' agent suprême n' a-t-il aucun trouble
dans le sentiment de son être et de sa puissance ?
C' est qu' il agit toujours et que son action ne peut
avoir d' intervalle.
Garde-toi de jamais réfléchir sur ta vertu ; tu ne
connoîtras plus le charme de ce beau nom, si tu
t' arrêtes. Son prix n' est que dans le mouvement. Sans
l' action effective et soutenue, elle ne sera qu' un
germe avorté.
Crains les choses faciles ; il t' est plus aisé de
converser

p186

que d' écrire, plus aisé d' écrire que de prier, plus
aisé de prier que d' agir.
Les entretiens font plus de bien à ton esprit qu' à
ton ame ; le soin d' écrire et de méditer en fait plus
à ton ame qu' à ton esprit : la priere soigneuse et
constante en fait à la fois à ton esprit et à ton ame.
Ton action bien dirigée peut faire plaisir à Dieu
même. Aussi c' est lui qui la donne ; et tout ce que
tu peux par toi-même, c' est de la lui demander avec
ardeur.
Voyez où la pénurie d' action conduit les hommes
insensiblement. Elle les conduit à la pénurie d' idées,
et la pénurie d' idées les amene à n' avoir pour
ressource que les récits.
Tu es un être actif par ta nature ; quand tu vis
éloigné des principes et des vérités qui éclairent, tu
as recours à la peinture de leurs résultats, qui
amuse.
Aussi le monde est plein de gens qui récitent, et
fort vuide de gens qui instruisent. Ils prennent cette
apparence d' action pour l' action même, tant l' homme
est aisément trompé par les similitudes !
Poëtes, orateurs, votre objet n' est que de bien dire ;
l' objet des sages est de bien penser ; l' objet des
justes est de bien agir.
119. êtres pensants, vous tous qui avez reçu la même
origine, pourquoi ne goûtez-vous pas les mêmes
délices ! Quel affligeant contraste votre situation
fait naître dans la scene du monde et dans les
mouvements de mon coeur !

p187

Il y a un bonheur, et vous n' en jouissez pas tous ! Il
y a une harmonie, et vous n' y participez point ! Il y
a une mesure, et vous êtes dans le désordre !
Au milieu de cette harmonie divine, j' entends monter,
comme du fond d' un abyme, des sons aigres, plaintifs,
et que je prendrois même pour des blasphêmes, si un
mot aussi audacieux pouvoit jamais frapper la région
pure et sainte, où la vérité fait son séjour.
Mes jours de joie se sont changés en tristesse, mes
cantiques ont fait place aux cris de la douleur.
Quelle fête peut-il y avoir dans Jérusalem, lorsque
ses enfants sont en esclavage, et se sont rendus les
flatteurs et les officiers des rois de l' égypte
et de Babylone ?
Mon pain ne sera plus désormais trempé que
d' amertume, puisque parmi mes freres il en est qui
sont dans l' indigence , et que d' autres se sont
établi une demeure dans l' iniquité .
Le mal tranche trop avec le bien, pour que l' homme de
desir et de charité puisse avoir un moment de repos.
Je pleurerai, mon Dieu, je pleurerai, jusqu' à ce que
j' aie pu persuader mes freres, que vous seul pouvez
nous consoler.
120. Veux-tu connoître ta supériorité sur la nature ?
Vois combien tu étends ou resserres à ton gré les
facultés des animaux. Tu perfectionnes, si tu le veux,
toutes les substances ; tu es un roi, tu es un ange de
lumiere, ou au moins tu devrois l' être.
Sais-tu pourquoi, plus les objets de tes études

p188

sont élevés, plus il t' est facile d' y faire des
découvertes ? C' est qu' à l' instar de ton esprit, ils
sont plus proches de la vérité. N' hésite plus. Les
sciences de l' esprit sont beaucoup plus sûres que
celles de la matiere.
C' est pourquoi tous les écrivains sacrés disent la
même chose ; tandis que les savants de l' ordre
inférieur se combattent tous les uns et les autres.
Regarde même autour de toi et sur les plus simples
loix de ce monde physique. Les astronomes prédisent
plusieurs siecles d' avance les éclipses et les
révolutions des cieux ; et ils pourroient à peine
prédire, si demain le temps sera clair ou sombre.
Homme, remplis-toi de confiance en ta nature et en
celui qui t' a donné la pensée. Que cette foi ne soit
point une croyance vague et stérile dans de vaines
doctrines. Il faut qu' elle soit active et rapide comme
un torrent ; mais il faut que ce torrent soit
enflammé, pour se pouvoir éclairer dans son cours.
C' est pour que l' homme porte sa tête dans les cieux,
qu' il ne trouve pas ici où reposer sa tête. Et
pourquoi chercheroit-il ici à reposer sa tête ? Ne
tient-il pas à l' unité ? Et l' unité peut-elle trouver
son repos dans l' ordre des mixtes ?
Ame de l' homme, connois le repos qui est fait pour
toi. C' est celui qui est propre à l' unité même :
c' est de sentir que tu es séparée de ce qui est
désordre et corruption ; c' est de sentir que tu nages
en liberté dans l' océan impérissable de la lumiere de
l' ordre et de la vie.

p189

121. C' est sur les nues en fusions que l' arc-en-ciel
frappe et se dessine ; et c' est par-là que les vertus
solaires nous deviennent sensibles.
Sages de la terre, c' est sur vos oeuvres que
l' esprit frappe et se réfléchit. C' est par vous qu' il
nous rend sensibles ses vertus. Tout récipient est
destiné à réfléchir les actions de son ordre.
Universel réparateur, si tu n' eusses pas versé ici-bas
tes dons salutaires, jamais les lumieres et les
faveurs suprêmes n' auroient eu de reflet pour nous.
Jamais nous n' aurions connu les couleurs du véritable
arc-en-ciel. Jamais nous n' aurions connu ce que
c' étoient que les sacrifices.
Nous tenons tous ces dons de celui à qui l' esprit n' a
pas été donné par mesure ; de cet être dont les
faveurs nous élevent si fort au dessus de notre nature,
que nous ne trouvons plus de langues pour les
exprimer, ni d' oreilles qui puissent nous entendre.
Homme, le sentiment de tes besoins spirituels t' amene
l' espérance et le desir, qui est une foi commençante,
le sentiment de l' esprit et de la vraie nature,
t' amene la foi, qui est une espérance complete ;
le sentiment du Dieu homme et réparateur, t' amene
l' amour et la charité, qui sont l' action vivante et
visible de l' espérance et de la foi.

p190

122. Ne demandons plus quel est l' objet de la
science ; il n' est autre chose que de démêler le pur
de l' impur, afin de nous conduire à la région non
mélangée.
Comment la vérité et la science n' auroient-elles pas
pour but notre avancement ? Celui de l' erreur et des
ténebres, n' est-il pas de semer comme Médée, des
membres épars sur notre route, pour nous arrêter dans
notre marche ?
Mais nous sommes presque toujours avertis de
l' approche du poison. Nous le serions encore bien
plus de l' approche de ce qui nous est salutaire, si
notre sensibilité morale s' étoit maintenue dans sa
pureté.
Les animaux annoncent les variations de l' atmosphere ;
et nous, qui tenons à une atmosphere plus active et
plus subtile que la leur, nous ne sentons rien, nous
ne connoissons rien à nos véritables températures !
Est-ce pour cela que la poésie et la morale ont si
souvent mis dans la bouche de l' homme des regrets sur
le bonheur des animaux, des fleuves, et de toutes les
substances de la nature ?
Hélas ! Si la parole avoit pu s' emparer de ces êtres,
ils auroient répondu à l' homme :
ne te lamente plus, nous ne savons pas même si nous
sommes heureux. Assujettis sous la main qui nous
presse, nous allons où elle nous conduit ; nous
n' avons que le bien qu' elle nous envoie, et le plus
grand nombre d' entre nous n' est pas même susceptible
de le sentir.

p191

C' est toi, heureux mortel, dont le sort pourroit
réveiller notre jalousie. Tu peux prévoir tes maux,
tu peux les prévenir ; tu peux jouir de tous les
avantages et du droit de commander même à ces loix
qui nous enchaînent comme des esclaves.
Si tu n' étois pas foible et sans courage, aurois-tu
quelque chose à regretter, et ne serois-tu pas en état
de nous procurer toi-même une portion de ce bonheur
que tu nous envies ?
123. Oui, le culte intérieur est sensible, il l' est
surement plus que le culte extérieur ; mais il l' est
d' une autre maniere. Le culte matériel est pour les
sens de la forme, le culte spirituel pour les sens de
l' ame ; le culte divin et intérieur est pour la vie
intime de notre être.
C' est ainsi que depuis l' enfance jusqu' à la haute
sagesse des êtres célestes, nous pouvons nous élever
de sanctuaires en sanctuaires, avec la certitude que
plus ces sanctuaires deviennent sublimes et
invisibles, plus ils sont actifs et sensibles dans
l' ordre de notre vraie sensibilité.
Ce n' est donc point une parole vaine, celle qui nous
apprend que nous sommes les temples de l' esprit saint.
Aurions-nous des joies si pures et si consolantes, si
elles ne nous venoient d' une région vraie, d' une
région où la vie n' est point fragile ?
Un seul coup d' oeil sur l' homme nous apprend que nous
sommes les extraits de Dieu. Un second coup

p192

d' oeil nous apprend que nous sommes comme les jours
et les ouvertures de son temple puisqu' il se
manifeste par nous.
Les nombres spirituels nous apprennent que nous
sommes sa puissance essentielle.
Ne nous donnons point de relâche que ce temple
antique ne soit reconstruit en nous, et que nous n' y
voyions renaître les quatre denaires, ou cette fleur
vivifiante dont la pâque étoit la tige, et dont toutes
les opérations antérieures étoient la racine.
Ne nous donnons point de relâche que nous n' ayons été
baptisés dans l' esprit, et qu' en l' envoyant sur nous,
le pere de la vie ne nous ait déclarés ses bien-aimés.
124. Jetez les yeux sur la postérité humaine, et vous
ne douterez plus que l' homme n' ait voulu se faire
Dieu ; quel est l' homme qui ne répete pas ce crime
tous les jours ?
Les ardeurs de l' atmosphere ont desséché toutes les
vapeurs, elles les ont accumulées dans le nuage,
comme les aigles qui s' assemblent où se trouve le
cadavre. Les vents se sont déchaînés, la foudre a
éclaté, et tout menaçoit d' obscurcir à jamais le
soleil.
Vertus des cieux, le crime vous a concentrées dans un
point ; mais votre force et votre amour vous ont fait
rompre vos barrieres. La vie a fait son explosion et
s' est répandue parmi l' immensité des êtres.
Femme pure, tu es le doux intermede que la gloire

p193

divine a mis entre elle et nous ; sans toi, cette
gloire nous auroit ébloui. C' est toi qui nous prépares
à son amour, parce que la femme impure nous avoit
préparés au crime, et nous avoit séparés de l' amour.
Lorsqu' on nous envoie à la vie terrestre, n' est-ce pas
dans le sein de la femme que nous faisons notre
premier séjour ?
Point de lumiere pour nous, si un germe divin ne
vient la semer en nous. Point de vertus, si l' amour
céleste ne vient allumer son feu dans nos coeurs.
Point de paroles, si la langue divine ne vient mouvoir
elle-même tous les ressorts de notre langue.
Point d' oeuvres actives en aucun genre, si l' action
vive de l' esprit et de la vie ne vient nous apporter
une base sur laquelle elle puisse frapper pour en
faire réjaillir mille éclairs.
Germe de renaissance, germe d' intelligence, germe
d' amour, germe de sanctification ; quatre pouvoirs
vous ont semés en nous par un seul acte. Que par un
seul acte ces quatre pouvoirs vous réactionnent et
vous fassent fructifier !
125. Chaque jour ma pensée fera le tour de la terre
pour renverser les autels de Bélial : ces autels
vivants dans la mort, et qui ont le pouvoir funeste
de renaître de leurs propres débris.
Chaque jour je tarirai les fontaines empoisonnées qui
coulent dans ces régions d' iniquité, et chaque jour
j' invoquerai l' esprit de sagesse et de prudence,

p194

pour qu' il siege dans les conseils des princes et des
législateurs des nations.
Commencez par rétablir la paix dans vos ames, l' unité
dans vos esprits, la concorde et l' harmonie entre
toute la famille humaine ; les anges eux-mêmes
viendront s' unir à vos hymnes et à vos cantiques.
Parce que la paix et la sainteté sont la joie du
seigneur, en même temps qu' elles sont la joie de
l' homme, et parce que l' arche sainte fait sa demeure
au milieu des joies des élus.
Seigneur, multipliez les prêtres dans Israël,
multipliez la nation sainte, et souvenez-vous que
l' homme est votre peuple choisi. Faites qu' ils
remplissent la terre de vos oeuvres, et qu' il ne s' y
voie d' autres traces que celles des pas de votre
peuple.
126. ô crainte divine, tu n' es toi-même que le
commencement de la sagesse, tu n' en n' es pas le terme
et la fin ; il ne se trouve, ce terme, que dans le
calme et la joie de l' esprit.
Je craindrai Dieu avec mesure, mais je l' aimerai
sans mesure ; je puis trop craindre, et je ne puis
pas trop aimer.
Seigneur, que le feu du ciel vienne en moi consumer
les iniquités d' Israël et de Juda ! Que les
secousses de ma fragile terre ébranlent les colonnes
jusqu' au fondement ! Qu' une guerre universelle
embrase tout mon être.
Que les astres passagers qui l' éclairent perdent leur
lumiere ! Que les cieux et la terre, qui me composent,

p195

soient retournés comme un vêtement ! Qu' il se forme en
moi de nouveaux cieux et une nouvelle terre !
Et que du sein des débris de cet ancien univers, je
voie élever dans les airs le signe de l' éternelle
alliance, et l' étendard du triomphateur dans sa
gloire !
127. J' errois dans les divers sentiers de mon désert :
fleuves, arbustes, animaux des champs et des forêts,
devenez pour moi comme des consolateurs et des amis.
Insectes de la terre, rosée, glaces, esprit des
tempêtes, parlez-moi du seigneur, puisque l' homme ne
m' en parle point. Il étoit le témoignage du seigneur,
il ne vient plus en témoignage ; et notre Dieu n' a
plus de témoins dans l' univers.
Oh ! Hommes, vous voudriez ne point parler de Dieu à
vos enfants dans leur bas âge ! êtes-vous donc sûrs de
trouver, dans leur âge de raison, des instituteurs
assez instruits pour leur en parler de maniere à leur
développer tous les rapports qu' ils ont avec lui ?
Il faut cette condition dans l' âge mûr, pour croire
à quelque chose ; il ne la faut pas dans l' enfance.
L' enfant prend, dans l' instruction vulgaire, la
semence de la croyance divine, et le germe des vertus
morales et religieuses qu' elle contient, et qui sont
analogues à l' essence de notre ame.
Il n' y voit pas les incohérences et les lacunes,

p196

que son âge tendre ne peut pas discerner, et qui ne
sont pénibles que pour l' esprit.
Parlez donc de Dieu à vos enfants, comme on vous en
a parlé à vous-même ; parlez-leur de Dieu, plus
encore par vos actes que par vos discours ;
et quand leur âge sera arrivé, peut-être leur ame,
ainsi préservée, procurera-t-elle des éclaircissements
et des solutions satisfaisantes à leur esprit.
Quel plus bel emploi que celui de préparer des
témoins à notre Dieu ! Ranimons, instruisons les
êtres qui doivent lui servir de témoignage ; et nous
n' aurons plus besoin d' errer dans les divers sentiers
de la nature, et de demander à toutes ses productions
de nous parler de notre Dieu.
128. Tu n' es pas à ta place ici-bas ; un seul de tes
desirs moraux, une seule de tes inquiétudes, prouve
plus la dégradation de notre espece, que tous les
arguments des philosophes ne prouvent le contraire.
L' amour eût-il produit des êtres pour la douleur ?
Qui eût pu le forcer à être le contribuable de la
douleur ?
Votre fils vous quitte pour se lier à une bande de
voleurs : il souffre la faim, la fatigue, l' insomnie ;
il court risque de subir tous les fléaux de la
justice.
Votre coeur paternel vole vers lui pour l' arracher à
tous ces maux : quel insensé dira que c' est vous qui
les lui avez envoyés ? Quel autre insensé dira que
ce ne sont pas des maux ?

p197

Lisez ici la marche de l' amour suprême à l' égard de la
postérité humaine ; voyez si vos ténebres ne prouvent
pas un égarement, et si l' amour suprême ne prouve pas
un réparateur.
Ames paisibles, ne portez pas plus loin vos
questions : quel que soit ce réparateur, il doit être
le seul qui puisse vous délivrer ; quel que soit son
nom, invoquez-le, jetez-vous entre ses bras, il vous
réchauffera dans son sein. Si son amour est
universel, de quelque côté que vous le cherchiez,
vous ne pourrez manquer de le rencontrer.
Le pere n' est point venu, parce que ce n' est point la
pensée de l' impie qui a été coupable ; c' est son
amour qui a failli et qui s' est rendu un faux amour :
voilà pourquoi c' est l' amour qui a commencé la
réparation.
Le faux amour du coupable l' a conduit à un faux acte.
Voilà pourquoi l' action ou l' esprit saint est venu
après l' amour, pour nous aider à opérer des actes
vrais.
Réparateur divin, amour vivifiant, tu es venu nous
guérir et nous rendre nos forces. L' esprit saint est
venu nous aider à nous en servir.
Dieu créateur, Dieu réparateur, Dieu agissant et
sanctificateur : voilà notre ressource, notre remede
et notre maître ; voilà les éléments de notre priere.
Demandons que l' esprit saint prie en nous le pere au
nom du réparateur. La femme pure implorera pour nous
cette faveur. Pourquoi négligerions-nous les secours
de la femme pure ?
Ne sommes-nous pas assez éloignés, assez extra-lignés,

p198

pour qu' un intermede nous soit utile ? Mais
gardons-nous de la placer au-dessus de son rang, si
nous ne voulons pas multiplier les dieux, comme l' ont
fait les nations aveugles et idolâtres.
129. Ne te décourage point, si le succès ne répond pas
toujours à tes travaux. Le laboureur ouvre le sein de
la terre, il y jette le bled, il le recouvre ; puis il
se retire et abandonne son champ aux soins de la
providence.
Quand même la récolte viendroit à manquer, en est-il
moins un ouvrier irréprochable ?
Mais si, après bien des efforts, tu sentois que ton
ame s' éleve et qu' elle aime son Dieu, comment
regretterois-tu tes sueurs et tes travaux ?
Le bonheur de l' homme est dans la main de Dieu, et
c' est lui qui met sur la personne du sage les marques
d' honneur qui lui appartiennent.
C' est lui qui nous dit : considérez l' oeil du
prophete, lisez-y les secrets et les dispositions du
coeur de Dieu, comme vous lisez, dans l' oeil du
ministre d' un roi, les secrets et les dispositions du
coeur de son maître.
Car j' ai rendu l' oeil du prophete la mesure sensible
de mes affections, et j' y trace en lettres vives, mes
ordonnances et mes desseins.
C' est pourquoi j' ai établi l' oeil du prophete, pour
être la lampe de votre coeur et de votre esprit ; mais
si vous négligez d' en considérer la lumiere et de vous
conduire à sa clarté, je ferme l' oeil du prophete, et
tout votre être demeure dans les ténebres.

p199

130. Avec qui me livrerai-je à la joie sur la terre ?
C' est avec celui que j' aurai pu rendre le témoin de
mes pleurs, et qui aura pu s' affliger avec moi sur
les maux de l' homme.
Hommes légers, si j' allois prendre part à vos joies,
vous croiriez encore moins avoir des larmes à verser.
Je serois complice de vos déceptions, et je vous
donnerois la main pour descendre encore plus
profondément dans l' abyme.
Venez, hommes affligés, venez, vous tous qui gémissez
sur l' énormité du mal. Pleurons ensemble, ne nous
donnons aucun repos, que l' aiguillon de la charité
n' ait pénétré jusqu' aux sources de notre vie.
Quand notre coeur aura saigné ; quand notre sang aura
lavé les plaies de quelques-uns de nos freres, alors
nous pourrons chanter des cantiques de jubilation.
Ces délices vous sont inconnus, hommes livrés à la
pente du torrent ; vous ignorez ce que c' est que la
joie, comme vous ignorez ce que c' est que la douleur.
Vous vous transportez, comme l' enfant, à la vue de
ces frivoles objets qui vous attachent et vous
amusent ; et comme lui, vous êtes insensibles et
étrangers aux maux dont la famille humaine est dévorée.
Où trouverez-vous de la mesure ? L' enfant en est
éloigné comme vous ; mais il y tend par sa croissance
et ses efforts.

p200

Et vous, chacun de vos pas ne sert qu' à vous en
éloigner davantage.
N' est-ce donc que par un choc violent, et qu' après
avoir roulé jusqu' au fond du précipice, que vous
pouvez rentrer dans le sentier de l' oeuvre et de la
jubilation ?
131. Sectateurs de la poésie, si vous lisiez les
écritures saintes, combien de merveilles ne vous
offriroient-elles pas ! Vous y verriez des pierres
parlantes dans les temples bâtis avec le sang. Vous y
verriez les guerriers de l' iniquité descendant au fond
de l' abyme, et s' y reposant la tête appuyée sur leur
sabre.
Vous y verriez la divinité fuyant de ses temples, et
n' y trouvant plus de place par la multiplicité des
idoles.
Vous y verriez la charité divine, déliant elle-même le
mors des prévaricateurs et des esclaves, et leur
présentant de sa propre main la nourriture.
Vous y verriez la sublimité, la force, la variété ;
vous n' auriez que l' embarras du choix, et jamais la
crainte de la disette. Mais la main de la sagesse
aveugle vos yeux profanes, lorsque vous parcourez
cette riche et vaste prairie.
Sans cela les fleurs que vous y cueilleriez,
serviroient d' aliment à votre orgueil et de victimes
à la prostitution des opinions humaines. Vous faites
de vos lumieres et des talents de votre esprit une
spéculation pécuniaire ; vous ressemblez à Juda, qui
vendit le sauveur pour quelques deniers.

p201

Comment le trafic se peut-il établir entre des
substances qui ont si peu de rapports ? Si vous
cherchez de la matiere, que ce soit avec des travaux
matériels. L' esprit doit nous servir pour acquérir de
l' esprit et des vertus.
L' écriture sainte a été donnée pour enrichir le coeur
et l' intelligence de l' homme. Ce trésor divin est
comme un parterre fleuri, où l' homme vrai peut se
promener à toute heure ; il le trouvera toujours
rempli de nouvelles fleurs, quand même il les
cueilleroit toutes à chaque fois.
Ouvrez les prophetes ; quel feu, quelles transitions,
quelle foule d' idées et de sentiments qui se pressent
les uns et les autres ! C' est du désespoir, c' est de
la charité pour le peuple choisi, c' est de l' amour et
des cantiques, c' est l' ennui que le sein de leur mere
ne leur ait pas servi de sépulcre.
Poëtes humains, vous seriez plus méthodiques, parce
que c' est vous qui vous commandez votre enthousiasme.
132. Tu te crois seul et isolé, parce qu' il n' y a pas
d' autre Dieu que lui. Comment seroit-il seul ? Sa
pensée ne connoît point d' intervalles, et toutes ses
pensées sont des créations.
Est-il, comme l' homme, infirme et borné ?
S' agite-t-il comme lui dans le cercle étroit de ses
pensées ? Et les voit-il, comme l' homme, refluer
continuellement sur elles-mêmes, et s' embarrasser dans
leur confusion et dans leur impuissance ?

p202

Il pense, et à chaque pensée les êtres sortent en
foule de son sein, comme les rayons innombrables de la
lumiere sortent continuellement de cet astre brillant,
qui lui a été donné pour sanctuaire.
Ces légions d' êtres se succedent comme les vagues de
la mer, ou comme les nuages nombreux poussés dans les
airs par l' impétuosité des vents. Ils ont tous des
fonctions diverses, et ils s' empressent avec ardeur de
les remplir.
Ils réfléchissent la clarté éblouissante de leur
éternelle source, et forment comme des temples placés
d' espace en espace dans l' immensité, pour que
l' immensité soit remplie des louanges et de la gloire
de l' éternel.
Ils temperent cette clarté pour les yeux qui ne
pourroient la soutenir. Ils répandent les vertus
célestes et divines, comme autant de pluies et de
rosées bienfaisantes. Ils versent les grêles et les
orages, pour épouvanter les coupables ; et nulle force
ne prévaut contre les serviteurs de l' éternel.
Irons-nous percer cette loi vive de la création des
esprits ? Irons-nous percer la pensée de l' éternel ?
C' est elle-même qui nous a fait être ; c' est elle qui
nous a lancés hors de son sein.
Les eaux du torrent vont-elles remonter vers leur
source pour lui demander le secret de leur existence ?
Les nues vont-elles rétrograder vers les vents qui les
chassent, pour pénétrer le principe de leur
mouvement ?
La lumiere va-t-elle refluer vers le soleil, pour se
démontrer à elle-même son origine ?

p203

Soyons fideles et dociles à la voix qui nous a
appellés à la vie de la pensée, et qui nous dirige.
Volons devant elle à notre destination, et ne
cherchons point à interroger celui qui a voulu que
notre essence et nos facultés ne fussent qu' après
lui
.
133. Les hommes de vérité sont-ils pour autre chose
ici-bas, que pour y être perpétuellement en sacrifice ?
Ils y sont toujours dans des situations fausses, qui
les usent et qui les détruisent avant le temps.
Amour suprême, c' est un des traits de ta sagesse. Tu
as abrégé le temps en faveur de tes élus.
Immole-toi sans regret, homme de vérité ; la carriere
est douce à celui qui a seulement commencé d' y poser
le pied.
Vérité sainte, celui qui t' aime voit dans l' avenir les
jouissances que tu lui prépares. Il ne voit point les
tribulations présentes qui l' assiegent. Il est même si
rempli d' espérance, qu' il n' a pas le loisir de te
craindre et de redouter ta sévérité.
Héroïques élus du seigneur, c' est dans cette marche
pénible que votre esprit connoît, par une consolante
expérience, qu' il y a une activité, un progrès, un
but et un terme.
Est-ce que le monde peut prendre une idée de la vie ?
Il ne souffre point ; tout s' applanit sous ses pas,
tout prévient sa délicasse ; il ne faut pas que le
temps l' apperçoive.
Mais ce n' est point en s' élevant au-dessus du temps
qu' il devient imperceptible au temps. C' est,

p204

au contraire, en se tenant au-dessous du temps, que le
temps lui devient imperceptible.
Quel choc n' en doit-il pas éprouver, quand il
poursuivra sa route et qu' il remontera dans sa ligne !
Quelle main funeste a transposé la loi des temps
éloignés et qui ne sont plus ? Quelle voix a appris à
l' homme à se bercer des trompeuses promesses de cette
ressemblance ? Cette voix n' est-elle pas l' image de la
bête ? N' est-ce pas celle sans le nom de qui on ne
peut commercer sur la terre ?
N' est-ce pas elle qui, depuis l' origine, a enfanté des
images sans nombre, et les a toutes entassées dans les
sentiers de l' oeuvre du seigneur ?
134. Toutes les paroles des prophetes l' ont annoncé ;
ils percent à toutes les lignes des écritures : mais
ils n' en annonçoient tous que quelques rayons. C' est
pourquoi ils ne le pouvoient pas comprendre ; il
falloit qu' il vînt pour donner de lui-même la
véritable intelligence.
Savants du siecle, vous n' atteignez point au terme
des connoissances, parce que vous dédaignez la seule
clef qui puisse en ouvrir l' entrée. Il est tout, il a
tout fait ; et cependant vous voulez tout connoître,
et même tout opérer et tout produire sans lui.
Bien plus, vous voulez le connoître lui-même sans sa
présence, et juger sa lumiere sans sa lumiere.
Voyez combien le rayon s' étend. Jérémie n' a dit
qu' un mot aux captifs de Babylone, sur l' époque de

p205

leur délivrance ; Daniel, qui est au nombre des
captifs, médite ce mot : le feu s' allume, et Daniel
nous montre tous les détails du sacrifice.
David méditoit sur ses propres cantiques, et
dès-lors les nuits entieres se remplissoient pour lui
des contemplations des oeuvres du seigneur.
Comment la marche des sages seroit-elle connue des
autres hommes ? Elle ne l' est pas toujours des sages
eux-mêmes. On les conduit quelquefois à leur insu, de
peur de les éblouir par l' éclat des merveilles qui les
poursuivent.
Pourquoi le prêtre, dans l' ancienne loi, faisoit-il
brûler des parfums ? Le lévitique nous l' apprend :
c' étoit afin que leur vapeur couvrît l' oracle qui
étoit sur l' autel du témoignage, et que le prêtre ne
mourût pas.
Hommes ignorants et incrédules, cessez de vouloir
percer, par vos propres lumieres, dans cette région
si voilée pour ceux même qui la parcourent.
135. Tout homme doit traverser une fois la grande
solitude, pour y développer son industrie, son courage
et sa patience. C' est là que le vrai devient son
attrait, comme il est le principe et le seul aliment
de notre être.
Il est la mine inépuisable pour ceux qui le cherchent
dans l' humilité de l' esprit et dans la méditation de
ses loix.
Il est le soutien des bases temporelles , la vie
essentielle des bases distinctes du temps , et la
mort des

p206

bases décomposées ; parce que son nombre universel
ne peut cesser d' être en rapport avec tous les
nombres.
Isole-toi dans toi-même, si tu veux sentir tes
pouvoirs immenses et la grandeur de ton origine, et si
tu veux fertiliser ton désert.
Faisons ce pacte, ô Dieu de paix, que tous mes
mouvements viennent de toi ; faisons ce pacte, les
ministres en porteront la nouvelle aux nations, et
notre alliance sera célébrée dans toute la terre.
Est-ce que nous devions avoir des souffrances
d' expiation ? Nous ne devions avoir que des
souffrances de sacrifices ; parce que la charité seule
devoit animer tous les êtres, et qu' ils ne devoient
avoir d' autre emploi que de travailler au
rétablissement de l' alliance.
Jérusalem, ton temple embrasse tous les royaumes de
l' univers, ton arche sainte est dans le coeur de
l' homme. La gloire de son Dieu s' y est réservée un
sanctuaire.
Tout ce qui existe lui sert de lévite, et l' homme
comme un zélé sacrificateur, doit rassembler sans
relâche les nations autour de l' autel des holocaustes.
136. il n' y aura qu' un seul pasteur et qu' un seul
bercail, et au nom du réparateur, tout fléchira le
genou dans les cieux, dans la terre et dans les
enfers.

hommes prompts à juger, vous avez cru trouver là la
conversion du grand dragon, et la sanctification des
abymes.

p207

Oui, il n' y aura qu' un seul pasteur et qu' un seul
bercail, parce que toutes les idoles seront brisées et
tous les temples détruits, excepté celui du vrai
Dieu.
Le culte pur aura conduit les hommes justes aux joies
célestes et au repos de leur ame. Le culte impur aura
conduit les impies à la rage, à la fureur et au
désespoir. Les fruits seront cueillis ; on n' en semera
plus, parce qu' il n' y aura plus de terre : tout est
consommé
.
Oui, au nom du réparateur, tout fléchira le genou
dans les cieux, dans la terre et dans les enfers.
On fléchira le genou à ce nom dans les cieux, pour
célébrer sa gloire et les merveilles de sa puissance.
On fléchira le genou à ce nom sur la terre, parce
qu' il nous aura préservés et délivrés des mains de
notre ennemi.
On fléchira le genou à ce nom dans les abymes, parce
qu' on y frémira de terreur en éprouvant les effets de
son pouvoir.
Dans l' histoire du gérasénien possédé, le pervers
n' adora-t-il pas le réparateur ? Ne se prosterna-t-il
pas à ses pieds ? Malgré cela a-t-il été converti ? Il
n' étoit soumis que par la crainte, et non par
l' amour ; sa soumission craintive lui a obtenu un
changement de lieu, mais non un changement de
disposition.
Job, Zacharie, Michée, Luc, vous nous montrez
l' esprit de mensonge et l' esprit de vérité, ayant des
entretiens sans que l' être impur se rectifie, et il
ne reçoit que des pâtiments par la présence du Dieu
de justice.

p208

137. Qui pourra adresser assez de cantiques à
l' olive ? N' est-ce pas d' elle que vient l' huile de
joie dont l' élu saint a été oint par prédilection ?
Olive, olive, monte tes instruments à dix cordes,
fais-nous entendre ta voix bienfaisante ; il y a trop
long-temps que ta langue est retenue par les liens du
crime.
L' olivier semble être dans le deuil et dans la
tristesse, et c' est le son continuel de sa voix qui
porte la joie, l' amour et la vie dans toutes les ames.
Homme, c' est lui qui seul peut délier ta langue, et
c' est ta langue qui doit délier celle des échos ;
ils attendent que tu parles, pour porter ensuite tes
paroles à toutes les nations.
Famille humaine, parole humaine, si tu réunissois tes
forces, ne ferois-tu pas éclater l' univers ? Ne
ferois-tu pas trembler l' abyme ? Ne pourrois-tu pas
transmuer la mort ?
138. Intelligence, intelligence, n' es-tu pas le
caractere distinctif du prophete ? Si cela n' étoit pas,
l' appelleroit-on le voyant ? Les fais ne sont que la
confirmation de l' intelligence, et ne méritent que le
second rang.
Gédéon, tu demandes à l' ange des preuves de ta
mission, il te les donne. Samuel, après avoir sacré
Saül, tu lui annonces pour preuve de son élection à
la royauté, qu' il va trouver un homme avec du pain et
du vin.

p209

Un homme de Dieu annonce au profanateur Jéroboam,
comment le roi Josias doit traiter un jour les
prêtres des hauts lieux. Pour preuve de sa prophétie,
l' autel se brise, et la cendre qui étoit dessus se
renverse.
Isaïe, tu donnes au roi ézéchias la preuve de la
prolongation de ses jours par le retard de l' horloge
d' Achaz.
Dans la nouvelle alliance, les confirmations sont
actives et instantanées comme la parole.
Quelquefois elles sont prophétiques et intellectuelles :
détruisez ce temple et je le rebâtirai dans trois
jours
.
Quelquefois même on les refuse : ils n' auront pas
d' autres preuves que celles du prophete Jonas
.
Saint Jean ne demande aucune preuve de tout ce que
l' ange lui communique dans l' apocalypse ; et toutes
les confirmations que cet ange annonce, sont pour la
suite des temps, si mystérieuses que l' événement seul
pourra les faire comprendre.
Paul, Paul, tu avois raison de dire avec douleur,
que les juifs demandent des miracles, et que les
gentils cherchent la sagesse. Tout est donc esprit et
intelligence ! Tel est donc le fruit des germes que la
sagesse a semés sur la terre, parce que notre Dieu
est esprit !
139. Comme ils seront doux, ces jours de paix où nous
entrerons dans la demeure des sages, qui ont éclairé
et soutenu le monde depuis l' ébranlement !

p210

Ils nous chériront comme leurs enfants ; ils nous
feront asseoir près d' eux, et ils nous raconteront les
merveilles qu' ils auront opérées pendant leur sainte
carriere.
Abel, énoch, Noé, vous nous instruirez par les
récits de vos oeuvres ; nous nous tiendrons serrés
près de vous pour vous entendre ; et vos discours
laisseront de longues traces dans notre pensée.
Voilà ce qui nous attend au sortir de ce corps de
mort. Voilà les ravissements qui nous sont promis : on
nous y développera les secrets de tous ces événements
que nous n' avons pu comprendre ici-bas ; de ces
événements dont l' histoire des siecles est remplie,
mais dont les mobiles sont cachés dans la politique
sacrée.
140. Comment Dieu ne seroit-il pas plus doux que les
hommes, puisqu' il est même plus doux que l' esprit ?
Si dans vos relations humaines, il se rencontre un
seul point qui blesse vos semblables, ils vous
condamnent sur tout le reste.
Mais pour toi, Dieu suprême, si dans les oeuvres de
l' homme tu vois seulement le moindre degré de
justesse, tu fermes les yeux sur toutes ses
imperfections.
C' est ta miséricorde que tu as chargée du soin de
recueillir nos prieres. Elle n' est occupée qu' à en
trier le bon grain, et elle n' est point rebutée par la
quantité d' ivraie qui s' y trouve.
Les hébreux t' offensoient chaque jour dans le désert

p211

par leurs murmures ; ta gloire descendoit sur l' arche
d' alliance, pour leur reprocher leur ingratitude. Ton
prêtre t' imploroit, et à sa priere tu suspendois ta
vengeance.
Il falloit qu' ils t' eussent tenté dix fois pour
combler la mesure, et pour être condamnés.
Les enfants de ces prévaricateurs devoient errer dans
le désert jusqu' à ce que les cadavres de leurs peres
fussent consommés.
Ils y devoient errer pendant quarante ans, selon le
nombre des quarante jours que les envoyés avoient mis
à parcourir la terre promise. Un jour de grace
méprisée, demandoit un an d' expiation.
Cherchons le seigneur, à cause de son inépuisable
douceur : craignons le crime à cause de nos freres et
de nos enfants ; et par amour pour eux, prenons garde
de retarder par nos fautes leur entrée dans la terre
de promission.
141. Homme, tu n' as point ici-bas de quoi suffire aux
besoins de ton esprit, encore moins à ceux de l' esprit
de tes semblables : il faut que tu puises tout dans
les trésors universels ; qui te les ouvrira ?
Et c' est dans cette disette que tu as l' audace de
tracer des routes à la vérité, et de lui prescrire sa
marche, comme si tu craignois qu' elle ne sût pas
aller seule !
Rentre dans la poussiere. Est-ce par la bouche des
hommes que les ordres doivent te parvenir ? Ne
sais-tu

p212

pas que les conseils des hommes sont vains, parce
qu' ils ne s' assurent pas toujours de celui qui les
préside.
Sonde-les sur leur doctrine. Ils t' annonceront des
événements qui en partie se réaliseront : sois encore
sur tes gardes ; engage-les à réduire eux-mêmes à
moitié tous les tableaux qu' on leur présente.
Parce que la région que l' esprit occupe est beaucoup
plus vaste que la nôtre, et qu' il cherche toujours à
donner aux traits de ses pinceaux toute leur étendue
et tout leur développement ;
parce que l' esprit ne connoît point de temps, qu' il
montre les choses en grand, tandis que la nature et le
temps ne peuvent les recevoir que comme par extrait.
N' a-t-il pas peint au prophete Isaïe, sous les
couleurs les plus terribles de la fin du monde, la
simple destruction de Babylone ?
Dis-leur donc, que la sublime origine de l' homme fait
que les loix, les promesses, les menaces, tout lui est
donné par son Dieu dans une entiere plénitude :
mais que notre extrême foiblesse et l' immense
miséricorde de ce même Dieu, font que tout s' abrege
pour nous dans l' exécution.
Engage-les, pour dernier effort, à ne pas se tenir si
passifs devant les voix qui les dirigent, et à se
souvenir des droits de l' homme.
l' esprit des prophetes n' est-il pas soumis aux
prophetes ?
pourquoi avons-nous tant de troubles
et tant de désordres sur la terre ? C' est que nous ne
nous lions pas d' assez près aux ordres de la vérité,
et que nous nous en tenons trop aux images.

p213

C' est que dans nos oeuvres, ainsi que dans les oeuvres
magnétiques, l' esprit du prophete n' est pas soumis au
prophete ;
que le prophete est non-seulement soumis à son
esprit, mais qu' il l' est encore à la main humaine qui
dirige cet esprit sans le connoître, et qui elle-même
peut être dirigée à son insu par une infinité de
puissances diverses.
Et ces imprudents se glorifient encore des oeuvres
qu' ils operent ainsi par la main des autres ! Tandis
que les hommes de Dieu, plus ils operent de grandes
merveilles par leurs propres dons et par leurs
pouvoirs, plus ils s' humilient et se prosternent dans
le sentiment de leur indignité.
142. Ne prenons pas tant de soins d' orner nos paroles
d' instruction, et de les rendre imposantes par une
culture si étudiée.
Fussent-elles des paroles toutes sublimes, ils n' en
profiteroient pas, les malheureux ! Ils n' ont pas
profité de la parole vive et universelle.
Cependant que manquoit-il à cette parole vive ? Le
nom judaïque étoit la lettre, le nouveau nom étoit
l' esprit. Quelle parole trouveriez-vous, qui fût
comparable à cette parole ?
Ils sont rares ceux qui s' occupent d' ouvrir leur être
au sentiment intime de leurs sublimes rapports avec
leur principe. Il n' y a que cette classe d' hommes qui
sachent extraire le feu de la parole.

p214

Commence chaque jour, comme le prophete, par
exterminer tous les pécheurs de la terre, et par
détruire, dans la ville du seigneur, tous les
fabricateurs de l' iniquité.
Le premier degré de la sagesse est la crainte de
Dieu ; le second, la soif de toutes les vertus ; le
troisieme, l' amour de l' homme universel et
particulier ; le quatrieme, l' amour du souverain être
et de son esprit.
Voilà par où nous parviendrons à faire briller le feu
de sa parole. Seroit-ce du soin et de l' ornement de
nos paroles, que dépendroit l' accomplissement d' un si
grand oeuvre ?
143. Les tempêtes agitent les arbres ; ils en
froissent les branches les unes contre les autres, et
par-là ils en chassent les insectes et tous les
animaux mal-faisants, qui auroient piqué les germes,
et les auroient empêchés de fructifier.
Ainsi la loi du temps et les secousses de notre région
orageuse, nous dépouillent, les uns par les autres, de
tout ce que nous avons d' étranger et de nuisible à
notre véritable croissance.
David, vous étiez pénétré de ces vérités, quand vous
supportiez les malédictions de Sémeï, et que vous
empêchiez Abifaï de lui ôter la vie.
peut-être, disiez-vous, que le seigneur
regardera mon affliction, et qu' il me fera quelque
bien pour ces malédictions que je reçois
aujourd' hui.


p215

il est une coupe plus amere encore ; c' est celle que
nous buvons pour les autres hommes et pour l' énormité
du mal. La connoissance de ses éléments et de ses
propriétés est au dessus de nous.
Parce que cette coupe générale et centrale tombe sur
notre principe même et sur notre centre, attendu
qu' elle part également du centre suprême, ou du foyer
vif de l' amour et de la charité.
Qui que tu sois, si tu bois à cette coupe générale,
ne te plains pas. Il est une tristesse qui mene à la
mort, c' est celle du monde et de la folie ; mais il
est une tristesse qui mene à la vie, et c' est celle de
la sagesse et de la vérité.
Quelle est la mere qui n' est pas comblée de joie, et
qui n' oublie pas toutes ses douleurs, quand elle a mis
un homme au monde ?
144. Quand l' épée du seigneur a tué en nous l' ancien
serpent, alors elle dilate les tentes d' Israël .
Ouvrons notre ame à l' épée du seigneur ; c' est elle
qui doit séparer de nous les nations étrangeres. Sans
elle, nous restons toujours au rang des incirconcis.
Oh ! Combien l' homme est terrible et grand, lorsque
son unité est venue ! Pourquoi naîtroit-il avec un
sentiment si vif de sa supériorité sur toute la
nature ?
Bannis de chez toi tous les doutes et toutes les
craintes que tu pourrois avoir au sujet de ta
puissance

p216

universelle quand tu es régénéré. ce que vous
lierez sur la terre, sera lié dans le ciel.

mais, personne ne peut venir à moi, si mon père, qui
m' a envoyé, ne l' attire
. Il y a donc des élus
nécessaires. Si l' homme n' avoit devant les yeux tous
les types du bien et du mal, comment pourroit-il
connoître et choisir ?
Malheur à quiconque porteroit son idée jusqu' à la
fatalité universelle ! Tous ces types sont les moins
nombreux ; la classe intermédiaire est peuplée
d' êtres plus ou moins libres.
Et, sans doute, la sagesse laisse encore bien des
mérites aux élus justes, pour pouvoir les
récompenser sans caprice ; et bien des torts aux élus
prévaricateurs, pour pouvoir les punir sans injustice
et sans cruauté.
Dieu ne seroit pas le roi de gloire, le roi de paix,
s' il n' étoit pas le roi de justice.
145. Quand tu voudras mettre à profit les
institutions religieuses et en faire usage, tiens-toi
au dessous ; il faut là que tu sois passif.
Quand tu voudras en analyser le sens et l' origine par
la réflexion et le raisonnement, tiens-toi au dessus ;
il faut là que tu sois actif. le fils de l' homme est
maître du sabbat même.

le secret est de te servir tantôt de ton coeur et
tantôt de ton esprit, selon l' occurrence.
Ton esprit est-il satisfait ? Ouvre ton coeur. Tu

p217

pourras te livrer à ses mouvements sans foiblesse et
sans puérilité.
Ton coeur est-il satisfait ? Ouvre les yeux de ton
esprit. Laisse-toi porter sur les ailes de
l' intelligence ; elle te découvrira elle-même les
vrais trésors qui peuvent seuls suffire à tous tes
besoins.
146. Si l' homme n' avoit point négligé de méditer les
loix du seigneur, et de contempler ces objets sublimes
de sa pensée, le mal n' auroit pu pénétrer jusqu' à
lui ; et aujourd' hui même, s' il fermoit son coeur à
l' iniquité, elle n' auroit aucune issue, pour pouvoir
se glisser dans le monde.
Apprenez ici un secret à la fois immense et terrible.
Coeur de l' homme, tu es la seule issue par où le
fleuve du mensonge et de la mort s' introduit
journellement sur la terre.
Tu es le seul passage par où le serpent empoisonné
éleve sa tête ambitieuse, et par où ses yeux jouissent
même de quelque lumiere élémentaire ; car sa prison
est bien au-dessous de la nôtre.
C' est par-là que, découvrant les biens qui nous
environnent encore, il verse son venin sur les plantes
salutaires qui nous sont accordées pour notre
nourriture et notre guérison.
La barriere de l' iniquité est devenue semblable à
l' iniquité même. L' homme a dit aux ténebres :
entrez librement, j' ai commandé à mes sentinelles
de ne point

p218

s' opposer à votre passage. Suivez-moi, voyez et
apprenez tout ce que vous desirez de connoître.
voici mon sceptre, voici ma couronne, voici tous mes
trésors
.
L' ennemi a saisi, d' un coup d' oeil, toutes ces
merveilles ; puis il les a employées pour l' avancement
de son regne, tandis qu' elles ne devoient paroître que
pour l' avancement du regne de la vérité. Il ne s' en
est servi que pour transformer la terre vierge en un
champ d' iniquité et de poisons.
Coeur de l' homme, quels siecles suffiront pour
arracher de toi ce levain étranger qui t' infecte ?
Entendez-vous les efforts douloureux et déchirants que
font les mortels pour vomir cette semence de mort ?
Pleurons, puisque le coeur de l' homme, qui devoit être
l' obstacle des ténebres et du mal, est devenu la
lumiere de l' abomination et le guide de l' erreur !
Pleurons, pour que le mal trouve fermées toutes les
issues, et qu' il soit réduit à errer en aveugle dans
l' épaisse nuit de ses ténébreuses cavernes !
147. Dieu m' a environné de sa puissance, comme les
forts qui sont en avant des citadelles.
Pourquoi arrêterois-je le cours de ma pensée, quand il
la nourrit et qu' il lui donne comme la rapidité des
fleuves ? C' est de nos pensées que nous avons besoin,
et non point des pensées des autres hommes.
Colonnes fondamentales de l' oeuvre, mes yeux vous
contempleront ; vous ferez l' objet de ma joie

p219

et celui de mon admiration. C' est vous qui avez porté
la lumiere aux peuples de la terre.
C' est vous qui ouvrez continuellement la porte du
salut à ceux qui, au sortir de cette terre, marchent
dans les sentiers d' Israël. C' est vous qui, lors de
la fin des temps, conduirez tous ceux qui entreront
dans les saints portiques.
Vous avez toujours les yeux ouverts sur quelques-unes
des régions de la postérité humaine ; et s' il en est
que la loi de la sagesse prive encore de vos regards,
vous les préservez des ténebres absolues, en leur
envoyant des astres intermédiaires qui leur
réfléchissent votre lumiere.
Qui me donnera d' embrasser la hauteur de ces colonnes,
et de saisir toute la beauté de leurs dimensions ?
Leurs bases posent sur la terre des vivants ; leurs
sommets sont couronnés des rayons de l' esprit ; elles
s' élevent jusqu' à la voûte du temple.
élevez-vous, ames humaines, élevez-vous dans l' unité ;
ne quittez pas l' équerre et la perpendiculaire,
jusqu' à ce que vous soyez devenues des colonnes, et
que votre tête se cache dans les cieux.
Vous ferez les mêmes oeuvres que le réparateur a
faites, et même de plus grandes ; parce qu' il
n' agissoit alors que par sa puissance, et parce que,
depuis qu' il est monté vers son pere, vous pouvez
agir, et par sa puissance et par celle de l' esprit.

p220

148. Loix humaines, où placez-vous l' homme quand il a
manqué à l' honneur ? Ne le reléguez-vous pas avec ceux
qui n' ont point d' honneur ?
Pourquoi donc l' homme se trouve-t-il placé parmi les
choses qui n' ont point de parole, si ce n' est, parce
qu' il a péché dans sa parole ?
Aussi Amos avoit-il dit : ils circuleront, ils
iront çà et là, pour chercher la parole du seigneur,
et ils ne la trouveront point
.
Mais au temps marqué, la bonté divine a envoyé la
parole universelle, pour nous servir de sauvegarde.
La loi de justice étoit grande, superbe, entiere et
consolante, parce qu' elle venoit également de la vie ;
mais qui la compareroit à la loi de grace, dont la
douceur est telle, que personne n' en peut mesurer la
hauteur, la largeur, ni la profondeur ?
Et néanmoins cette loi de grace n' est encore que la
seconde loi : qu' on juge donc ce que sera notre joie
quand nous serons dans la loi du pere , ou dans la
troisieme loi, qui sera le complément de la parole et
de la plénitude de son action !
Car tout est parole ; les hommes ne courent-ils pas
sans cesse après son image, en recherchant l' autorité
dans tous les genres ? Leurs entretiens même ne
déposent-ils pas en faveur de la vérité ? Il ne faut
pas y laisser tomber la parole.

p221

149. Ils ont confondu le principe de nos idées avec
les sens, qui n' en sont que les organes. Ils ont
voulu que la matiere pensât, tandis que, loin que sa
présence soit nécessaire pour la pensée de l' homme,
elle n' est pas même nécessaire pour sa sensation,
puisqu' il en éprouve à des membres qu' il n' a plus.
Ils ont voulu, que la matiere nous donnât l' idée de
Dieu, tandis que non-seulement elle ne la possede
pas, mais que même elle n' a pas l' idée de l' esprit.
Ils ont dit qu' ils étoient les peres de l' esprit de
leurs enfants, comme si la nécessité du concours de
deux êtres subordonnés aux loix de matiere, ne
répugnoit pas à l' idée de la production d' un être
simple !
Ils ont voulu former le monde par des unions d' unité,
pendant qu' il n' y a qu' une seule unité, et qu' on ne
peut la joindre avec rien.
Ils ont attribué à l' illusion et à la terreur toutes
les idées intellectuelles et révélées qui remplissent
toute la terre ; tandis que rien ne pouvant, selon
eux, arriver dans notre intelligence, qui n' ait été
dans nos sens ; si ces choses sont dans l' intelligence
de l' homme, c' est prouver qu' elles ont auparavant
frappé ses sens.
Ils n' ont pas voulu prier, parce qu' en s' unissant à
la matiere, ils ont fini par ne se pas croire plus
libres et plus puissants qu' elle.
Ils ont confondu toutes les loix des nombres, en
prenant pour racine ce qui n' est que puissance, et ne
voulant prendre que pour puissance ce qui est racine.

p222

Ils se sont crus auteurs de la parole, parce qu' ils
ont vu parmi eux les langues naître des débris les
unes des autres.
Ils n' ont pas pressenti pourquoi dans les productions
de leur génie, ils trouvoient tant d' avantage à
personnifier toutes les qualités morales, bonnes ou
mauvaises, et même tous les êtres physiques.
Ils ont déshonoré la poésie, et ont insulté à notre
intelligence, ayant l' air d' être inspirés par des
muses, pendant qu' ils ne prenoient leurs inspirations
que dans leur mémoire, ou dans tous les objets qui
nous environnent, et que nous pouvons observer comme
eux.
Ils semblent tous occupés à ravager les moissons qui
devroient les nourrir, et à ne cultiver que les
poisons qui les corrompent.
Oh ! Vérité, répete ici ce que tu fis dire à Isaïe
sur les hébreux prévaricateurs : où frapperai-je ?
ce peuple n' est que plaie de la tête aux pieds. Il
n' y a pas un seul endroit vif où la verge de
correction puisse se faire sentir.

150. Je ne chercherai plus à découvrir la nature du
crime primitif. La charité du réparateur me la fait
connoître. aimez-vous les uns les autres, jusqu' à
donner votre vie pour vos freres. Soyez uns avec
lui, comme il est un avec son pere.

cet être n' est venu que pour balancer la masse
d' iniquités ; il nous en montre le poids en égalité ;
il

p223

en a seulement changé la substance. Si le poids que
le réparateur a apporté est l' unité et l' amour des
autres, celui qu' il est venu balancer, est la
division et l' amour de foi.
Tu t' aimas seul, principe d' iniquité. Tu cessas
d' aimer dans l' unité ; et dès-lors tes facultés furent
perverties, quoique ton essence soit incorruptible.
Manichéens, cessez de croire à la nécessité de deux
principes co-éternels ; vous vous égarez à tous les
pas que vous faites, si vous ne reconnoissez un être
libre et produit par un être nécessaire.
Célébrons la grandeur de l' homme pour qui s' est
opérée une oeuvre, qui est telle qu' il ne s' en est
jamais opéré de semblable en Israël.
C' est parce que Dieu est le terme de l' homme dans les
cieux, que l' homme a été le terme de Dieu sur la
terre. Qu' est-ce qui nous apprend cette vérité ?
Suivez, par l' intelligence, le cours de ses
opérations.
Elles ne furent completes, que lorsqu' il se fut initié
jusques dans les profondeurs du coeur de l' homme. Les
nôtres ne seront completes que lorsque nous serons
initiés par notre amour, jusques dans les profondeurs
du coeur de Dieu.
151. Multipliez-vous une puissance morte, comme la
matiere : vous l' affoiblissez. La puissance vivante,
au contraire, à quelque degré qu' on l' éleve, demeure
toujours intacte, et manifeste d' autant son activité.
Loix du calcul, vous êtes l' image des choses vivantes.

p224

Le terme générateur de toutes les puissances
numériques n' éprouve jamais d' altération, quoiqu' il
produise l' immensité des êtres.
Ne sommes-nous pas portés à tout mesurer, à tout
peser, à tout calculer ? Ne sommes-nous pas faits pour
nager dans l' infini, puisque nous y sommes nés ? Après
avoir acquis et goûté quelques vertus, ne
pouvons-nous pas en acquérir et en goûter de
nouvelles ?
Et cela sans terme, sans fin, comme les nombres,
comme l' éternel, qui est toujours neuf, toujours
s' engendrant de sa propre essence, et cependant
toujours le même dans son action vivante et
vivifiante ?
Le poids ou le plein se trouve dans les principes et
l' action de chaque région. La mesure est disséminée
dans le temps ; et le nombre fermente, comme le feu,
dans les germes de tous les êtres.
Y auroit-il un poids, une mesure et un nombre pour le
mal ? Ce ne pourroit être qu' un poids incomplet,
qu' une mesure fausse et un nombre incertain. Sans cela
le mal auroit un moyen sûr de vaincre le bien, ou au
moins de le combattre et de s' égaler à lui.
Homme, pese-toi avec tes oeuvres, mesure-toi sur les
degrés de ta réconciliation, nombre-toi sur la
vivacité de ta foi, et sur l' ardeur de ton amour.
N' espere rien, si tu n' as pas divinisé ton coeur.
C' est pourquoi ne parle jamais de la sagesse qu' à
ceux qui l' ont déja cherchée. Ceux qui ont cru pouvoir
s' en passer, n' y sont pas propres.


p225

152. Unité fixe, unité variable, unité composée :
voilà les trois quaternaires qui embrassent
l' universalité des êtres.
Voilà pourquoi tout ce qui a reçu l' existence,
porte l' empreinte du premier être ; et l' image de
chaque principe est toujours près de ce principe
pour le représenter.
Dieu puissant, qui pourroit contempler ta gloire,
si tu ne t' enveloppois des esprits, qui sont ton
image ?
Ton serviteur Moïse les a vues, ces puissances,
qui t' accompagnent, qui te suivent et qui
viennent après toi. Car n' est-ce pas là le sens de
ce mot akarim , que la langue sainte nous a
transmis ?
L' intelligence ne trouve-t-elle pas un appui dans
le tableau de ces puissances que tu précedes, qui
sortent de toi, et qui viennent après toi ?
Que penser donc de ces froides traductions, qui
nous ont peint si ridiculement la maniere dont
Moïse a vu Dieu ? Il n' y a qu' un mot primitif.
Voilà pourquoi la vraie étymologie apprendroit
tout.
Sagesse, excuse leur ignorance, et prouve-leur
la vérité dès ce monde. Il y a toujours un
moment dans la vie où l' homme la voit, cette
vérité, non-seulement par le coeur, mais par les
yeux.
Heureux celui à qui tu accordes d' en profiter ! La
science lui deviendra inutile. Ne voyons-nous pas
par-tout de la force, et comme une opiniâtreté de
puissance ?

p226

C' est que tout est en vie, même ce qui est mort ;
et c' est là ce qui montre combien le regne de
l' unité est plus ancien que celui de la
confusion.
153. La science est rapide, comme le temps ;
muable, comme Protée ; mobile, comme l' esprit.
Quelle peut donc être votre espérance, vous,
hommes savants, qui prétendez en expliquer les
monuments ?
Ce que vous découvrirez pour une époque,
pourroit-il convenir pour l' époque suivante ?
Kircher a voulu expliquer les hiéroglyphes
égyptiens et la fable isiaque. Que nous a-t-il
appris ?
Si ces monuments sont le fruit de la sagesse,
étudiez d' abord ce que c' est que la sagesse, pour
pouvoir ensuite découvrir sa liaison avec eux. Mais
cette notion vraie de la sagesse, ne la
poursuivez point par les recherches ordinaires,
elles ne l' ont point encore fait rencontrer.
Si ces monuments sont le fruit de l' ambition, de
l' ignorance et de la mauvaise foi, ils ne méritent
plus que vos dédains.
Malheureux hommes, vous semblez n' avoir pour
but que de trouver aux choses une explication qui
vous dispense de la véritable. Jusqu' à quand
regimberez-vous contre l' aiguillon ?
Vos sciences, vos bibliotheques sont, pour
l' esprit de l' homme, ce que les pharmacies sont
pour son corps. Les unes et les autres ne font que
déposer contre ses lumieres, sa force et sa santé.

p227

Elles servent quelquefois à mitiger ses maux, plus
souvent à les augmenter jusqu' à la mort, rarement
à les guérir, et jamais à le rendre invulnérable.
Que tout homme écrive, s' il le veut ; cela peut
l' aider à former son esprit. Mais que personne ne
lise : cela ne sert presque jamais qu' à le
déformer.
Sur-tout lorsque les écrivains, plus jaloux de nos
suffrages que de notre avancement, craignent de
donner du travail à notre pensée ; et, pour
régner sur nous, ne songent qu' à la retenir dans
l' enfance, et à ne pas lui laisser développer ses
forces.
ô vérité sainte ! Qu' es-tu devenue parmi les
hommes ? N' es-tu pas ce temple, dont le sauveur
disoit qu' il ne resteroit pas pierre sur pierre ?
154. jetez le filet du côté droit de la barque,
si vous voulez trouver de la nourriture.
ne vous
bornez point à plonger l' homme dans la piscine. Que
toutes les eaux de la vie, de la voie et de la
vérité pénetrent en lui, et s' y succedent sans
interruption.
ils monteront et descendront en lui, comme
l' échelle de Jacob. à force de fouler avec leurs
pieds, ils applaniront la voie, et le
vainqueur pourra marcher en triomphe dans le
sentier préparé par les pas de son armée.
Contemplons l' homme ainsi sorti de la piscine. On
va le revêtir d' habits plus éclatants que le soleil.
Il va prendre l' étole de la justice ; sa tête sera
couverte

p228

de la tiare, et il prendra l' épée pour combattre
les ennemis du seigneur.
Il mettra sa gloire à délivrer les captifs, et à
purifier les éléments et l' homme coupable. Voilà
pourquoi, quand par son ordre les pêcheurs auront
jeté le filet du côté droit, ils prendront cent
cinquante-trois gros poissons
.
Malheur à celui qui, après s' être éclairé dans
l' esprit et purifié dans la piscine, se laisse aller
à des fautes indignes de l' esprit ! C' est se
souiller dans l' esprit, c' est soumettre la vie à
la mort, c' est donner la mort à la vie.
Il sera obligé alors de marcher long-temps au
devant de l' esprit, tandis qu' auparavant c' étoit
l' esprit qui marchoit au devant de lui.
155. Quelle est la pensée de l' esprit du
seigneur ? C' est l' ame de l' homme ; c' est cet être
immortel, en qui tous les rayons divins sont
rassemblés.
Quelle est la pensée des puissances actives et
créatrices de la nature ? C' est l' ame animale,
c' est cette substance instantanée, en qui agissent
de concert toutes les puissances productrices,
sensitives et végétatives.
Quelle est la pensée de l' ame immortelle de
l' homme ? C' est ce char glorieux, sur lequel elle
repose, qu' elle devroit animer de son feu, et qui
un jour doit la faire planer dans la gloire.
Quelle est la pensée de l' ame animale ? C' est le
corps matériel, c' est cette production mixte et
sujette

p229

à se décomposer ; parce que les divers principes
qui concourent à la construire, peuvent aussi
diviser et suspendre leur action, quand le centre
qui les lie se retire.
Quelle est la pensée du char glorieux, où repose
l' ame immortelle de l' homme ? C' est une opération
de vie ; parce qu' il tient à une progression, qui
va toujours d' actions simples en actions simples.
Quelle est la pensée du corps matériel ? C' est une
opération de mort ; parce que, tenant à une racine
qui n' est pas simple, plus ses résultats se
propagent, plus ils se divisent et s' affoiblissent.
Et c' est par ces filieres corruptibles et fragiles,
que la vérité, l' amour, la lumiere et la vie ne
craignent point de passer.
Pensée humaine, rassemble les mondes, rassemble
tous les esprits, rassemble le poids de tout ce qui
a reçu l' existence : tu ne pourras jamais obtenir
par-là de quoi évaluer l' amour de ton dieu.
156. J' ai un tableau vaste à considérer. Le
réparateur s' est transfiguré aux yeux de trois de
ses élus.
Il a développé, devant eux, le germe de l' homme
primitif. Il leur a fait connoître la splendeur de
cette forme glorieuse, dont nous aurions tous été
revêtus, si nous eussions suivi le plan de notre
origine ; et il leur a montré le terme.
Si les hommes eussent été plus prêts à rentrer dans
la vérité, si l' humanité entiere ne se fût pas
jetée sous

p230

le joug de la matiere et des ténebres, cette forme
glorieuse seroit restée dans sa splendeur, et elle
auroit relevé l' homme par la force de son
attraction.
Mais le poids du crime la fit rentrer dans son
épaisse enveloppe, et il fallut qu' elle en sortît
de nouveau par violence, puisqu' elle en étoit
sortie en vain par la charité.
La terre ne trembla point à cette
transfiguration ; les cieux ne furent point
obscurcis ; les morts ne sortirent point de leurs
tombeaux, et ne se promenerent point dans les rues
de Jérusalem, pour en épouvanter les habitants.
C' étoit l' amour seul, c' étoit la derniere tentative
de l' amour, qui essayoit encore s' il pouvoit se
passer de la justice.
Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu
rassembler tes enfants, comme une poule rassemble
ses petits sous ses ailes ? Et tu ne l' as pas
voulu !
157. Excepté des crimes, des souillures, ou de
coupables négligences, qu' est-ce que l' homme offre
sur la terre ?
Quel abyme que son séjour ! Quelle cruauté
dans sa maniere de payer les bienfaits de Dieu !
Quel suicide continuel pour son ame, que sa
conduite !
Oh ! Homme, puisse la main suprême t' arracher à
ce cloaque et à ce précipice toujours ouvert ! Au
lieu

p231

de transmettre les lumieres et la vie à tes
semblables ici-bas, tu ne sais pas même t' y
préserver des ténebres et de la mort.
Dieu de paix, lorsque nous nous livrons à la
priere, pourquoi sentons-nous que le crime et toutes
ses traces s' éloignent de nous ? N' est-ce pas
parce que vous êtes assez miséricordieux pour ne
plus vous en souvenir ?
N' est-ce pas parce que l' oeil de votre amour, en
se portant sur nous, y porte, en même temps la vie,
qui peut régénérer jusqu' à la mort même ?
Quelques crimes que nous ayons commis, ne
désespérons jamais d' en obtenir la guérison,
pourvu que nous nous déterminions à la demander.
Notre humiliation, notre repentir aident à
développer la gloire et la tendresse de notre pere
céleste, et ce sont là ses suprêmes attributs.
Sans l' aveu de nos fautes, la punition ne
ressemble plus à la justice ; elle ressemble à la
barbarie. Sans l' aveu de nos fautes, le pardon ne
ressemble plus à une grace, il ressemble à un
caprice.
Après le premier crime, l' homme coupable s' est
adressé directement à Dieu ; après le second
crime, il n' a pu s' adresser qu' à l' esprit.
Lorsqu' ils descendent au dessous de l' esprit, il
n' est pas jusqu' aux pierres qui ne fussent prêtes
à entendre l' aveu de leurs crimes. N' est-ce pas
elles dont le seigneur a dit, qu' il en pourroit
sortir même des enfants à Abraham ?
La voie de la paix est par-tout ouverte pour
l' homme ; elle descend avec lui dans tous les
abymes

p232

où il se plonge : et vous voudriez faire une
religion particuliere, comme si la religion vraie
n' étoit pas universelle et de toutes les nations !
158. Quel est le tableau que la nature matérielle
nous présente ? Des substances en germe, des
substances en végétation, des substances en
production.
Quels sont les moyens que les hommes ont de
commercer entre eux ? L' écriture, quand ils sont
séparés ; la parole, quand ils se peuvent
entendre ; l' action, quand ils se voient.
L' ami qui nous la donne, la pensée, pourquoi
ne suivroit-il pas toutes ses progressions ?
Pourquoi ne renfermeroit-il pas des substances en
germe, des substances en végétation, des
substances en production ?
Tout est tableau dans les oeuvres de la pensée.
Elle ne se présente jamais à nous que sous une
forme sensible ; parce que tout est complet dans
la source qui la produit.
Cette forme sensible est son écriture. Mais l' on ne
s' écrit, que lorsqu' on est séparé ! Ce sont là les
substances en germe... ne pouvons-nous pas
entendre la voix des hommes au milieu des
ténebres, et sans les voir ? Ce sont là les
substances en végétation...
mais il y a un troisieme degré ; mais nous voyons
agir les hommes, quand ils sont près de nous et que
la lumiere les éclaire ! Ce sont là les
substances en production...

p233

il est donc vrai que l' on écrit aux hommes, que
l' on leur parle, que l' on agit devant eux,
quoiqu' ils s' en aperçoivent si peu ; comme il est
vrai que toutes ces choses se passent
matériellement devant les enfants, qui ne s' en
aperçoivent pas davantage.
Vérité, vérité, qui pourroit aimer autre chose
que toi ?
159. Il semble que dans les demeures sacrées et
destinées aux cérémonies saintes, il y ait un
pouvoir invisible qui porte en soi un caractere
efficace et salutaire, et qui l' imprime sur tous
les êtres qui se trouvent dans ces enceintes.
N' y sentez-vous pas les passions se calmer,
l' esprit s' éclaircir, le coeur se réchauffer ? Les
choses du monde s' y plongent dans leur néant. Les
rayons de la vérité nous y remplissent de lumieres
vives et de joies qu' on ne sauroit peindre.
Ne sentez-vous pas même que vous en sortez,
plaignant les hommes, et étant plus disposé à les
aimer, tandis que vous n' y étiez entré, peut-être,
qu' en les déchirant et les haïssant dans votre
coeur ?
C' est que la priere fait sa demeure dans ces
asyles, et que, malgré l' iniquité des hommes, elle
est plus forte que leur souillure. C' est qu' elle y
purifie continuellement l' atmosphere, et que vous
participez à sa pureté, dès que vous approchez
de ses influences.
Quelque distingué que soit un génie, même dans

p234

les choses de l' esprit , il ne pourra se
soutenir, qu' autant qu' il habitera avec la piété.
N' est-elle donc pas assez sublime pour lui, cette
idée, de pouvoir sentir et proférer, que nous
avons Dieu pour notre pere, et que, par ce seul
mot, nous ennoblissons toute la famille humaine,
en même temps que nous réunissons tous ses
membres par les liens de l' amour et de la
fraternité ?
N' est-elle pas assez sublime pour lui, cette idée,
de sentir qu' il ne doit pas prononcer ce mot de
pere devant son dieu, s' il y a un homme dont il
ne soit pas le frere et l' ami ?
Priez, priez, jusqu' à ce que vous vous sentiez
poursuivi par la concupiscence de cette jouissance.
C' est là la vie de votre être.
Sortez, rameaux divins, qui êtes comme engendrés
par la priere. Couvrez de vos ombrages les sentiers
qui conduisent au temple du seigneur, afin
que les nations connoissent que les voies qui
menent au seigneur, sont douces au dessus de toutes
nos pensées.
160. Tout ce qui ne naît que de l' homme, est
condamné dans notre tribunal intime. Mon
admiration cherche par-tout, et dans mes
semblables, et dans moi-même, quelque chose de
supérieur à ma propre espece ; et quelle que soit la
clef d' un pouvoir, je ne la respecte plus, dès que
je vois jour à m' en emparer.

p235

Humanité malheureuse, as-tu besoin de ces moyens
pour te prouver l' existence d' une puissance
supérieure à toi, et celle de ton propre caractere
immortel ? Non, ce n' est point là que portent tes
doutes primitifs ; c' est sur le but, la loi et la
destination de ces deux êtres.
Ce n' est qu' après avoir essayé en vain de leur
fixer une relation, que tu as pris le parti
d' abandonner la persuasion de leur existence. Il
n' est point d' homme en qui le matérialisme et
l' athéisme soient des idées meres.
L' un et l' autre ne sont en lui que des idées
secondaires, que des idées diminuées d' une
vérité radicale
, qu' il avoit contemplée
d' abord avec complaisance, qu' il a laissée ensuite
s' éloigner de lui par désespoir de la saisir ;
mais qui lui est tellement naturelle, qu' il la
regrette toujours en secret, et que rien, pas
même la vertu, ne peut la remplacer dans son
coeur.
Qu' ont fait les hommes pour arriver à la
connoissance de ces deux êtres ? Ils ont voulu,
par une loi d' analyse, opérer sur ce qui est
simple. Ils ont voulu traiter la pensée comme les
objets composés.
Ils ont pris le scapel, et ont entrepris la
démonstration de l' intelligence, comme
l' anatomiste entreprend celle des animaux.
Mais la main de l' anatomiste n' est-elle pas
meurtriere ? Et le moindre des actes qu' elle opere
pour connoître les corps, n' est-il pas un acte de
destruction ?
Nature intellectuelle de l' homme, lorsqu' ils t' ont
ainsi disséquée par cet instrument pernicieux,
pouvois-tu

p236

te montrer vivante, comme tu le seras toujours
dans ton ensemble ?
Non, tu n' as plus offert que des membres isolés,
défigurés, et qu' il faudroit ensevelir dans les
sépulcres.
Et c' est sur cette base brisée, et qui va toujours
en s' écroulant, qu' ils ont élevé l' édifice de
l' homme et du souverain créateur des êtres !
Savants, oubliez vos sciences, elles ont mis le
bandeau sur vos yeux !
161. Me croirai-je en mesure avec la sagesse,
quand j' aurai suspendu ma vengeance contre un
homme qui m' outrage ?
Je n' y serois pas, même quand j' aurois remercié
la main suprême qui m' auroit envoyé cette épreuve,
et quand j' aurois remercié celui qui auroit été
cause que j' aurois quelque chose à offrir.
Ce seroit pour mon propre intérêt que j' aimerois
un pareil homme, et ma charité ne seroit pas pure.
C' est quand je sentirai que j' aime cet homme pour
lui, que je serai en mesure ; c' est quand je
sentirai que je donnerois ma vie pour lui, et que
je ne m' apercevrois pas des maux qu' il me fait.
C' est alors, dis-je, que j' aurai atteint le seul
point qui puisse servir de contre-poids à
l' injustice.
Voilà le modele que tu nous as donné, réparateur
saint et sacré, et voilà celui que nous devons
suivre ; car c' est de songer à nous que provient la
cause de tous les maux.
Je ne tiendrai pas mes yeux toujours attachés sur

p237

les maux de la terre. Mon ame deviendroit
tellement absorbée dans sa douleur, qu' elle ne
connoîtroit plus la paix de son dieu, et qu' elle
prendroit le regne de la mort pour le regne
éternel de l' unité.
Mais je ne tiendrai pas toujours mes yeux élevés
vers les cieux. Mes jouissances seroient si vives
et si abondantes, que mon ame oublieroit qu' il
existe des maux, et que je deviendrois comme
étranger aux douleurs de mes freres.
Pourquoi avons-nous acquis la science du bien et
du mal ? Nous ne pouvons nous soustraire à cet
arrêt de la justice. Nous ne soutiendrions pas
ici-bas la joie pure et continuelle.
Nous n' y soutiendrions pas non plus le mal absolu
sans intervalle. Si le soleil étoit toujours sur
notre horizon, il nous consumeroit. S' il n' y
paroissoit jamais, notre terre deviendroit bientôt
une masse morte, où la stérilité et le néant
étendroient leur empire.
162. J' ai coupé et rompu moi-même une portion de
l' héritage que tu m' offrois avec tant de largesse.
Paie ma dette. Si je leur ai fait du mal par mes
iniquités, fais-leur du bien par ton amour. Je n' ai
que des graces à te rendre, et des pardons à te
demander.
Quand j' aurai été guéri de mes propres maux,
et quand j' aurai guéri ceux de mes freres, c' est
alors que le nom du seigneur fera renaître en moi
le rameau d' or, et qu' il donnera à mon bras le
pouvoir de fermer l' abyme.

p238

Héros fabuleux, vous alliez bien vous-mêmes,
selon vos poëtes, prendre vos armes triomphantes
des mains de vos divinités imaginaires !
Alors j' entonnerai l' hymne sacré, que chantent
sans cesse les anges de paix dans la cité sainte ;
cet hymne, dont les sons ont retenti depuis
Zabulon jusqu' à Juda ; parce que l' étoile de
Jacob venoit réunir les deux peuples et les deux
royaumes.
Hélas ! Si l' homme restoit toujours enfant, jamais
le mal n' auroit de prise sur lui, ni sur sa
pensée. Il croîtroit paisiblement dans la sagesse.
Il y deviendroit aussi élevé et aussi robuste que le
chêne l' est entre les autres arbres de la forêt.
C' est toi, ami fidele, qui combattrois pour lui,
et pour ainsi dire à son insu. Si, pour accomplir
sa loi, il a un combat indispensable à livrer, il
verroit le mal, mais il ne le connoîtroit pas dans
son coeur. Son coeur seroit toujours dans
l' innocence, lorsque son bras et sa parole
seroient la terreur de l' ennemi.
Parole sainte, donne-moi de recouvrer l' âge de mon
enfance ; parce que plus l' homme se souille, plus
il devient foible et comme la proie de tes
adversaires.
163. Sur le sommet de ces édifices merveilleux,
élevés à si grands frais, et qui étalent tant de
magnificence, j' ai vu la nature humilier l' homme
par les plus simples productions.

p239

Sur ces fruits du faste, je l' ai vue, produisant
un brin d' herbe, la plus légere mousse, et par cette
seule oeuvre effacer toutes les oeuvres et tout
l' orgueil des humains.
le lys est mieux vêtu que ne l' étoit Salomon dans
toute sa gloire.
homme, quand ouvriras-tu tes
yeux sur ces puériles merveilles qui sortent de
tes mains ?
Tu ne peux opérer que des transpositions, tandis
que les oeuvres de la nature sont des créations
continuelles. Par-tout elle suit son oeuvre, et
jamais elle ne s' apperçoit des tiennes.
Que lui importe que tu transposes toutes les
substances ? La perle et le diamant ont-ils
acquis une gloire de plus, pour être sortis de leur
demeure et être venus se placer sur le bandeau des
rois ?
Encore si dans ces usages et dans ces conventions
du luxe, ton intelligence appercevoit des traces de
ce qui attend un jour l' homme de vérité !
Si tu t' élevois jusqu' à l' idée de ces temples
magnifiques, que l' homme de paix habitera dans les
siecles futurs, et où un or plus pur que celui de la
terre, et des pierres précieuses plus
transparentes que le diamant, seront comme les
signes éternels de sa gloire et de ses vertus !
Reveille-toi, reprends les titres de ta
supériorité sur la nature même ; tes oeuvres
fragiles disparoîtront, et les merveilles de tout
l' univers rassemblées, n' égaleront pas une seule
de tes oeuvres vraies. Ne peux-tu pas agir sous
l' oeil de ton dieu ?
Que la nature demeure dans le silence, elle ne sait

p240

pas seulement qu' il y a un dieu. Elle en exécute
les ordres en aveugle ; elle n' a ni la mémoire, ni
la conscience de ce qu' elle opere.
164. L' oeil qui contemplera la terre en grand et
dans ses désordres, y verra des signes terribles de
la puissance de son auteur.
Qui est-ce qui a accumulé ces masses énormes de
rochers dont le globe est hérissé, et où toutes
les loix de l' équilibre et de la gravité semblent
oubliées ?
Qui est-ce qui souffle ces tempêtes désastreuses,
qui tantôt ravagent des contrées entieres, tantôt
élevent sur les mers des montagnes ambulantes, et
y creusent des précipices plus effrayants et plus
profonds que ceux que l' on rencontre sur la terre ?
Qui est-ce qui a allumé ces gouffres de feu, qui,
à la fois, consument et ébranlent notre triste
demeure ?
Insensé, il n' y a que toi qui ne verras pas là les
traces imposantes d' une ancienne vengeance, et les
actes encore parlants d' une puissance irritée.
C' est par pitié pour toi qu' elle ne t' en offre plus
que les traces ; elle veut voir si à ce spectacle
tu pourras de toi-même faire un retour vers elle,
et lui rendre hommage.
Elle a traité autrement les anciens
prévaricateurs : elle a lancé ses foudres sur eux ;
elle les a écrasés sous le poids des fléaux de sa
colere. Tu ne parois sur

p241

le champ de bataille que le lendemain du combat ;
mais c' est encore assez tôt pour t' apprendre
combien il a été terrible.
Mes yeux contemplez la nature sous ses faces
brillantes et enchanteresses ; n' y voyez plus cette
effrayante justice. Pénétrez dans l' intelligence de
cet emblême universel, il n' a été donné que pour
être entendu.
L' auteur des choses a enveloppé l' univers de son
nom ; il a posé à chaque région un extrait de ce
nom puissant, pour y demeurer et les balancer l' une
par l' autre.
Ainsi l' univers plane au-dessus des abymes, parce
qu' il est suspendu aux rayons du nom du seigneur,
et que tous les rayons du nom du seigneur sont
vivants, comme lui, par eux-mêmes.
Voilà pourquoi ils peuvent servir de guides au
voyageur égaré, puisqu' il n' y a pas un point de
l' espace où il ne puisse trouver une lumiere
vivante, comme la parole.
Pere des humains, quelle est donc l' étendue
infinie de tes merveilles et de ta sagesse ? Il
faut que tout ramene à toi ; quand ce ne seroit pas
pour t' aimer, ce seroit pour tomber d' admiration
devant ta puissance.
165. Le milieu des temps étoit l' intervalle entre
la justice et la miséricorde : aussi Paul,
d' après Habacuc, nous annonce-t-il que le milieu
des temps étoit le temps choisi.

p242

Ce n' est point devant les yeux que nous devons
chercher à avoir l' esprit. Notre coeur est sa
véritable demeure, parce que le coeur de l' homme
est aussi le temps choisi, puisqu' il est
l' intervalle entre la lumiere et les ténebres.
Coeur de l' homme, si tu marches seul, tu
t' exaltes, tu t' évapores, ou tu fais place à
l' orgueil. Veux-tu devenir vain, comme l' avare, qui
aime à contempler les signes de sa puissance,
parce qu' il est vuide ?
Veux-tu devenir vain comme l' homme de luxure, qui
ne cherche qu' à s' emparer des principes des sens,
moins pour en jouir que pour les corrompre ?
L' impétuosité de la matiere et des passions est
moins criminelle.
Notre coeur est sans cesse dans les douleurs de
l' enfantement. C' est l' esprit seul qui peut nous
soulager dans ce travail, et nous procurer
d' heureuses délivrances. Ne faut-il pas que nos
pensées circulent et reviennent à nous pour nous
être sensibles ? Combien de barrieres peuvent les
arrêter et briser le cercle !
Une mere aura-t-elle de la joie, oubliera-t-elle
ses douleurs, si elle ne voit le fils auquel elle
vient de donner la vie ?
Esprit, esprit, c' est toi qui conduis l' homme à
son terme, c' est toi qui veilles sur toute la
postérité de ses idées.
Les malheureux, ils ne voient pas combien leurs
oeuvres factices, ces fruits de la seule pensée
de l' homme, offrent de ressources à l' ennemi !
N' a-t-il pas un droit imprescriptible sur tout ce
qui n' est pas la vérité ?

p243

Refusez-lui tous vos moyens : il sera obligé de
porter son activité contre lui-même, et former,
dans son propre royaume, une guerre intestine ; et
vous pourrez alors remplir en paix le temps choisi,
et conduire vos pensées à un heureux terme.
166. Vous convenez donc, savants littérateurs, que
le sublime est indéfinissable ! Vous convenez qu' il
nous transporte hors de nous, comme malgré nous ;
et sans nous dire ce qu' il est, vous vous
bornez, comme Longin, à traiter des sentiers qui
y conduisent !
Vous nous peignez différents genres de sublime,
vous nous citez les endroits sublimes de nos
poëtes.
Vous nous citez la réponse de cette mere à qui
on parloit du sacrifice d' Isaac : Dieu
n' auroit pas demandé ce sacrifice-là à une mere,

sans faire attention qu' Isaac, étant le fils de la
foi, ne pouvoit se comparer à un fils des sens et
de la matiere.
Vous nous citez l' élévation de ces guerriers qui,
à la vue du mausolée d' un grand général, tirent
leur sabre et l' aiguisent sur le marbre de sa
tombe.
Tous ces tableaux nous animent, nous échauffent,
et ne nous instruisent pas. Nous le sentons le
sublime, nous sentons combien peu il est dans notre
dépendance. Pourquoi donc est-il impossible de le
définir ? En voici la raison :
le sublime, c' est Dieu, et tout ce qui nous met
en rapport avec lui. Le sublime, c' est Dieu, parce
que Dieu est le plus grand et le plus élevé des
êtres.

p244

Tout ce qui tient à sa sagesse vivante et sacrée
a sur nous un empire irrésistible. Toutes les
vertus, tous les sentiments estimables, toutes les
lumieres de l' esprit sont autant de rayons de cet
éternel et impérissable soleil.
Lorsque quelqu' un d' eux vient à nous réchauffer
dans un ouvrage ou dans un fait quelconque, nous
jouissons de la douce sympathie que ce rayon
rétablit entre nous et notre élément naturel.
Voilà la source du sublime, voilà pourquoi les
hommes ne peuvent le définir, puisqu' il est le
fruit d' un arbre plus grand qu' eux. Voilà aussi
pourquoi tous ceux qui ne croient pas à ces grands
rapports produisent si peu de sublime.
Ce sont des branches qui d' elles-mêmes se
détachent de ce grand arbre ; elles ne participent
plus à la seve génératrice que lui seul renferme
et peut communiquer.
D' où vient que vous regardez, comme tenant le
premier rang dans l' ordre du sublime, le mot de
Moïse sur la lumiere ?
C' est que, lorsqu' il l' a prononcé, il se tenoit
attaché à ce grand arbre, dont vous voulez vous
tenir séparé.
Un autre être nous offre tous les genres de
sublime :
le sublime de l' intelligence et du
discernement ;
le sublime de la douceur et de l' amour ;
le sublime de l' héroïsme et du courage ;
le sublime de l' éloquence et de la logique ;
le sublime de la sainteté et de la priere ;
le sublime de la force et de la puissance ;
le sublime de la charité et du dévouement.

p245

Oeil de l' homme, je te supplie, ne rejette plus
cette source vivifiante de tout ce qui est
sublime, et cherche à te réchauffer à l' aspect de
ses dons et de ses vertus !
167. Tu as beau avoir en toi le terrestre, le
spirituel et le divin ; on diroit qu' un venin,
répandu sur la face de toute ton espece, te
fascine les yeux, et te cache la beauté et la
vérité des merveilles qui t' environnent.
Pourquoi ne vois-je que la mort, tandis que la
vie est par-tout ? Pourquoi suis-je réduit à
errer parmi les sépulcres, tandis que l' univers
entier vert de portique à la sainte Jérusalem ?
Ornements sacrés de cette ville superbe, ne vous
dérobez plus aux yeux des mortels. Que les
pierres précieuses sortent de la mine, que les
métaux s' épurent, et que l' astre du jour revienne
embellir l' univers !
En quel temps les hommes se sont-ils plus occupés
des sciences de l' esprit, malgré le regne
ténébreux des faux savants ?
En quel temps des ames de desir se sont-elles
plus disposées à marcher vers le temple ? Et
cependant le temple ne paroît point encore.
Seigneur, seigneur, toi seul connois les temps
et les époques ; et tu ne regles point tes
oeuvres sur la foible sagesse de l' homme.
Le juif même pourroit-il résister à la vérité, au
nombre et à l' intelligence, si on les lui
présentoit ?

p246

Mais son heure ne paroît pas encore tout-à-fait
venue ; c' est Dieu lui-même qui lui a mis le
bandeau sur les yeux, il n' y a que Dieu qui puisse
le lui ôter.
Ne livrez pas votre confiance à toutes les voix qui
vous parlent. Il en est qui peuvent sortir de vous,
parler en vous, et n' être pas la voix de l' esprit.
Ne vous livrez pas à la confiance dans les
prodiges que ces voix vous annoncent, quand même
ils seroient en partie justifiés par l' événement.
Il suffit quelquefois que vous vous occupiez avec
trop de soin de ces prophéties qui vous frappent,
pour qu' il en résulte quelques effets.
Pensée de l' homme, une partie de tes dangers ne
se trouve-t-elle pas dans ta propre grandeur ? Et
si tu n' étois pas si puissante par ton essence,
aurois-tu besoin de tant veiller sur l' exercice et
sur les suites de tes pouvoirs ?
Aurois-tu à craindre de prendre tes propres
oeuvres et tes propres résultats pour ceux de la
sagesse suprême, et d' être trompée par les
similitudes ? Au moins tâche de te tromper seule,
et de ne pas entraîner les nations dans ces
illusions ténébreuses.
168. Que m' apprends-tu, homme simple et près de la
nature, toi que je vois quitter la vie avec tant
de calme et de tranquillité ? Que toute l' espece
humaine l' auroit quittée de la même maniere, si
nous fussions restés dans notre situation
naturelle.

p247

Mais la carriere de la vie eût été un paradis
anticipé, et la voie de notre retour seroit trop
douce ! Elle le seroit tellement, que nous
n' aurions à faire que des prieres d' actions de
graces, et jamais celles du repentir et du
gémissement.
Qui ne l' a pas éprouvé ? Tous les entretiens vrais
ne se terminent-ils pas par d' heureux mouvements
intérieurs, qui nous font goûter Dieu, et qui nous
portent à le louer par la délicieuse paix qu' il
donne à notre ame ?
Si les mauvais entretiens corrompent les bonnes
moeurs, ne faut-il pas que les bons entretiens
corrompent et rectifient les mauvaises moeurs,
et fassent connoître à l' homme qu' il est né pour
être continuellement l' adorateur de Dieu ?
Oh vous, êtres purs et environnés des lumieres
de mon dieu, oh vous qui ne languissez point,
comme l' homme, ous la loi des heures, aidez-moi
à faire, comme vous, ma demeure dans la priere
et dans les cantiques du seigneur !
Je ne peux plus retrouver le calme et la
tranquillité dans la demeure de l' homme ;
lui-même en a détruit toutes les douceurs et
toutes les loix, puisqu' il a mis à leur place son
esprit et sa volonté.
Son séjour terrestre ne ressemble plus qu' à un
antre al-fain et peu sûr, et où le voyageur ne
s' arrête que pour laisser passer un orage.

p248

169. Ne dites point que Dieu se laisse emporter
par un esprit de colere et de fureur. Toutes ces
expressions ne sont que les images des différents
degrés que l' homme parcourt ; elles ne sont que
l' histoire de ses écarts et de ses chûtes
journalieres.
Dieu envoie-t-il le mal aux hommes, comme un
tyran, pour les punir et pour les tourmenter ?
N' envoie-t-il pas plutôt les hommes au mal pour
le combattre et pour faire leurs preuves, afin
qu' ensuite ils soient avancés en grades dans les
armées du seigneur ?
Que l' homme s' unisse à Dieu, le bonheur
l' embrase et le suit par-tout.
Descend-il d' un degré : la langueur s' empare de lui.
Veut-il descendre encore plus bas : il va éprouver
la privation, la contrainte, l' horreur de la
souffrance et de la rage. Voilà comment les hommes
se fixent un destin, et Dieu les prend ensuite
dans l' état où ils se sont mis.
Il l' a dit et il ne trompe point, il fait même la
volonté de ceux qui le craignent. Il fait la
volonté de ceux qui le cherchent et qui le
chérissent
.
L' amour et la priere de l' homme sont plus forts
que sa destinée. Remplissez-vous d' espérance, ames
de paix ; remplissez-vous de courage, montez au
dessus de la région du destin, montez à la région
des délices et de la joie.
La région du destin est trop sévere et trop
rigoureuse pour l' ame de l' homme ; la région où le
destin

p249

ne regne pas encore, est celle qui convient à
l' étendue et à la liberté de son être.
Celle où le destin ne regne plus, est le comble
de l' horreur. Ce n' est point Dieu qui a fait cette
région épouvantable ; ce n' est point lui non plus
qui a fait la région du destin : il est doux et
bienfaisant dans tous les points de son
immensité.
C' est vous, poëtes mensongers, qui avez donné
le destin comme un attribut à vos dieux
fabuleux ; vous avez à la fois dégradé la majesté
du dieu suprême, et diminué l' intelligence
humaine.
Le seul destin de notre dieu est d' être à jamais
l' éternel dieu des êtres, et de les pénétrer tous
de l' universelle plénitude de son amour.
170. Homme, lorsque tu formes l' enveloppe
terrestre de ta postérité, tu attaches l' homme à
l' homme de péché. Aussi quel retour amer pour toi,
quel vuide !
Femme, lorsque tu donnes le jour à ton fils, tu
attache l' homme à la voie de régénération. Voilà
pourquoi tes douleurs les plus cuisantes sont
suivies de la joie la plus pure.
Voie de la régénération, conduisez l' homme
à la voie de la réconciliation ou à la voie de
l' esprit, et la vérité se remplira
d' espérance.
Voie de la réconciliation, voie de l' esprit,
conduisez l' homme au port de la vie ; et les
cieux même tressailleront de joie de voir que,
malgré l' étendue de l' offense, les nombres de la
réparation et de la réintégration sont accomplis.

p250

Homme placé entre l' homme de péché et la voie de la
régénération, prends courage ; tu pleures en
arrivant dans le monde, parce que ta régénération
ne se peut faire sans expiation. Mais tes
naissances futures seront remplies de délices et
de consolation.
Parce que, quand tu auras une fois atteint la voie
de la réconciliation ou de l' esprit, tu n' auras
plus rien à craindre pour toi. Tu n' auras qu' un
accroissement continuel de vertus à recevoir.
Tu dois, il est vrai, selon le jugement, te
séparer avec douleur de l' homme de péché que tu as
reçu par la souillure.
Mais tu dois t' unir, avec ravissement, à toutes
ces voies qui te sont ouvertes par la sagesse et
le principe du bonheur des êtres ; et la mort même
peut comme s' absorber, et disparoître dans cette
immensité de jouissances.
171. Je passerai mes nuits dans l' insomnie. La
grande plaie me tiendra éveillé, et empêchera mes
paupieres de connoître un instant de repos.
Les cris des enfants mâles des hébreux m' ôteront
pour jamais le sommeil ; les cris de ces enfants
que je vois perpétuellement égorger par les deux
sages-femmes de pharaon.
Je méditerai longuement sur les maux de l' ame
humaine, comme l' homme malade étendu sur son
lit, compte, dans les souffrances, toutes les
heures.

p251

Elles se succedent pour lui comme les flots de la
mer, qui ne se retirent du rivage que pour revenir
l' inonder le moment d' après. La douleur murmure
sans interruption à ses oreilles ; il l' entend
comme les longs mugissements des vents du midi.
Et vous êtes tranquilles au milieu de tous ces
désordres ! Et quand vous n' en seriez pas
effrayés, est-ce que l' ennui ne s' empareroit pas de
vous au milieu de tableaux aussi uniformes ?
Faudra-t-il appeller les aquilons et les tempêtes,
pour vous réveiller de votre assoupissement ? Ne
prenez point cet état de mort pour un état de
repos ; le repos ne se trouve que dans la vie, et
la vie ne se trouve que dans l' action.
Les projets de sagesse et les résolutions que vous
formez, à quoi servent-ils, si vous ne les
réalisez, et si vous ne complétez vos
sacrifices ? Chaque moment de notre vie peut être,
en petit, une répétition du grand oeuvre.
Je méditerai chaque jour ces paroles : dans les
communications, l' esprit est hors de nous.
Dans nos faveurs d' intelligence, il est au dessus
de nous.
Dans l' exercice de nos puissances, il est au
dessous de nous.
Dans le somnambulisme, il est loin de nous.
Ce n' est que par l' action, la priere et la charité,
qu' il est en nous, près de nous et autour de nous.

p252

172. Nous n' étions pas chair primitivement,
puisque le verbe s' est fait chair, pour nous
délivrer de la chair et du sang. Nous sommes
maintenant esprit et chair, puisque le verbe s' est
fait chair pour se rendre semblable à nous.
L' homme peut soutenir l' homme ; mais il n' y a
que Dieu qui le délivre. N' est-ce pas lui qui l' a
délivré de la terre d' égypte, afin qu' après cette
délivrance il pût lui donner la loi ?
Dans la servitude, l' homme ne peut songer qu' à
lui. Dans la loi spirituelle, il peut songer à ses
semblables ; mais il n' opere pour eux que dans
cette terre et sur cette surface. Voilà pourquoi
les promesses et les récompenses de la loi de
Moïse, sans être matérielles, sont toutes
terrestres.
Dans la loi de grace, l' homme peut opérer pour
ses semblables dans tous les mondes ; voilà
pourquoi ses fruits sont si secrets et si
invisibles aux hommes des sens. La loi nouvelle
tient à l' infini ; elle est hors des courbes, et
elle n' est connue que des hommes simples.
Vous dites que la loi nouvelle a annullé la loi
ancienne. Oui, pour ceux qui auront commencé
par l' accomplir, et par exterminer tous les
habitants de la Palestine.
Comment atteindrez-vous aux oeuvres et aux
opérations invisibles, si vous n' avez acquis
l' expérience des oeuvres visibles et terrestres ?
Ne pensons point encore à cette loi future, où il

p253

n' y aura plus d' opération, et où il n' y aura que
des jouissances ; l' esprit de l' homme ne la peut
concevoir.
N' est-ce pas assez pour lui qu' il ait connu les
noces de Cana ? vous avez réservé, jusqu' à cette
heure, le bon vin
.
Il falloit la lumiere du soleil, pour découvrir les
campagnes aux yeux des moissonneurs. Portez la
faucille sur le sommet des montagnes, sur les
collines et dans les humbles vallées.
Allez aussi dans les lacs et dans les lieux
marécageux ; par-tout il se peut trouver quelques
épis. Il ne faut pas les laisser perdre.
Saints ouvriers du seigneur, que le torrent de la
charité grossisse, et qu' il nettoie de plus en plus
les vallées fangeuses. Secondez mes desirs ; ils
n' ont pour but que de voir entrer dans le monde
le nom et le regne du seigneur.
173. La terre s' ouvre sans cesse pour dévorer les
péchés des hommes ; elle attend que leurs
iniquités descendent dans son sein pour s' y laver
et s' y purifier.
Cachons-nous promptement sur la terre,
enfonçons-nous dans ses abymes. Dérobons-nous à la
splendeur de la lumiere ; notre oeil n' est plus
digne de la contempler.
Je m' unirai à toi, je m' y attacherai comme le
lierre rampant. Dans cette posture je me nourrirai
de cendre et de poussiere, pour que tous les
principes de ma vie soient régénérés.

p254

J' attendrai là, dans le deuil et dans la pénitence,
que le seigneur me touche de son sceptre, et qu' il
me dise, comme il fut dit à Esther : vous avez
trouvé grace devant moi
.
Le premier coupable n' a-t-il pas passé par toutes
les filieres de la terre ? Et ne faut-il pas que
toute sa postérité y passe à son tour ? Venez,
amis qui voulez m' aider dans mon oeuvre ;
secondez-moi dans mon sacrifice, et ne me quittez
point qu' il ne soit accompli.
Vos paroles vivifiantes me soutiendront, et me
donneront le courage de voir avec résignation,
tomber sur ma tête le glaive de la justice. Elles
me rempliront d' espérance, et me montreront
d' avance le temps des consolations.
En ce temps-là on ne dira plus : au nom du
seigneur,
parce que nous serons tous en sa
présence, et que nous jouirons de l' intime
communication de son esprit.
En ce temps-là on ne dira plus : au nom du
seigneur,
parce que le temps de l' oeuvre sera
passé, et que nous toucherons à la source même d' où
ce nom sacré a voulu naître, pour servir d' aliment
à la postérité de l' homme.
174. Je travaillerai, sans relâche, à mettre dans
leur ordre et dans leur mesure tous les principes
fondamentaux qui me composent, et tous leurs
analogues s' y réuniront. J' ai levé les yeux en
haut ; la lumiere a frappé mes yeux, et l' amour et
la vie m' ont embrasé.

p255

Ils frémiront, ceux qui m' environnent, de me
voir si bien armé contre leurs coups ; ils
frémiront de ne pouvoir atteindre jusqu' à moi.
Seigneur, qu' ils n' aient pas la gloire de me voir
succomber, sans avoir été utile à ton service !
Mes ancêtres m' ont reconnu comme un de leurs
descendants. Les saints prêtres m' ont présenté
devant toi. Tu m' as donné un signe, pour
témoignage du renouvellement de notre alliance.
Voici ce signe. Tu as bu toi-même dans la coupe
de l' expiation, et ensuite tu me l' as présentée.
J' ai pris la coupe de la main du seigneur, je m' en
suis abreuvé en sa présence, et en rendant
hommage à son nom. Puis je l' ai répandu sur la
tête des malheureux qui languissent dans la
servitude.
Leurs chaînes seront brisées, et ils s' uniront à
moi pour admirer ensemble la beauté de ce signe
de leur délivrance.
Entendez-vous la rage et le frémissement que
cette coupe fait naître au sein des abymes ?
Versez des fleuves entiers sur les volcans ; ces
foyers brûlants ne s' irriteront pas autant, et ne
frissonneront pas avec une si grande violence.
Voilà l' effet de l' alliance de l' homme avec le
seigneur ; c' est de faire trembler l' abyme et tous
les ennemis de la loi du seigneur.
175. Sais-tu à quoi tu t' engages, lorsque tu
demandes que l' esprit soit sur toi ? Tu t' engages
à la résurrection de la parole, et à la défense de
la parole.

p256

Tu t' engages, selon l' expression des prophetes, à
devenir responsable, comme eux, du sang des
ames
. Prends donc garde par quelle voie tu
marches pour entrer dans la voie de la parole.
Il n' est aucun sentier qui ne t' offre des
résultats.
Veux-tu y arriver par des manifestations : tu auras
des manifestations. Veux-tu y arriver par des
crises et des effets somnambuliques : tu
obtiendras des crises et des effets
somnambuliques.
Veux-tu y arriver par la simple morale et par la
mysticité : tu seras servi en morale et en
mysticité.
Que tes succès ne t' abusent plus ; ne les regarde
pas comme des preuves que tu sois dans la vérité,
et lis ta loi dans le deutéronome 13 : 1, 2, 3, 4.
Mon ame, prosterne-toi devant ton dieu ;
épure-toi dans cette posture humble. Détache les
liens de ton vieux vêtement.
Qu' il se précipite. Une robe éclatante va te
revêtir, et tu vas être renouvellée dans le
baptême de Dieu.
Que l' ame en travail ouvre tous les sens de son
être, pour que la vie puisse la pénétrer.
Pensera-t-elle aux tribulations ? Pensera-t-elle
aux discours des imprudents ? Une faim dévorante
l' entraîne ; elle est pressée par la faim de la
vérité et par l' indigence de l' esprit.
Fonds sur ta proie, attaches-y toi avec
acharnement. Songe que les temps ont été ébrégés.
Ce n' est plus le temps de demeurer quarante ans dans
les déserts, ni de voyager pendant quarante jours
pour arriver à la montagne d' Horeb.

p257

Semblable au fils de l' homme, tu seras transporté,
comme l' éclair, de l' orient à l' occident. L' esprit
te donnera son agilité, et dans un instant il te
rendra à la fois présent dans toutes les régions.
176. Que le pasteur vienne saisir sa brebis, qu' il
la tienne fortement dans ses bras, et qu' elle ne lui
échappe plus ! L' homme est la dixme du seigneur.
Que le soleil vienne pomper la rosée, et qu' il la
purifie de toutes les souillures qu' elle prend sur
la terre !
L' homme, comme une plante vigoureuse, devroit
pousser des rejetons nombreux. Il devroit pénétrer
tous les pores de sa matiere, et n' en pas laisser
une portion qu' il n' eût dissoute.
Mais elle se défend, elle se rassemble, pour lui
fermer le passage et pour l' étouffer dans sa
prison. Illusion, illusion, tu seras subjuguée ;
l' homme ranimera ses forces. Les rameaux
s' étendront, et ils s' éleveront sur tes ruines.
Cherchez les eaux qui font germer les plantes,
mais choisissez la semence.
Comment deux seroit-il une racine ? Il ne
produit pas même une figure. C' est votre doctrine
abusive, savants du siecle, qui vous a fait tout
confondre. Vous avez voulu tout former par des
agrégats, tout, jusqu' aux nombres. Mais
arrêtez-vous.
Les nombres peignent les êtres qui produisent
comme les plantes, et non les substances qui
s' accumulent comme les agrégats. Tous ces nombres
sont

p258

soumis à la loi des réactions ; c' est par-là
qu' ils s' élevent à leur puissance, et vous
n' aurez jamais une plus belle image du pouvoir
actif et diversifié de tous les êtres.
Hélas ! Il se trouve parmi ces racines des germes
empoisonnés, qui s' élevent aussi à leurs
puissances. Il faut même que leurs produits
ressemblent à ceux des racines pures ; mais
observez leurs éléments, et vous en connoîtrez
bientôt l' abomination.
Homme, apprends à te respecter. De toutes les
racines vraies, après Dieu, tu es la plus
sublime. Voilà pourquoi il attendoit de toi des
arbres si fertiles et si majestueux.
Tu t' es confondu avec les plantes les plus basses,
les plus viles et les plus nuisibles ; et son
amour te vient chercher encore parmi les joncs des
marais !
177. Qui frappe à la porte sainte ? Un homme de
paix, un homme desir. Cet homme de paix, cet
homme de desir, a-t-il vaincu ses ennemis ?
Je l' avois séparé des nations, comme un
nazaréen ; pourquoi a-t-il voulu se lier avec
elles, et se confondre avec les incirconcis ? Les
plus sages d' entr' eux ont cru qu' il falloit le
détourner de sa marche, tandis qu' il falloit
l' encourager à la poursuivre.
Est-ce que la confiance calme et inaltérable, dans
les lumieres et les joies du seigneur, n' est pas
entiérement étrangere à la présomption ? Hommes
foibles et légers, vous êtes bien malheureux,
d' ignorer qu' il

p259

y a, pour l' ame de l' homme, un mobile plus noble
et plus beau que celui de l' orgueil !
Objets figuratifs et allégoriques, institutions
symboliques, vous ne nous frappez pas long-temps.
Vous êtes comme des énigmes, qu' on ne regarde
plus, dès qu' on en a découvert le mot.
Les spectacles vrais, les objets réels, nous ne
nous en lassons point. C' est qu' ils nous
alimentent toujours, et ne nous épuisent jamais ;
tandis que les autres ne nous alimentent jamais,
et qu' ils nous épuisent toujours.
Seigneur, sans ta loi vivante nous ne
connoîtrions que l' ombre de Dieu, qu' une ombre,
qui en auroit la forme, et qui n' en auroit pas les
couleurs.
Car, si l' enveloppe n' avoit été élevée au dessus
du lieu de sa réintégration, les aigles
n' auroient pas abandonné ce lieu pour la
poursuivre ; et la terre n' eût pas été
purifiée.
Seigneur, comment sans toi ces vérités simples et
profondes arriveroient-elles jusqu' au coeur de
l' homme ? Le tumulte de ses pensées agite trop son
atmosphere : il ne peut t' écouter que dans le
repos.
Poursuis-le dans le silence de la retraite et dans
le calme de la nuit. Appelle-le, comme tu appellas
Samuel. Empare-toi de ses sens doucement, et sans
que ses facultés puissent s' opposer à ton
approche.
Transforme-le en homme de paix, en homme de
desir, afin qu' ensuite tu puisses lui ouvrir la
porte sainte.

p260

178. ce que son pere lui a donné, est plus grand
que toutes choses ;
et cependant il n' est venu
que pour partager ces dons avec nous.
Que ton sang ne monte point par dessus ta tête ! Un
ami fidele te fera goûter toute la vivacité de
l' enfance. Il te laissera agir avec l' abandon du
premier âge, parce qu' il t' en conservera toute la
pureté.
Mets une ceinture sur les reins de ton coeur ; serre
les noeuds : l' ennemi ne pourra s' élever à ta
région. Quoi de plus grand que de contenir la mort
et de semer la vie ! n' est-ce pas par-là que le
pere a été glorifié en lui ?

d' une main il précipitoit les ennemis dans
l' abyme ; et de l' autre, il faisoit briller sa
lumiere. Qui pourra méconnoître ici notre
destination originelle ? Ne laissons point monter
la mort hors de l' abyme.
Ne laissons entrer dans le monde aucune pensée,
qu' elle ne soit mûre et épurée, si nous ne voulons
pas qu' elle y porte le ravage, et qu' elle s' empare
de la chaire de la sagesse et de la paix.
n' imposez légérement les mains à personne,
disoit Paul, de peur de vous rendre
participants des péchés d' autrui
.
Est-ce assez, ouvrier lâche et paresseux, de te
faire violence à toi-même, et de chasser le mal
hors de toi ?
L' ennemi que tu chasses, se réfugie auprès de
quelqu' un de tes semblables, et va peut-être
augmenter son trouble et son travail.

p261

Poursuis l' ennemi jusqu' à ce que tu l' aies
précipité dans ses sombres demeures ; et si tu as le
bonheur d' y parvenir, vas ensuite aider à tes
semblables à se défaire à leur tour de leurs
adversaires.
Ne crains point d' être arrivé trop tard, parce que
nous avons tous la même tâche à remplir, et que ton
zele peut faire dans une heure, ce qui demande un
jour entier aux ouvriers ordinaires.
179. Jusqu' à quand ma parole demeurera-t-elle dans
la sécheresse et l' aridité ? Jusqu' à quand la force
du mensonge l' emportera-t-elle sur la vérité ? Tu
paies, malheureux homme, les suites du crime avec
usure. Tu t' es mis sous la loi du mensonge, et le
mensonge fait peser son joug sur toi.
La parole de l' homme devoit s' élever, comme les
cedres du Liban. à peine est-elle comme les
foibles bourgeons de l' humble arbuste, lorsqu' ils
commencent à germer.
est-ce que la lumiere doit être cachée sous le
boisseau ? La miséricorde et le
rafraîchissement de l' esprit marchent
à la clarté des fleches du seigneur, et à l' éclat
de sa lance.

ils tomberont tous dans leur fuite, et se
précipiteront les uns sur les autres, à l' aspect
de l' homme et de la parole qui les poursuit.
Ils ne pourront soutenir la présence de l' homme
régénéré, parce que la vie même habite en lui, et
que les éléments ne pesent plus sur sa pensée.
seigneur, nous sommes bien ici ; faisons-y trois
tentes.


p262

180. Art sublime de la peinture, ont-ils connu ton
objet, ces beaux génies qui t' ont cultivé ? La vraie
peinture qu' est-elle autre chose que l' oeuvre
sensible de la vérité ?
Toutes nos pensées se présentent à nous sous un
tableau ; et si nous les observions avec soin,
chaque tableau nous paroîtroit vif et toujours
d' accord avec la pensée qu' il représenteroit.
Quel est donc votre but, peinture humaine ! Vous
n' employez que des idées de réminiscence. Vous
êtes bien plus au dépourvu encore dans les
couleurs.
Malheur à vous, si vous voulez me peindre les
objets surnaturels ! Combien ne serez-vous pas loin
de votre but ! Raphaël, prince des peintres, tu as
voulu nous représenter la transfiguration !
Mais n' avois-tu pas lu, que son visage devint
brillant comme le soleil, que ses vêtements
devinrent blancs comme la neige, et d' une
blancheur que nul foulon sur la terre ne
pourroit jamais égaler
?
Encore si tu avois vu cet événement ! Si, comme
un nouveau Moïse, tu avois vu le plan de ce
nouveau tabernacle, et que tu eusses reçu l' ordre
de le représenter à nos yeux !
Tu aurois trouvé des secours qui t' ont manqué, et
ta peinture auroit été plus fidelle ; car la
peinture ne doit-elle pas nous tenir lieu de
vision ?
Peignez, le plus rarement que vous pourrez, les
traits religieux et ceux de l' histoire sainte. Vu le

p263

foible effet que la peinture peut produire,
l' esprit de l' homme seroit trop près de les
confondre avec la mythologie.
La poésie, la musique et la peinture sont trois
soeurs qui devroient être inséparables. Ce sont les
trois dons suprêmes, que l' antiquité n' a pu mieux
nous désigner que sous le nom des trois graces.
La poésie devroit annoncer les vérités, la musique
leur ouvrir l' issue, et la peinture les réaliser.
La poésie est le nombre, la musique est la mesure,
et la peinture est le poids.
Mais toutes trois doivent être gouvernées par le
principe, pour enfanter des produits réels et vifs,
et qui aient un véritable empire sur nos
facultés.
Souvenons-nous comment on nous a peint la
sagesse. elle est la vapeur de la puissance de
Dieu.
que tout soit formé à son image, et que
chaque chose émane d' un principe ! Alors tous les
arts rempliront leur objet, et ils ne nous
repaîtront plus d' illusions.
181. Tout est plein dans les oeuvres du
seigneur ; que tout soit plein dans nos oeuvres, si
nous voulons entrer dans ses voies.
Saints patriarches, quand vous réunissiez-vous à
votre peuple ? C' est quand la mesure de vos
oeuvres étoit remplie.
Avons-nous un moment qui soit à nous ; avons-nous
à faire un mouvement qui soit arbitraire ?
échelle de Jacob, tu as passé dans l' homme ; tu

p264

as rendu tous ses membres agiles et dispos, pour
qu' il soit toujours prêt à combattre.
Il a senti au dedans de lui s' élever le temple du
seigneur, et l' autel s' élever au milieu du temple.
Le seigneur a établi sa gloire sur cet autel ; il
a placé la force à l' occident ; il a pris pour ses
assistants l' intelligence et l' amour : et sur son
front est écrit la sainteté .
Où est le vuide ?
Ils sont toujours tous prêts à nous seconder dans
l' oeuvre du seigneur. Abraham, Isaac et
Jacob, vous serez pour moi comme le germe de notre
dieu dans l' univers.
Moïse, tu terrasseras les ennemis du seigneur.
Aaron, tu présideras aux sacrifices.
Josué, tu me serviras de guide pour entrer dans
la terre promise, et tu me défendras des ruses de
mes ennemis.
Samuel, tu m' ouvriras les voies des régions
invisibles et des demeures de la paix.
David, tu m' apprendras à chanter les louanges et
les merveilles du seigneur.
Jean, tu m' ouvriras la vraie piscine.
Saints élus de mon dieu, l' éternel sacrificateur
couronnera toutes vos puissances ; il vivifiera
toutes vos oeuvres et toutes les oeuvres de mes
mains, et c' est alors que tout sera plein.

p265

182. Tu demandes pourquoi le goût décline : c' est
parce que l' homme veut le puiser dans ses propres
moyens et qu' il ne l' attend pas du principe. Si le
sel devient fade, avec quoi le
salera-t-on ?

le goût n' est pas la vertu, mais s' il est bon il
y peut conduire. Le goût n' est pas la lumiere ; mais
il en est comme la forme et le vêtement :
et si l' entendement froid ne le connoît point, si
l' intelligence vive se contente quelquefois de
l' appercevoir, le génie le crée, l' enfante à chaque
trait, et le porte par-tout avec lui, parce que le
génie possede à la fois le don de toucher et le don
de convaincre.
Ces dons précieux ne s' inventent point.
Quand vous avez excité quelque vive impression
dans l' esprit de vos lecteurs, vous croyez avoir
tout fait pour eux. N' est-il pas plusieurs moyens
d' exciter quelquefois le rire, même dans un
malade ? Et croiriez-vous l' avoir guéri pour cela ?
Qui le niera ? Quand les écrivains manquent de
succès, c' est faute de sujets, et non faute de
moyens.
Pourquoi la philosophie a-t-elle jeté dehors tous
les matériaux ? Pourquoi a-t-elle anéanti l' homme
et son principe ?
Et vous, sectateurs des sciences exactes, pourquoi
voulez-vous une quadrature sans le centre ou le
nombre ? Est-ce que cette quadrature se peut
trouver en figure ? deux est à trois ,
comme cinq est à six , comme neuf est à
sept .

p266

Recevez les pensées et ne les cherchez point ; car
c' est comme si vous vouliez enter l' homme nouveau
sur le vieil homme. Les branches de ce vieil
homme s' élevent et ombragent tellement l' homme
nouveau, qu' il ne parvient pas à son terme.
183. Le plus grand des dons célestes, seroit
d' avoir à côté de nous un garde surveillant, pour
nous avertir sans cesse qu' il y a une terre des
vivants.
Que le coeur de l' homme sonde ses besoins réels,
et il ne doutera plus que ce ne soit là la perle de
l' évangile.
Nous croyons quelquefois avoir vendu tout notre
bien pour acheter cette perle de l' évangile ; mais
nous ne faisons que le mettre en gage, et nous
sommes toujours prêts à le retirer à la premiere
occasion.
Ne permettons à nos sens que ce que nous
voudrions laisser voir à notre esprit. Ne
permettons à notre esprit que ce que nous
voudrions laisser voir à notre coeur. Ne permettons
à notre coeur que ce que nous voudrions laisser
voir à Dieu.
Par ce moyen tout notre être sera dans la mesure ;
il sera dans cette paix que Paul met au dessus de
tout entendement. Elle est au dessus de
l' entendement, mais elle ne l' exclut pas.
je prierai Dieu avec amour, mais je le prierai
aussi avec intelligence.

sages, vous voudriez apprendre tous vos secrets
aux hommes : mais vous voudriez que ce fût sans
les dire ; vous voudriez réactionner doucement
l' ame de vos semblables.

p267

Et que par-là ces plantes salutaires produisissent
d' elles-mêmes les fruits dont leur nature est
susceptible. Vous craignez tant de marcher par
vous !
Hommes vains, vous demandez pourquoi on ne vous
donneroit pas la vérité, puisqu' elle est faite pour
tout le monde.
Donne-t-on l' aumône à celui qui pourroit
travailler ? Ce seroit entretenir sa paresse ; et
l' homme est condamné à manger son pain à la sueur
de son front.
184. Partisans de Swedenborg, vous voulez voir
dans tous les passages de l' écriture trois sens
divers. Mais remarquez-vous que votre maître
même n' en a jamais montré que deux, le vrai et
le bon,
quoiqu' il les applique aux trois
classes naturelle, spirituelle et céleste.
Il n' y a rien à quoi il n' applique un de ces deux
sens, quoiqu' il n' en donne jamais la raison à
l' esprit. N' y a-t-il pas des types qui ne sont
donnés que pour une seule classe ? Vouloir les
porter plus loin, c' est outre-passer leurs
rapports.
Dieu n' a-t-il pas trois objets à l' égard des
hommes ? Ou il les guérit, ou il les éclaire, ou il
les sanctifie. Fait-il toutes ces choses à la fois
sur le même homme ? Ne les fait-il pas
successivement ?
Un végétal peut servir de remede pour le malade,
être un objet d' instruction pour le chimiste, ou un
ornement pour nos parterres. Quand il est employé
à l' un de ces usages, le peut-il être en même
temps aux deux autres ?

p268

N' est-ce pas cependant le même principe de nature
qui constitue ce végétal dans tous ces cas, comme
c' est toujours l' amour et le principe divin qui
agissent dans les trois degrés ou l' homme est
l' objet de l' action divine ?
L' idée de ce suédois extraordinaire, honore son
coeur, mais elle fait pâtir les délicates
intelligences.
Mille preuves dans ses ouvrages, qu' il a été
souvent et grandement favorisé ! Mille preuves qu' il
a été souvent et grandement trompé ! Mille preuves
qu' il n' a vu que le milieu de l' oeuvre, et qu' il
n' en a connu ni le commencement ni la fin !
Pour le vulgaire, qui ne soupçonne pas ces
preuves, elles sont plus que nulles. Il est
toujours prêt à tout croire, s' il trouve quelque
chose de vrai. Il est toujours prêt à tout nier,
s' il trouve quelque chose de faux.
En outre, quels sont les témoignages de
Swedenborg ? Il n' offre pour preuve que ses
visions et l' écriture sainte. Quel crédit ces deux
témoins trouvent-ils auprès de l' homme qui n' est pas
préparé par la raison saine ?
Prouvez les faits par des confirmations.
Prouvez le principe par la logique et le
raisonnement. Ne disons jamais à l' homme,
croyez en nous : mais croyez en vous,
croyez en la grandeur de votre être qui vous
donne droit de tout attendre et de tout
vérifier, quand vous ne cesserez de tout
demander à celui qui donne tout.

tes écrits, oh homme célebre et estimable !
Peuvent néanmoins faire un grand bien ; ils
donnent à l' homme une secousse utile dans sa
léthargie.
S' ils ne lui donnent pas les plans exacts de la
région

p269

spirituelle, ils l' engagent au moins à penser
qu' elle existe ! Et c' est un service à lui rendre,
au milieu de l' abyme où l' ont plongé les
systêmes.
185. Pourquoi nous lasser de prier ? Est-ce que le
mal cesse d' agir et de chercher à étendre sa
puissance ? Les eaux d' un fleuve cessent-elles de
menacer la nacelle, si elle ne se tient pas
constamment en équilibre ?
La priere du juste est cette lime doublement
trempée, et destinée à ronger la rouille que
l' iniquité a mise sur l' homme et sur l' univers ;
cette rouille qui peut devenir active et vivante,
comme les vers qui s' engendrent dans nos chairs,
et qui les dévorent !
Ils seront rayés, tous les moments que l' homme
aura passés hors de la demeure sainte ; on ne lui
comptera que ceux qu' il aura employés à l' oeuvre
du seigneur.
Tous les hommes justes, tous les élus seront les
cautions du monde, et il faudra qu' ils
remplissent sa tâche, puisqu' il ne la remplit pas
lui-même.
Il faudra, comme dans les anciennes cérémonies
funéraires, qu' ils remplissent de leurs larmes,
jusqu' aux bords, l' urne des pleurs, qui a été
présentée à l' humanité, pour qu' elle y déposât la
rançon du péché de l' homme.
Quand cette urne sera remplie, le grand
sacrificateur la prendra dans ses mains ; il la
présentera à son pere en holocauste ; puis il la
répandra sur le royaume de l' homme, et la vie
nous sera rendue.

p270

Le pere ne rejettera point cet holocauste, parce
que les larmes du réparateur se trouveront aussi
dans l' urne sacrée ; ce sont les larmes de son
amour qui auront vivifié celles que les prophetes
ont versées, et qui vivifieront celles qui se
verseront en son nom jusqu' à la consommation.
Hélas ! Il ne sera point versé de larmes sur le
royaume de l' iniquité ! Elles en seroient
repoussées, ou elles se dessécheroient avant de
l' atteindre, tant il est loin du royaume de
l' amour !
186. L' homme n' est-il pas placé dans l' univers,
comme au milieu des baumes les plus salutaires ?
Tout travaille à sa guérison avec sagesse, et
dans une progression conforme aux différents états
par où il doit passer.
Le baume qu' on applique sur ses plaies, est
composé avec les feuilles de l' arbre de la vie. Si
l' on employoit le suc de la racine, il n' en
soutiendroit pas la force.
Il faut auparavant qu' il mange les fruits de cet
arbre de vie. C' est par-là qu' il parviendra à
l' état de l' homme mûr, et que ses yeux se
fortifieront assez, pour pouvoir contempler à la
fois, et le triomphe de Jérusalem, et la défaite
de ses ennemis.
Les premiers temps de l' existence de l' univers
n' ont-ils pas été employés à panser
douloureusement les plaies du péché ?

p271

Le réparateur, par sa premiere apparition, a porté
le genre humain à l' état de convalescence.
Lors de son apparition future, il le portera à
l' état de santé parfaite ; et l' homme connoîtra
alors le complément des voies de l' amour.
Il connoîtra, comment toutes les choses se sont
formées au commencement ; parce qu' elles se
dérouleront et se décomposeront sous ses yeux.
Pourquoi l' auroit-il su auparavant ? N' étoit-il
pas né pour agir et pour combattre ? La
contemplation n' est-elle pas réservée pour le
temps de repos ?
Qu' est-ce que c' est que l' homme, seigneur, pour
que tu l' admettes à la connoissance des loix de ta
sagesse ?
187. Comment douter qu' il faille absolument sortir
de ce monde, pour jouir de quelques vérités ?
Savants humains, vous nous en donnez la preuve
tous les jours.
Votre science la plus exacte, sur quoi
appuie-t-elle ses démonstrations ? Sur des lignes
et sur des surfaces. Mais sont-ce là les choses que
produit la nature, et ne produit-elle pas toujours
des corps ?
Vous êtes censés extraire de ces corps tous les
éléments primitifs qui les constituent, et c' est
sur ces observations seules que le géometre peut
opérer pour nous instruire.
Si la matiere universelle ne disparoissoit pas un
jour, comment l' éternelle vérité pourroit-elle donc
être jamais connue ?

p272

Depuis que nous avons perdu la mesure de l' esprit,
son poids et son nombre, c' est le poids, le nombre
et la mesure physique de l' ordre inférieur qui
nous gouvernent et nous servent de regle. Aussi on
nous vend le pain aujourd' hui ainsi que tous
nos aliments ; autrefois on nous les
prodiguoit avec abondance.
Comment retrouverons-nous donc le nombre, le
poids et la mesure, qui jadis ont été les éléments
vrais de notre esprit, si nous ne nous
dégageons de la mesure, du nombre et du poids des
éléments faux, qui nous asservissent ?
La tâche est immense. L' ennemi n' a-t-il pas le
pouvoir d' engendrer même des maladies, pour avoir
la gloire et le triomphe de les guérir par le
moyen des connoissances que nous lui laissons
prendre sur la nature ?
N' a-t-il pas le pouvoir de préparer et de prédire
des événements dont il dispose, pour avoir la
gloire de les amener à leur terme, et le droit de
nous séduire par leur accomplissement ?
Mais les hommes justes et prudents découvriront
ses fourberies ; ils lui enleveront ses
adorateurs, pour les conduire aux pieds de l' autel
de vérité.
188. Dieu a produit le monde, comme une image de
sa puissance et de sa grandeur. Ses ouvrages
temporels n' ont point la perfection morale, parce
qu' alors il auroit été inutile de les produire.

p273

Mais ils conduisent à l' idée de la perfection
morale de leur principe ; et leur but est
d' apprendre que tout ce qu' il y a de beau
descend de ce premier être.
Aussi Dieu se promene perpétuellement dans ses
ouvrages, pour en révivifier l' existence et la
beauté. Il s' y promene, comme les bons rois dans leur
empire, en laissant par-tout des marques de sa
bienfaisance et de son amour ;
parce qu' il cherche sans cesse à nous faire
découvrir la beauté morale dont il est la seule
source, et qu' il voudroit faire passer jusque dans
nos coeurs.
Dans dieu, les mots de beauté, de sagesse, de
justice, d' intelligence, sont tous unis, et comme
absorbés dans l' unité de son amour ; ils se
sentent, et ne se distinguent pas.
Pour les êtres qui environnent Dieu, les mots de
réflexion, pénétration, comparaison, activité,
sont tous unis et comme confondus dans le
bonheur ; on jouit de tous ces dons, sans diviser
leurs caracteres.
Attributs divins, vous prenez des noms selon les
oeuvres que Dieu se propose, et selon les êtres
sur qui il doit agir ; et les écrivains sacrés ne
m' offrant plus que les gradations de vos
opérations, peuvent, sans me troubler, me montrer
dans Dieu jusqu' à nos organes et nos affections.
C' est ainsi qu' à mesure que nous nous éloignons de
notre union avec Dieu, nous sommes obligés de
chercher de nouveaux noms, pour exprimer les
diverses situations où nous nous plaçons, et
retracer les perfections que nous n' avons plus
sous les yeux.

p274

Voilà pourquoi toutes nos langues, et même la
langue des esprits, sera passagere ; et il ne
restera à jamais que la langue divine, cette
langue qui n' est composée que de deux mots :
amour et bonheur, et qui suffit pour que, dans
toutes les éternités, jamais les entretiens ne
puissent s' interrompre.
189. Est-ce que les bases et les fondements de
l' édifice sont exposés, comme l' édifice même, aux
actions confuses de l' atmosphere, et à tous les
désordres des vents et des tempêtes ? Est-ce que
l' homme intérieur peut être intelligible aux sens ?
Malheureusement, dans notre état actuel, les
sens peuvent aisément être intelligibles à l' homme
intérieur.
Ils ont une action analogue à sa sensibilité ; ils
s' unissent à cette sensibilité ; et par-là ils
attirent à eux jusqu' à sa pensée.
Ouvrez-vous, régions de la vie : que l' ame aille
s' asseoir à la table sainte ; l' orgueil de sa
naissance la rappelle vers le séjour de la
lumiere.
Les nations étrangeres ont ravagé le temple du
seigneur ; elles en ont emporté les vases
précieux qui servoient aux sacrifices ; elles ont
mis le feu au temple même, et elles en ont
renversé les murailles : mais les bases en sont
encore dans la terre , et les plans de ce saint
édifice se sont conservés.

p275

190. à voir la multitude des livres et des
écrivains, qui peut douter de l' absence de la
parole ?
On croiroit que la langue des hébreux elle-même
n' étoit pas faite pour être écrite. Plusieurs
de ses mots sont si semblables, qu' ils ne
pouvoient être distingués que par la
prononciation.
Seroit-il donc vrai que c' est en écrivant que l' on
a perdu les langues, et qu' elles devoient être
toutes actives ? Ne sont-ce pas les diverses
prononciations qui peuvent varier à l' infini le
sens des mots, tandis qu' avec l' écriture, ce sens
est toujours le même ?
Faut-il aller plus loin ? Les esprits n' ont écrit
et peint des lettres que depuis les diverses
prévarications. Avant ces époques ils ne
faisoient qu' agir et parler.
Dieu donna verbalement à Moïse son nom et ses
commandements sur la montagne. Les tables écrites
ne furent données que pour le peuple, qui ne
pouvoit entendre la parole.
Suivez d' ailleurs ce qui se passe autour de vous.
Vous parlez aux enfants avant de les faire
écrire, et avant d' écrire à leurs yeux.
La langue vraie dut être parlée avant d' être
écrite ; elle sera parlée après qu' on n' écrira plus,
parce que toute l' intelligence est renfermée dans
la parole.
Massorets, vous avez réduit l' intelligence de la
langue sainte au nombre des points que vous vous
êtes rappellés ou que vous avez inventés. Ne
peut-elle

p276

pas offrir éternellement un nombre infini de
nouveaux sens pour l' intelligence ?
C' étoit avec les langues composites et arbitraires
qu' il falloit employer cette licence. Pour la
langue de l' esprit, il falloit laisser à l' esprit
le soin d' en développer à son gré l' intelligence.
Est-ce avec des livres, est-ce avec les secours
de l' industrie humaine, que Paul a appris des
choses ineffables, et que les apôtres sont
parvenus à parler toutes les langues de l' univers ?
191. Homme, les animaux même n' ont point de doute
sur leur être et sur leur loi. Chacun d' eux
défend son existence et son caractere individuel,
jusqu' à son entiere destruction, parce qu' il est
plein de l' action qui lui est propre.
Et toi tu as, comme eux, une action vive , par
où tu pourrois, à leur exemple, défendre la
réalité de ton être ; tu as de plus trois
témoins en ton pouvoir, pour étayer le sentiment
de ton existence , quand ton action militante
est en repos :
les nombres, qui sont le témoin intellectuel ;
la musique, qui est le témoin sensible ;
et la géométrie, qui est le témoin matériel.
La géométrie te peut servir à tout rectifier ; les
nombres à tout justifier, et la musique à tout
vivifier.
Tous ces moyens sont refusés à la bête, dont
toutes les preuves se bornent à l' action physique

p277

corporelle ; et cependant elle est plus
inébranlable et plus juste que toi dans sa loi.
C' est qu' elle n' a pas, comme toi, transposé sa
puissance ; c' est que les dominations terrestres ne
la captivent pas, comme toi, dans les fausses
apparences ; c' est que l' ennemi a ce moyen-là de
moins d' exercer sur elle son empire.
Mais aussi tu as au dessus d' elle le moyen de
t' opposer à cet empire de l' ennemi, et d' en
anéantir la puissance.
192. Tous les objets naturels que la poésie nous
peut peindre, quels moyens ont-ils de nous
frapper ? C' est par leurs descriptions
très-ressemblantes et caractéristiques, et
sur-tout par leurs rapports moraux.
Sans cela seroit-elle le langage des dieux ?
Aussi les écrivains sacrés interpellent tous les
ouvrages de la sagesse, pour remplir ces sublimes
fonctions. Ils engagent les fleuves, les
montagnes, les animaux, les arbres, tous les
phénomenes de la nature, à célébrer la gloire du
seigneur.
Voilà donc pourquoi les poésies lyriques et divines
font sur nous une si forte impression.
Qu' êtes-vous, simples poésies descriptives ? Vous
ne nous menez au terme que par un intermede ;
les autres nous conduisent directement au milieu
de nos rapports sublimes et coéternels, avec la
lumiere et la vérité.

p278

Peignez-moi, comme Job, la voix des tonnerres,
la force de Béhémot, qui est le commencement des
voies de Dieu.
Peignez-moi, comme Habacuc, les pierres criant
du sein des murailles, et les poutres leur
répondant : malheur à celui qui bâtit des villes
dans le sang, et qui les fonde dans l' iniquité !

peignez-moi, comme Moïse, les fleuves
suspendant leurs cours à sa voix, le jour et la
nuit obéissant à sa parole, le ciel même
concourant à ses desseins, et produisant à son gré
la vie et la mort, la paix ou l' effroi, la lumiere
ou les ténebres.
Peignez-moi l' homme dieu, déposant sa propre
gloire pour venir nous relever de notre bassesse.
Peignez-le moi sortant du cercle des brebis
fideles, pour courir après celle qui s' étoit
égarée, la prendre sur ses épaules et la rapporter
au bercail.
Vous m' avancerez par ces tableaux, parce qu' ils
ont eu pour but et pour objet l' ame de l' homme ;
parce que mon ame est née dans la région à qui
appartient ce langage, et qu' elle est faite pour
le comprendre.
193. Mon esprit a reçu une consolante intelligence,
il a conçu les rapports de la parole avec
l' harmonie et avec le son. Ne sont-ils pas
semblables dans le nombre ? Ont-ils d' autre
différence que celle de leur loi ?
Le son n' agit que dans les angles ; l' harmonie

p279

est le lien du centre avec les angles ; la parole
agit dans le centre même.
Voilà pourquoi la parole est le fruit et l' organe
de la vie ; voilà pourquoi l' homme est le porteur
de la vie ; voilà pourquoi celui qui est venu
d' en-haut étoit la voie, la vérité et la vie :
et c' est le divin quaternaire qui est l' agent
universel de toutes ces merveilles : il se modifie,
il prend toutes les formes pour remplir tous les
vuides ; mais il conserve à jamais son immortel
caractere.
Parole de l' homme, tu ne devois point connoître
le silence. Aussi l' amour suprême a-t-il diminué
sa parole jusqu' à ton nombre, pour que tu ne
fusses pas perdue, et que l' harmonie ne fût pas
interrompue.
Chantons la vie, chantons la parole, chantons la
gloire de la parole de l' homme. Elle a été digne
que la parole divine vînt la remplacer.
Qui connoîtra jamais le nombre sacré de cette
parole divine ? Il est au dessus de ce qui a reçu la
naissance.
Il s' est étendu pour la formation de l' univers ;
il s' est étendu pour la résurrection de la parole de
l' homme. Ce sera en remontant vers son unité,
qu' il élevera tout à lui.
Et ils douteroient encore que cette parole fût
Dieu même ! N' ont-ils pas pour base l' homme, les
nombres et la nature ?
L' homme, à cause de la proximité ?
Les nombres, à cause de la transposition ?
Et la nature, parce qu' il est disséminé ?

p280

194. As-tu mis assez de persévérance dans ta
priere pour sentir ce que c' est que la volonté de
Dieu ? Tu éprouveras bientôt combien l' homme est
incomparablement plus aimé qu' il n' est
haï .
Tu sentiras ton corps acquérir une douce chaleur,
qui lui procurera à la fin et l' agilité et la
santé.
Tu sentiras ton intelligence se développer, et
porter sa vue à des distances si prodigieuses, que
tu seras saisi d' admiration pour l' auteur de tant
de merveilles.
Tu sentiras ton coeur s' épanouir à des joies si
ravissantes, qu' il éclateroit si elles se
prolongeoient plus long-temps. Les heureux fruits
qui résulteront de ces divines émotions, après
t' avoir ainsi vivifié, te rendront propre à
vivifier tes semblables à leur tour.
Mais cette priere si efficace peut-elle jamais
venir de nous ? Ne faut-il pas qu' elle nous soit
suggérée ? Songeons seulement à l' écouter avec
attention, et à la répéter avec exactitude.
Qui nous donnera d' être comme un enfant à l' égard
de la voix qui nous la dicte ?
Dans son bas âge on le fait prier ; on lui souffle
tous les mots, qu' il ne fait que répéter. On lui
enseigne les éléments de ces prieres volontaires,
libres et puissantes, qu' il fera de lui-même
lorsqu' il sera délivré de l' ignorance et du
bégaiement de son enfance.
Image vraie, image douce de ce que nous avons
à faire avec le guide qui ne nous quitte pas !
Telle est la fonction qu' il remplit sans cesse
auprès

p281

de nous, en nous enseignant les éléments de ces
prieres sublimes que nous ferons un jour, lorsque
nous serons séparés de notre enveloppe
corruptible.
Heureux, heureux, si nos distractions ne nous
empêchoient pas si souvent de l' entendre !
195. Nous sommes tombés dans un fossé profond ; un
homme secourable y est descendu pour nous en
retirer. Mais que font tous les jours les humains à
l' égard de celui qui s' offre ainsi à les délivrer
de leurs maux et de leurs dangers ?
Au lieu de le saisir fortement, pour qu' en
s' élevant il les éleve avec lui, ils consomment
leurs moments les plus précieux à s' informer d' où
il vient, qui il est, s' il a des droits pour venir
leur offrir des services.
Péché primitif, comment te nier quand on voit
que tu te perpétues sans relâche et de toutes les
sortes ? Le seigneur avoit dit par-tout dans
l' écriture sainte : appellez-moi, appellez-moi,
et je vous exaucerai
.
Et cependant, quoiqu' elle soit si douce, la
condition qu' on nous impose, non-seulement nous
n' appellons pas celui qui peut nous secourir, mais
nous le dédaignons quand il vient de lui-même, et
sans attendre qu' on l' appelle.
Si quelque chose est capable d' absorber ta
pensée, malheureux mortel, c' est l' extrême
patience de ton dieu. Elle est mille fois plus
incompréhensible que sa puissance.

p282

C' est qu' elle tient essentiellement à son amour,
et que si nous pouvions connoître l' immensité de
cet amour, il n' y auroit plus rien dans dieu qui
nous fût caché.
196. Je me suis levé avant le jour pour offrir mes
voeux à l' éternel. J' ai pris ce moment paisible où
les hommes livrés au sommeil y semblent ensevelis
comme dans le tombeau, pour y ressusciter leur
pensée.
Ce moment est le plus avantageux pour la priere
et pour s' unir à la vérité. L' atmosphere n' est point
agitée par les vaines paroles des hommes, ni par
leurs futiles ou vicieuses occupations.
Mortels, n' est-ce que dans le silence de votre
pensée que peut se trouver la paix de la nature ?
Dieu suprême, pourquoi laisses-tu plus long-temps
dans cette terre fangeuse celui qui t' aime, qui te
cherche, et dont l' ame a goûté ta vie ?
Mes mains s' élevent vers toi : il me semble que tu
me tends les tiennes ; il semble que mon coeur se
gonfle de ton feu ; il semble que tout ce qui est
dans mon être ne fait plus qu' un avec toi-même.
Je parcours dans ton esprit toutes ces régions
saintes, où les oeuvres de ta sagesse et de ta
puissance répandent un éclat éblouissant, en même
temps qu' elles remplissent l' ame de félicités.
Hélas ! Le soleil me surprend, une vapeur de
feu, en enflammant l' horizon, annonce au monde ce
tabernacle de la lumiere. Il vient ranimer la nature

p283

engourdie ; il vient éclairer les yeux de mon
corps, et m' offrir le spectacle de tous les objets
qui m' environnent.
Arrête : tu ne m' apportes pas un bien réel, si tu
ne viens pas ouvrir encore plus les yeux de mon
esprit. Arrête, puisqu' au contraire tu viens les
fermer.
Tu vas ne m' offrir que des images mortelles de
ces beautés immortelles que ma pensée vient de
contempler. Tu vas me cacher le soleil éternel dont
tu n' es qu' un reflet pâle et presque éteint.
Arrête ; car avec toi vont se réveiller les
pensées des hommes, l' ambitieuse audace de
l' impie, et les fabricateurs de l' iniquité.
Avec toi vont se lever les puissances du monde,
pour courber les nations sous leur joug de fer, au
lieu de les rappeller à la loi douce de la vérité.
Avec toi tous les poisons vont s' exhaler et
remplir d' infection l' atmosphere.
197. Suivons-le dans toutes les voies qu' il voudra
nous tracer. Les élus qu' il a choisis, il leur
marque des sentiers et des types à représenter pour
l' avancement de la famille universelle.
Ils sont séparés de nous par leur élection, ils le
sont aussi par leurs actions. Comment les
jugerions-nous ? Les hommes simples et ignorants
verront un jour la profondeur et la hauteur de ces
colonnes fondamentales.
Pour vous, malheureux juges de ce que vous
n' étiez pas dignes de contempler, vous voudrez

p284

pouvoir faire oublier vos jugements. Vous voudrez
pouvoir les effacer par vos larmes, et vos larmes
ne les effaceront point.
Vos écrits propagent les maux, et vous ne pouvez
plus y mettre ordre. Vous avez à pleurer, et les
maux que vous avez faits, et ceux que vous devez
faire jusqu' à l fin des siecles.
Qui sera assez puissant pour faire naître une
nouvelle plaie dans la terre d' égypte, et faire
que tous les écrits de l' homme non régénéré, se
trouvent à l' instant rongés de vers, ou consumés
par les flammes, ou transformés en poussiere.
Je n' en excepte pas les miens, quoiqu' ils ne
soient pas contre l' esprit : mais j' aurois
l' espoir que l' esprit en prendroit la place, si
lui-même envoyoit cette plaie ; et mon desir est que
l' esprit prenne la place de toutes choses.
198. Le seigneur a incliné ses regards sur la
postérité de l' homme, et il a vu ceux qui le
cherchent.
Quel est cet homme brisé de douleur, et gémissant
sur ses iniquités ? Quel est cet homme humble et
dans l' indigence de la sagesse, et demandant à tous
les êtres puissants de soulager sa pauvreté ?
Je l' ai vu du haut de mon trône, je l' ai vu dans sa
tristesse et dans l' abattement : mon coeur s' est
ému. J' ai enveloppé ma gloire, et je suis
descendu vers lui.
J' ai imposé mes mains sur sa tête et sur son
coeur. Il est sorti de son état de mort ; la
chaleur a circulé dans ses membres.

p285

Il s' est levé : sois bénie à jamais, sois bénie,
sagesse bienfaisante qui vient de me rendre la
vie ! Laisse-moi te saisir, laisse-moi coller mes
levres sur tes mains, et qu' elles ne s' en
séparent plus. où irai-je ? N' as-tu pas les
paroles de la vie éternelle ?

le seigneur a dit : je prendrai soin moi-même de
celui qui me cherche,
celui qui m' aime, celui
qui desire de m' aimer. J' allumerai dans son coeur
un feu semblable à toutes les ardeurs du soleil,
et tout son être deviendra resplendissant de
lumiere.
Homme de dieu, voilà ta sainte destinée : tant que
l' homme ne sent pas bouillonner son coeur comme une
fournaise ardente, il est en danger, il est mort.
J' invoquerai le seigneur ; sa parole peut
transformer le coeur de l' homme en un soleil
vivant : il dit, et chacune de ses paroles enfante
autant de soleils toujours prêts à vivifier le
coeur de l' homme.
199. Dieu veut qu' on le serve en esprit, mais il
veut qu' on le serve aussi en vérité. Où sont-ils
ceux qui le servent comme il le desire ?
Est-ce par les spéculations, est-ce par la
pénétration de l' intelligence, est-ce par les
découvertes, que vous servirez votre dieu ? Par-là
vous pourrez vous élever au dessus des hommes, et
vous en faire admirer : mais aurez-vous atteint
pour cela votre vraie mesure ?
C' est le coeur de l' homme qu' il faut sanctifier,
et porter en triomphe aux yeux de toutes les
nations.

p286

Le coeur de l' homme est issu de l' amour et de la
vérité ; il ne peut recouvrer son rang qu' en
s' étendant jusqu' à l' amour et à la vérité.
Aura-t-il moins d' intelligence ? Qui pourroit le
croire, puisqu' il puisera dans la source de toute
intelligence, et dans le créateur de l' esprit ?
Ouvrez-vous, ames humaines ; toutes les
puissances célestes ne demandent qu' à vous
remplir et à se remplir de vous, pour vous
apprendre à servir Dieu comme elles, en esprit et
en vérité : prenez courage.
Il ne fallut que quarante jours de travaux au
réparateur pour vaincre l' apparence, et pour
dérouler toutes les enveloppes dont la matiere
environne l' homme ; parce que la matiere a employé
le même nombre pour nous emprisonner.
200. Ma pensée va méditer sur les fins du
créateur, et sur les moyens qu' il emploie pour y
arriver. Les moyens sont simples ; la fin est
toujours grande et merveilleuse.
Voyez ce germe, voyez cette graine méprisable en
apparence, et voyez l' arbre et les fruits qui en
proviennent. Mortels, comparerez-vous vos oeuvres
à celles du créateur ? Considérez la complication
de vos moyens, et le néant ou l' horreur de vos
résultats.
Vous agissez comme votre ennemi. Ses moyens
sont nombreux, il est sans cesse actif contre
Dieu ; et ses résultats sont toujours nuls, et ils
le deviendront encore davantage.

p287

Quelle sera donc la fin des oeuvres universelles de
Dieu ? Sachez que l' immensité de ses moyens est
la simplicité même. Ce vaste océan céleste, la
nature entiere, tous les univers des esprits et
des mondes, ne sont qu' un moyen simple aux yeux du
souverain auteur des êtres ;
et la fin de tous ces moyens doit être encore plus
grande que leur immensité, parce que dans un être
qui est la sagesse, la fin est toujours plus
grande que les moyens.
Homme, dans ta misere tu vois un terme à tes
ténebres ; tu apperçois de loin une immensité de
jouissances qui surpassent toujours tes besoins et
tes conceptions.
Chante d' avance la gloire et la puissance du
seigneur. Chante la grandeur de ses merveilles, et
vois quelle est la grandeur du terme qui
t' attend, en voyant la grandeur du moyen qui t' est
offert pour t' y conduire.
201. Je supporterai sans murmure les langueurs de ma
régénération ; je laisserai errer douloureusement
mes pensées et les voeux de mon coeur, dans les
pénibles sentiers du temps.
Que mes pas soient imprimés sur la terre de
douleur, et laissent après eux de longues traces !
Ces marques sanglantes inspireront de la crainte au
pécheur ; elles pourront l' arrêter dans ses
crimes.
Mais qu' elles ne l' arrêtent pas dans son
espérance !
Dieu me préserve de croire que toutes les fois que

p288

mon ame invoquera le seigneur, il ne soit prêt à
m' entendre et à m' exaucer !
Oraisons du seigneur, vous pénétrez mes os, vous
vous emparez de tous mes membres, vous
m' environnez de vos douces et vivifiantes
influences, comme on enveloppe un homme infirme,
pour le préserver de l' air vif.
Graces vous soient rendues ! Ne suspendez pas vos
soins, jusqu' à ce que j' aie recouvré ma force.
Mes yeux, vous deviendrez perçants comme ceux
de l' aigle. Ma pensée sera comme la fleche, que le
guerrier ajuste long-temps et sans se presser,
afin qu' elle porte un coup plus sûr.
à tous les moments de sa vie l' homme a besoin
de se sauver ; aussi a-t-il vu entrer dans ses
abymes un libérateur universel, et qui ne se
repose jamais.
Un libérateur qui ne peut être que Dieu même,
sans quoi il n' auroit pas pu me rendre la vie ;
parce que, s' il n' étoit pas lui-même la racine de
mon être, en me réunissant à lui, il ne m' eût
point encore réuni à ma racine.
Ame humaine, unis-toi à celui qui a apporté sur
la terre le pouvoir de purifier toutes les
substances ; unis-toi à celui qui, étant dieu, ne
se fait connoître qu' aux simples et aux petits, et
se laisse ignorer des savants.
Qu' as-tu besoin de solliciter les secours
particuliers de tous les agents de la vérité ? Ne
sont-ils pas tous contenus en elle ? Ne sont-ils
pas tous animés par son universelle influence ?

p289

Vérité sainte, parle à l' ame de l' homme ; il
entendra toutes les langues, et il ne sera point
précipité avec l' horrible poids du temps.
202. Si je suis une de tes pensées, donne-moi,
pour la gloire de ton nom, la force de justifier
mon origine.
Si j' ai laissé altérer les trésors de mon essence
divine, si quelques rameaux se sont, par ma
foiblesse, détachés de ce grand arbre ;
ordonne-leur de renaître, et ils s' éleveront avec
plus de majesté encore, que lorsque tu leur donnas
la premiere fois la naissance ?
C' est toi qui empêches que les ames ne se tuent
les unes et les autres ; et c' est toi qui les
guéris, lorsqu' elles se sont blessées, et qui les
ressuscites, lorsqu' elles se sont tuées.
C' est toi qui laisses l' impie dans ses liens, tant
qu' il ne se retourne pas vers toi, et qu' il
persiste à se déclarer ton ennemi.
Oh ! Combien d' hommes sont dans la voie sans le
savoir ! Combien d' autres se croient dans la voie,
pendant qu' ils en sont si éloignés !
Attendez en paix et en silence. Retirez-vous dans
la caverne d' élie, jusqu' à ce que la gloire du
seigneur soit passée. Qui de vous seroit digne de la
contempler ?
Ce n' est point à l' homme foible que la gloire du
seigneur est promise ; avant d' en jouir, il faut
que la pensée de l' homme ait recouvré son
élévation. Car

p290

c' est dans la pensée de l' homme que se trouve la
gloire du seigneur.
Les cieux l' annoncent aussi, cette gloire, et
David nous l' a dit dans ses cantiques ; mais ils
ne font que l' annoncer, au lieu que la pensée de
l' homme la justifie, la prouve et la démontre.
Un jour, les cieux, la terre et l' univers
cesseront d' être, et ils ne pourront plus
annoncer la gloire de Dieu.
Quand ce jour sera arrivé, la pensée de l' homme
pourra encore la justifier, la prouver, la
démontrer, et cela pendant la durée de toutes les
éternités.
Songez que, si vous n' abandonniez jamais une
pensée pure et vraie, qu' elle n' eût été conduite à
un terme vif et efficace, vous vous rétabliriez
insensiblement dans votre loi, et que vous
deviendriez, dès ici-bas, les représentants de
votre dieu.
203. Pourquoi te livres-tu aux impressions
mixtes et inférieures ? Pourquoi descends-tu sur
les degrés de' abyme ?
Et ils sont tranquilles dans ces ténebres ! Et les
transports d' une joie insensée viennent encore
s' emparer d' eux !
Ces lieux de ténebres sont pires que les mers
agitées. Quand le vaisseau est descendu comme dans
des gouffres, ne s' éleve-t-il pas sur le sommet des
flots ?
Mais ici point d' alternative : les gouffres sont
toujours

p291

ouverts, et dans ces gouffres toujours ouverts
l' homme se sent toujours tomber et toujours
descendre.
Malheureux ! Ces demeures seroient-elles l' asyle
de ta pensée ? N' es-tu pas né pour l' élément
supérieur ?
Porte ta vue au dessus de ces abymes. Contemple
les régions élevées qui dominent sur ta tête ;
saisis tous ces points d' appui qui sont semés dans
l' immensité de l' intelligence et des véritables
desirs de l' homme.
Ce sont autant de branches que la sagesse te
présente dans ton naufrage : portes-y la main ; ne
lâche point prise que tu ne sois sorti du
gouffre, et que tu ne respires un air pur.
Qu' êtes-vous, éléments composés ? Vous n 48 tes
que l 42 ponge du p 2 ch 2. Quand ton corps est imbibé
de toute ta souillure, il t' abandonne. Il rentre
dans la terre, qui est la grande piscine ; et ton
ame purgée, s' élève vers sa région originelle, avec
qu' il sera beau, ce spectacle futur, où toutes les
ames qui n' auront pas succombé à l' épreuve,
s' éleveront ainsi vers la région de la lumiere !
Voyez-vous l' univers entier s' enfoncer dans le
néant, et perdre à la fois toutes ses formes et
toute son apparence ?
Voyez-vous tous ces esprits purifiés s' élever dans
les airs, comme la flamme d' un grand incendie, et
ne montrer qu' une clarté éblouissante à la place
de toutes ces matieres qu' ils ont consumées, et qui
ne sont plus ?

p292

204. Si tu descends en toi-même, et si tu t' y fais
conduire par un bon guide ; tu t' affligeras moins
de te trouver coupable, que d' avoir été assez
insensé pour aimer un instant autre chose que la
vérité.
Tu te diras : quand l' homme fut devenu criminel,
la divine charité ouvrit les trésors de l' amour ;
elle descendit dans notre séjour ténébreux,
chargée d' or, pour la délivrance des captifs.
Au lieu de recevoir humblement ma rançon et de
retourner à la défense de ma patrie, j' ai dissipé
cet or, qui devoit me tirer de la servitude ; j' ai
trompé mon dieu ; j' ai dérobé ce qu' il me donnoit
si volontairement ; j' ai comme anéanti son amour.
Dans cet homme ainsi touché, les larmes du regret
absorbent celles du remords et du repentir. Dans
les sages d' une moindre classe, les larmes du
remords et du repentir absorbent celles du regret.
Dans les réprouvés, les larmes de la fureur ne leur
permettent pas d' en répandre d' autres.
Vous ne jugez les hommes que sur ce qu' ils sont,
et Dieu les juge sur ce qu' ils pourroient être.
Il voit en eux le germe radical qui les anime, et
qui les porteroit naturellement vers la vérité, si
vos exemples et vos aveugles dominations ne l' en
écartoient.
Aussi vous dispensez l' homme de vous payer par
ses regrets ; vous ne vous en paieriez pas moins
par vos rigueurs.
Dieu suprême, quand j' aurai péché, et que je

p293

m' affligerai devant toi, ce ne sera point parce que
tu es un être qui punit, mais ce sera parce que
tu es un être qui pardonne.
Quand je me suis livré au mal, et que je
m' examine, celui qui s' asseoit sur le tribunal et
qui me condamne, me paroît si analogue à mon vrai
moi, qu je n' en puis presque pas discerner la
différence.
Quand je veux, au contraire, me livrer au bien,
la bonté divine peut tellement m' y faire avancer,
qu' il me semble que ce soit un autre que moi qui
ait commis mes fautes passées.
Et voilà ce que l' homme gagne à s' approcher de
celui qui pardonne.
205. à quoi connoîtrons-nous l' homme juste dans
toutes les mesures ? C' est celui pour qui la racine
de la sagesse a poussé profondément dans la terre.
C' est celui qui peut présenter son front aux
tempêtes, et qui, après avoir poussé des rameaux
pleins de seve, est en état de s' en couvrir encore
la saison suivante.
Les éléments peuvent se séparer, la terre
entiere peut se dissoudre.
Cet homme ne se reste-t-il pas à lui-même ? Ne
lui reste-t-il pas le témoignage de sa grandeur ?
D' où viennent l' assurance et le sang-froid du
guerrier, si ce n' est du sentiment secret, qu' il a
en soi un autre être, après celui que les armes de
l' ennemi peuvent lui enlever ?

p294

Le guerrier a transposé ce sentiment primitif de
lui-même ; il ne le rapporte qu' aux regards de ses
semblables : mais il ne sauroit en anéantir le
germe et le principe.
Aussi l' homme juste m' a-t-il appris une plus
grande sagesse : il est bon de mettre Dieu à la
tête de toutes tes oeuvres, parce qu' il te fera
surnager sur les maux de ce monde, comme ta
simple raison t' apprend à surnager sur ses
illusions.
Tu pourras souffrir pour les hommes ; mais tu ne
souffriras plus par les hommes.
L' ame du juste est déja dégagée de ses liens
terrestres ; c' est pour cela qu' elle est frappée
comme à nu et dans le vif : les hommes de matiere
ne peuvent avoir idée de ses tourments.
206. Nos vêtements semblent avoir une forme, quand
ils sont sur nous ; mais ce sont nos membres qui la
leur donnent : que le principe qui porte la vie à
la matiere, soit retiré, et elle va rentrer dans le
néant et dans la mort.
Esprit de l' homme, apprends ici à te connoître.
Tu ne peux mourir dans ton essence, parce qu' elle
est coéternelle avec la source de toutes les
essences. Mais tu peux mourir dans tes facultés,
si tu laisses séparer d' elles l' action divine,
qui doit les animer et les vivifier.
Dans Dieu même c' est l' amour qui donne la forme

p295

à la science. C' est l' amour qui a produit la
science, et ce n' est point la science qui a produit
l' amour.
C' est pourquoi nos pensées seules ne peuvent
exister sans image, tandis que notre coeur ou notre
amour n' en ont pas besoin, et ne s' en forment
aucune ; parce qu' ils ont pour nourriture
l' unité même, et que l' unité divine est sans
image. Aussi nul homme n' a jamais vu Dieu .
Ouvre l' intelligence de ton coeur. Si Dieu retire
son amour, il n' y a plus de science pour l' homme,
parce que c' est son amour qui a produit la science,
et que ce n' est pas la science qui a produit
l' amour.
Promene tes regards dans toutes les régions pures,
et sois sûr, que par-tout où tu trouveras de la
science vraie, il y a de l' amour ; parce que c' est
l' amour qui a produit la science, et que ce n' est
pas la science qui a produit l' amour.
Ainsi les ténebres et l' abyme sont sans science,
puisqu' ils sont sans amour ; parce que c' est l' amour
qui a produit la science, et que ce n' est pas la
science qui a produit l' amour.
La force se joint à la force. Ne parle pas de la
doctrine intérieure, si tu n' as pas pénétré dans
son sanctuaire ; il est impossible d' en bien
parler de mémoire, parce que c' est l' amour qui a
produit la science, et que ce n' est pas la science
qui a produit l' amour.

p296

207. Dès que la vie spirituelle a commencé pour
l' homme, toute son existence devient une suite
d' actions vives, qui se touchent et se succedent
sans interruption.
Actions vives, lorsque vous descendez en lui, vous
le pénétrez de l' intelligence, de la sagesse et de
la lumiere, parce que vous ne pouvez venir en lui
qu' accompagnées des délibérations du grand conseil,
et des plans du mobile universel .
Il agit encore dans le temps : les plans du grand
conseil n' embrassent-ils pas le temps, comme toutes
les régions ? Mais il vit par l' infini, et il veut
vivre dans l' infini.
Comment arrivera-t-il au complément de ce
terme infini, sans passer par les rois
alliances ? N' est-ce pas à l' alliance du feu
vivant que doivent se réunir tous les principes ?
Oui, c' étoit là l' esprit des sacrifices de la loi
ancienne et de ces victimes consumées par le feu
sur les autels.
Sagesse sacrée, que ne ferois-tu pas dans les
hommes, s' ils mettoient à profit ta triple
alliance ? Tu les rendrois semblables à
l' arbre de vie .
Ils en auroient encore assez, de cette intelligence
naturelle, pour se régénérer, s' ils en faisoient
usage ! Mais ils la corrompent, en la séparant de
son centre, et en ensevelissant toute leur sagesse
dans l' ordre inférieur.
Aussi le politique, parmi les hommes,
sembleroit-il

p297

moins éloigné du principe que le moral. Dans l' un
ils paroissent au moins chercher à bâtir ; au lieu
que dans l' autre ils ne semblent occupés qu' à en
empêcher.
Descendez, cedres du Liban, venez servir
d' appui aux foibles roseaux et aux jeunes vignes.
Que leurs rameaux se marient à vos branches, afin
que vous souleviez leurs fruits au dessus de la
fange croupissante de la terre.
Venez leur montrer le nom qui les attend. Venez
leur faire connoître leur propre nom. Prenez la
regle et l' équerre, et venez retracer de nouveau
dans leur coeur les plans primitifs de Jérusalem.
208. Mon ame a lu un témoignage de son immortalité
dans la justice criminelle des hommes. Cette
justice ne satisfait que le monde social, dont le
criminel a violé l' ordre.
Mais s' il a aussi violé l' ordre supérieur et la
justice invisible, peut-elle être satisfaite de le
voir souffrir et mourir dans son corps ? Ne
demande-t-elle pas que les punitions tombent sur
des substances de son ordre et de sa classe ?
Si un grand a fait un crime contre l' état, est-ce
assez que le prince le dépouille de ses habits
pompeux et des marques de ses dignités ?
Oui, les supplices humains et corporels ne font
que préparer l' ame et la dépouiller, pour lui faire
subir le supplice analogue à son essence.

p298

C' est ainsi que l' on fait déshabiller le coupable,
qui doit recevoir sur son corps les marques
infamantes et les corrections douloureuses.
Cessons donc de croire que tout soit fini, quand
un criminel a subi ici-bas son supplice, ou quand
notre corps a payé le tribut à la nature.
Ce n' est qu' à la mort corporelle de l' homme que
commencent les quarante-deux campements des
israélites. Sa vie terrestre se passe
presqu' entiere dans la terre d' égypte.
Souvent la nécessité de ses oeuvres futures
engage la sagesse suprême à faire accélérer le
terme de nos jours temporels, parce qu' elle est
avide de nous voir rentrer dans nos voies.
C' est ainsi qu' elle a traité les amorrhéens, et
tous les peuples prévaricateurs. Quel insensé
bornera l' étendue de sa vue à ce monde étroit et
ténébreux ?
Il ressembleroit à l' enfant qui trouve l' univers
entier dans sa poupée. Si nous rions de la
méprise de cet enfant, c' est que nous sommes sûrs
qu' il existe, sous nos yeux, des objets qui sont
au dessus de ses hochets.
Mais sommes-nous sûrs, qu' il n' y ait personne
au dessus de nous qui puisse en dire autant des
nôtres ?
209. Où sera la matiere, où sera la mort, quand
tout sera plein de l' homme, et que l' homme sera
plein de la vie et de la parole ?

p299

Voyez-vous ce sage vieillard, qui a passé ses
jours dans la contemplation des oeuvres de Dieu
et de la vérité ? Ses yeux étincellent du feu de
l' esprit, ses discours respirent la sagesse, son
intelligence est perçante, comme une épée, et sa
parole opere des oeuvres vives.
C' est qu' en lui la vie divine s' est unie à son
être, et l' a aidé à traverser sa matiere ; c' est
que cette matiere est pure en lui et comme
sanctifiée ; c' est qu' il est établi sur elle, comme
sur un trône, et qu' il peut déja de dessus ce
trône juger les tribus d' Israël.
En vain l' esprit de l' homme ignorant ferme-t-il
les yeux à cette loi finale de notre être : il se
tord, comme le serpent, pour arriver à des
explications qui la détruisent ou la rabaissent.
Laisse-là la vérité, si elle ne te convient pas,
et si elle t' importune ; mais n' essaie pas de te
mettre à sa place.
C' est elle qui t' a donné la pensée ; elle a le
pouvoir de te retirer à son gré cette pensée, comme
elle a le pouvoir de te la rendre : et c' est avec
une pareille dépendance à son égard, que tu veux la
juger, que tu veux la soumettre, et que tu veux la
détruire !
Vous-même vous ôtez à un homme l' esprit de la
crainte de la mort, et vous lui donnez l' esprit
d' un guerrier.
Vous ôtez à un homme l' esprit guerrier qu' il avoit
reçu de la nature, et vous lui donnez l' esprit de
paix d' un ministre de l' église.

p300

Vous ôtez à un homme sédentaire l' esprit d' un
philosophe contemplatif, et vous lui donnez
l' esprit et la science du monde, et l' activité
d' un courtisan.
Le seigneur ne peut-il, comme vous, transposer
à son gré les esprits par lesquels il veut vous
gouverner ?
210. L' esprit de l' homme se demande souvent, à quoi
pouvoient servir les animaux dans le plan de la
création ?
Ne voyons-nous pas en eux quelques signes épars
des vertus qui nous sont recommandées, de la
prudence, du courage, de la fidélité, de
l' attachement, de l' adresse et de l' industrie, pour
combattre les maux qui les affligent ?
Mais vous avez vu que la terre fut maudite !
Portez donc votre pensée jusqu' à ce plan primitif,
qui étoit destiné à toute la nature, t vous
verrez qu' alors les animaux pouvoient présenter de
plus grands modeles de perfection qu' aujourd' hui :
ne cherchez rien de plus.
Ne savez-vous pas que depuis le désordre la
sagesse a présenté à l' homme des modeles plus
utiles et plus puissants que ne pourroient être les
animaux ?
Fixez ces modeles divins et vivants ;
instruisez-vous par leur exemple ; nourrissez-vous
de leurs forces, et vous n' aurez rien à regretter
dans les plans qui sont à moitié effacés.
Est-ce que l' oeuvre de Dieu peut manquer de
s' accomplir ?

p301

Est-ce que sa puissance et sa sagesse ne
doivent pas l' emporter à jamais sur tous les
désordres ?
Il faut louer vos intentions, écrivains ingénieux
et sensibles, qui nous peignez avec tant de charmes
les loix et les harmonies de la nature ; mais cette
nature désavoue elle-même la plus grande partie de
vos délicieux tableaux.
Elle voudroit rassembler encore toutes les
perfections dont vos riches pensées la parent et
l' embellissent.
Mais elle n' ignore pas les taches que le crime a
faites à sa beauté ;
et malgré le doux empire de vos séduisants
pinceaux, elle se repose sur une main plus
puissante, qui un jour voudra bien réparer ses
désastres.
211. Vous demandez comment l' esprit peut agir sur
l' esprit : prenez l' inverse de la matiere ; elle
se combine, mais elle ne se pénetre point.
Les esprits se pénetrent : ils forment une vie,
qui est une ; ils forment une communion intime.
mon pere, qu' ils soient uns avec moi, comme je
suis un avec vous, et qu' ils soient consommés
dans l' unité !

détournez donc vos yeux de cette matiere qui
vous abuse. Comme elle existe par les divisions et
dans les divisions, elle accoutume aussi votre vue
à se diviser ; puis vous portez cette vue divisée
et double sur l' unité : comment pouvez-vous donc la
saisir ?
Si la vérité venoit sur la terre, le poëte la
mettoit

p302

en vers, e musicien la chanteroit, le peintre
voudroit faire son portrait.
Heureuse encore si les hommes ne l' employoient
que pour le service de leurs illusions ! Dans les
sciences numériques, n' ont-ils pas confondu les
loix les plus incompatibles ?
La loi de l' addition est la seule qui gouverne ce
monde ; la loi de la multiplication appartient à un
monde plus vivant.
Mais dans leurs calculs, ils n' ont pas craint de
les assimiler l' une à l' autre ; ils ont voulu
égaler ce qui est mort à ce qui est vivant, et ce
qui est vivant à ce qui est mort.
Ils sont ici-bas sous la racine de l' arbre, ils ne
peuvent s' élever jusqu' aux branches ; et ils
veulent nous en donner les dimensions ! ...
212. Lorsque vous vous êtes négligé ; et que vous
êtes descendu dans les figures et dans les ombres,
vous ne connoissez plus les choses que sous des
ombres et sous des figures. éloignez-vous des
miroirs ternes, et les objets vifs et réguliers se
rapprocheront de vous.
Ne dites plus, docteurs imprudents, que tout est
faux, quand il y a un reflet, et que l' homme
n' est pas digne d' en recevoir ici-bas.
Vous parlez de votre poste ; vous parlez de
l' homme qui s' est enseveli dans les ombres, et à qui
on ne

p303

peut rendre que selon les ombres qu' il laisse
accumuler en lui.
Vous n' avez pas la premiere notion du vrai, si
vous croyez qu' il ne puisse y avoir des hommes
préservés.
Vous les trouverez rarement, ces hommes
préservés, parmi ceux qui, étant avancés en âge,
ont passé leur vie dans les ombres. Mais vous les
trouveriez aisément dans les enfants, et dans ceux
qui en ont conservé le saint caractere.
Cherchons la région vive : nos principes vifs en
seront encore plus vivifiés, et les reflets que
nous y recevrons, seront purs ; ou si l' impur s' y
mélange, il sera si aisé à discerner, qu' il n' en
retirera que de la confusion.
N' y a-t-il pas une place frontiere dans la
création ? Et l' impur pourroit-il jamais passer
quarante-neuf ?
213. La vérité avoit paru, et à sa présence les
aveugles voyoient, les sourds entendoient, les
boiteux marchoient droits, et les malades étoient
guéris.
Tu t' es montrée, doctrine humaine : et ceux qui
voyoient sont devenus aveugles ; ceux qui
entendoient sont devenus sourds ; ceux qui
marchoient sont devenus boiteux, et ceux qui
étoient sains sont devenus malades.
Tristes victimes ! Savez-vous comment cette vérité
vous traitera ? Elle a régénéré ceux qui étoient
infirmes

p304

lors de sa venue, parce qu' ils l' étoient par
ignorance, et que la lumiere n' avoit pas encore
paru pour eux.
Mais, vous, qui l' aviez vue, cette lumiere ; vous,
qui aviez été avertis mille fois de sa présence,
vous l' avez laissé évaporer !
puisque vous n' avez point, on vous ôtera même ce
que vous avez.

vous enseignez qu' il y a un vuide dans la nature :
pourquoi donc ces innombrables nuances, qui lient
si bien toutes les substances qu' il n' est pas un
point par où l' action puisse s' échapper ? Si tout
est plein d' action, comment y auroit-il un vuide
de résultats ?
Vous avez encore plus méconnu la nature morale,
en la confondant avec la nature périssable !
Doctrine humaine, ô doctrine humaine, laisse aller
mon peuple, afin qu' il me puisse offrir ses
sacrifices !
L' ame humaine doit exister u-delà des siecles,
parce que la vie lui a été donnée par le principe
de la vie, et que le souverain des êtres ne
pourroit anéantir la vie, sans abolir son propre
caractere, qui est d' être le deu vivant.
Doctrine humaine, ô doctrine humaine, laisse aller
sacrifices !
214. Ce sont, dites-vous, les transitions et les
liaisons qui embarrassent le plus les écrivains.
Ignorez-vous que les liaisons existent dans les
choses ? Les hommes de lumiere et de vérité en
mettent peu dans les mots.

p305

Voulez-vous ne juger que sur les mots et sur le
cadre, les endroits élevés de l' écriture sainte :
vous n' y verrez qu' obscuité, désordre et
confusion.
Voulez-vous les examiner avec plus de soin, et en
solliciter l' intelligence, en vous élevant en même
temps que vous demanderez qu' on vous éleve : vous
y trouverez des rapports vastes et imposants.
Voyez quelles sont les transitions des écrivains
sacrés. Elles consistent, presque toutes, dans une
seule particule conjonctive, parce qu' ils ne
parlent jamais qu' au nom du seigneur, et que le
nom du seigneur sait tout lier, comme il a su tout
produire.
Quelquefois même ils commencent par-là leurs
écrits et leurs discours ; parce que les choses
qu' ils nous présentent, sont en liaison avec celles
qu' ils nous cachent ;
parce que ces hommes choisis ne sortoient point
de la présence de la vérité, et qu' ils étoient
toujours unis à celui qui n' a ni fin, ni
commencement.
Vous avez fait une semblable erreur, lorsque vous
avez jugé Moïse matérialiste, sur ce qu' il semble
parler rarement un langage spirituel à son peuple.
Cette preuve vous paroîtroit bien débile, si vous
lisiez les écritures, avec l' intelligence qu' elles
font germer à tous les pas ; et vous vous diriez
bientôt :
il n' étoit pas plus nécessaire de parler de
l' esprit aux hébreux, qu' il ne le seroit de parler
d' armure et de guerriers à deux armées qui
seroient en présence.

p306

215. Qui peut nier que la nature n' ait une grande
destination, et que cette destination ne soit de
servir de type et d' image à l' esprit ?
L' écriture ancienne et nouvelle ne prend-elle pas
là tous ses emblemes ? Ne parle-t-elle pas
continuellement des astres, des saisons, des
moissons, des oiseaux, des chiens, des poissons, des
fourmis ?
Pourquoi toutes ces choses viendroient-elles donc
figurer dans le monde, si ce n' est afin que par
leurs secours les hommes puissent ouvrir les yeux à
des vérités plus élevées ?
Ne croyez donc pas faire une chose indifférente,
lorsque par vos principes vous défigurez la nature
à nos yeux. L' homme ne prend plus de confiance en
elle ; il perd celle qu' il avoit pu y prendre, et
vos méprises le conduisent à l' impiété.
Si vous étiez loin d' une amante chérie, et que pour
adoucir les rigueurs de l' absence, elle vous
envoyât son image, n' auriez-vous pas au moins
par-là quelques consolations d' être privé de la vue
du modele ?
C' étoit ainsi que la vérité s' étoit conduite par
rapport à nous ; après nous être séparés d' elle,
elle avoit chargé les puissances physiques de
travailler à sa représentation, et de nous la
mettre sous les yeux, pour que notre privation eût
moins d' amertume.
Et vous, docteurs imprudents, vous ne vous
efforcez qu' à altérer cette représentation, de peur
que nous n' y reconnoissions quelques traits de
celui que nous ne voyons plus.

p307

Arrêtez-vous : si vous n' avez point l' intelligence
de l' objet des êtres, comment auriez-vous
l' intelligence de leurs loix ?
étudiez d' abord pourquoi la nature existe, avant
de nous dire comment elle existe ; c' est
l' intelligence de l' objet des êtres, qui seule
peut donner l' intelligence de leurs loix.
216. Si tu ne réalisois les vertus divines,
pourquoi Dieu te les enverroit-il ? Tu te
demandes, comment l' homme peut mettre en valeur ce
qu' il a reçu. Est-ce que les puissances ne sont
pas liées à l' amour ? Est-ce qu' elles peuvent
s' unir à toi sans l' attirer ?
N' est-ce pas la même unité qui produit en toi tous
les biens, et qui te procure à la fois les
jouissances et le préservatif ? Le même soleil qui
t' éclaire, en même temps qu' il fait végéter les
arbres, fait naître aussi les feuilles, dont ils
t' ombragent contre son ardeur brûlante.
Ranime tes forces, homme de desir, ranime ta
confiance, dissous ton péché dans tes oeuvres. Tu
sentiras tes facultés vivantes s' étendre
jusqu' aux dispensateurs de la lumiere.
Quand tu auras fait les oeuvres du seigneur, rentre
dans ton humilité, et rend grace au nom du
seigneur ; c' est par-là que les prophetes et les
élus de Dieu se maintenoient dans la sécurité, et
qu' ils obtenoient de nouveaux dons.
L' insensé se borne à se complaire dans les
lumieres qu' il reçoit par l' instruction de ses
semblables ou par

p308

l' insinuation naturelle ; il est comme une terre qui
garderoit toujours, exposée sur sa surface, la
semence qu' on y auroit jetée, et qui ne la
resserreroit point dans son sein.
Homme, ne sois pas semblable au bouc émissaire,
qui reçoit, comme les autres animaux, les
bienfaits de la nature, et qui ne répand que
l' infection. Tu avois été formé pour être comme
un colyre universel, qui devoit rendre la vue à
tous les aveugles.
217. Jusqu' à quand serez-vous en opposition avec
vous-même ? Votre coeur voudroit jouir ; il
voudroit se livrer aux douces impressions, que le
sentiment de son être lui suggere.
Mais votre raison déja abusée, craint de s' abuser
encore davantage ; elle retient auprès d' elle les
holocaustes. écoutez : vous croyez la postérité de
l' homme en privation ; vous croyez Dieu trop
juste, pour être l' auteur de nos souffrances.
Vous savez combien l' homme étoit près de Dieu
par son origine, puisqu' il n' y avoit rien entre ces
deux êtres. Vous sentez qu' excepté Dieu, il n' y
avoit rien près de lui pour lui apporter du
soulagement.
Quel effroi pouvez-vous donc prendre de cette
logique simple, et dont la forme et la clarté
maîtrisent votre esprit ?
Mais l' idole est montée sur les hauts lieux ; elle
y a attiré tout le peuple. Du sommet de cette
montagne

p309

elle domine tout le camp d' Israël, et le
peuple n' a plus d' oreilles pour entendre les sons
harmonieux des pasteurs qui sont dans la plaine.
Il n' a plus d' yeux pour voir les ruisseaux de lait
et de miel qui coulent dans cette terre promise ;
il n' a plus de goût pour en savourer la douceur.
Renversez cette idole qui vous retient en
esclavage, et qui ne cherche qu' à vous faire
languir dans la disette, afin de vous conduire au
tombeau. Revenez au milieu du camp avec le
peuple, et faites-le rentrer dans les tentes.
218. Ne vois-je pas trois degrés pour l' homme ? Il
est au dessus de sa mesure, ou au niveau, ou au
dessous.
Est-il au niveau, et obtient-il en proportion :
il passera des jours paisibles. Est-il au dessus :
il n' y a pour lui que triomphe et jouissance. Mais
ce degré, ce n' est pas sur la terre qu' il faut le
chercher.
Qui sont ceux qui sont le plus souffrants ? Ceux
qui ont reçu d' en haut une grande mesure, et qui
sont forcés d' attendre ailleurs pour la remplir. Ce
sont ceux-là qui seront consolés : car ils ne
peuvent manquer de pleurer abondamment.
Seigneur, ceux que tu choisis pour ton oeuvre,
ne sont-ils pas ordinairement victimes de l' idée
profonde que tu leur donnes de toi-même ?
Ils ne rencontrent sur la terre qu' opposition à
cette

p310

idée profonde ; ils voient tous les jours sacrifier
la chose vive, à celle qui languit et se décompose
d' elle-même.
Ils voient tous les jours les noms naturels devenir
conventionnels, et jamais les noms conventionnels
redevenir naturels.
Guerriers humains, vos combats sont rares, votre
défaite et votre mort incertaine, et le sentiment
de l' approbation des hommes, habituel.
Les guerriers de la vérité sont toujours sur le
champ de bataille. Ils sont comme sûrs d' y
éprouver des maux pires que la mort, et de n' avoir
jamais pour eux le suffrage de l' opinion.
Vérité sainte, heureusement pour ces élus que
ton royaume n' est pas de ce monde ! Ta justice n' en
est pas non plus, puisque ton royaume n' en est
point : cela suffit pour les encourager ; ils sont
sûrs de leur récompense.
219. Ne naissons-nous pas tous avec un don ? Et si
par notre vigilance nous obtenons qu' il se
développe en nous, qu' aurons-nous à demander de
plus ?
Nous devrions tous être couronnés, puisque le
fidele nous environne de son action ; il forme
autour de nous comme une enceinte, et sur nous un
cercle lumineux.
Hommes de vérité, n' est-ce pas pour cela que
l' on vous a regardés souvent comme des rois ?
Sainteté, sainteté, tu rends tous les dons
analogues ; tu nous apprends qu' ils appartiennent
tous au même esprit.

p311

Le son et la lumiere ne sont étrangers l' un à
l' autre que pour l' impie ou l' ignorant ;
l' empire et la sanctification sont liés par des
rapports essentiels.
Le grand maître avoit toutes les puissances,
parce qu' il étoit saint ; et il étoit saint, parce
qu' ils' oublioit tout entier pour ses freres.
Ame puisée dans l' amour, c' est le travail de
l' amour qui mene à la sanctification ; parce qu' il
n' y a que lui qui nous justifie.
Homme infirme et dans le besoin de l' esprit, tu
ne resterois pas dans la paresse, si l' orgueil ne
te retenoit, et si tu ne croyois pas avoir tout.
N' es-tu pas en captivité, comme les hébreux ?
Pourquoi ne penserois-tu pas, comme eux, à ta
patrie ?
Où est l' homme qui porte par-tout la douleur
et le sentiment de sa misere ? Il veillera pour
obtenir la concupiscence de l' esprit.
Il s' agitera dans son trouble, comme un voyageur
surpris par les ténebres au milieu d' un pays
qui lui est inconnu, jusqu' à ce que le seigneur
soit touché de zele pour la terre, et qu' il ait
pardonné à son peuple ;
jusqu' à ce que le seigneur lui ai dit : je vous
enverrai du bled, du vin et de l' huile, et vous
en serez rassasiés, et je ne vous abandonnerai plus
aux insultes des nations.

p312

220. Où sont les proportions ici-bas, pour pouvoir
juger de l' état futur ? Irons-nous prendre
l' exemple de l' enfant dans le sein de sa mere,
comparé à l' état de l' homme fait ?
Notre être pensant doit s' attendre à des
développements immenses, quand il sera sorti de sa
prison corporelle, où il prend sa forme
initiatrice, comme l' enfant prend celle de son
corps dans le sein maternel.
Mais cette proportion nous donne-t-elle une idée
nette et instructive sur cet état glorieux qui nous
attend ? Ne la cherchons pas ici-bas, cette notion
nette. Si nous l' avions, nous ne serions plus en
privation.
Mais j' apperçois une loi superbe. Plus les
proportions se rapprochent de leur terme central
et générateur, plus elles sont grandes et
puissantes.
Cette merveille que tu nous permets de sentir et
de découvrir, ô vérité divine ! Suffit à l' homme
qui t' aime et qui te cherche.
Il voit en paix dévider ses jours ; il le voit avec
plaisir et ravissement.
Parce qu' il fait que chaque tour de la roue du
temps rapproche pour lui cette proportion
sublime, qui a Dieu pour le premier de ses
termes, et qu' il est déja prévenu que c' est
l' homme qui sera le second.
Ressuscitons avec celui qui est déja ressuscité.

p313

Montons à cette région, pour y apprendre
promptement notre langue primitive. C' est là que
l' action accompagnera toujours la parole, et que
tous nos pas seront jonchés de fleurs.
Il y a un temps pour recevoir des faveurs ; il y
a un temps pour en avoir l' intelligence : il faut
qu' il y en ait un pour présider à leur
distribution.
221. Ne dites-vous pas qu' il faut pratiquer les
arts pour en sentir toute la finesse, et pour y
acquérir du goût ? Pratiquez donc aussi les
principes de la vérité, si vous voulez parvenir à
en connoître le charme et la douceur.
Les charmes de l' intelligence vous meneront à ceux
de l' amour. L' amour n' est-il pas l' oeil de
l' ame ? N' est-ce pas par l' amour qu' elle voit
Dieu, puisqu' elle le voit sans image ?
Mais tu fais usage de ce sentiment, pour des
objets qui ne peuvent pas te le rendre, pour des
objets qui te promenent chaque jour de
déceptions en déceptions.
Ne chasseras-tu pas loin de toi ceux qui sont
intéressés à te tromper ainsi dans les objets de ton
amour ?
Ils savent que, si tu avois la prudence de
t' adresser mieux, tu trouverois des objets dignes
de toi, qui t' aimeroient à leur tour, et mille
fois plus que tu ne pourras jamais les aimer
toi-même.
Pratiquez les principes de la vérité, si vous
voulez en connoître le charme et la douceur.

p314

Ne dites-vous pas qu' il faut pratiquer les arts,
pour en sentir toute la finesse, et pour y
acquérir du goût ?
222. Le germe du seigneur, le germe de la parole
vient de se semer de nouveau dans l' ame de
l' homme.
ô vous, puissances bienfaisantes, venez le couvrir
avec vos mains pures ! Que les oiseaux du ciel ne
trouvent aucun passage pour venir le dévorer !
C' est toi qui es la force universelle ; c' est toi
qui végetes dans tous les êtres ; c' est toi qui
les as produits et qui les soutiens par le
développement successif de tes puissances.
Tu végéteras aussi en moi ; tu m' as donné l' être
comme à eux ; tu me continueras l' existence comme
à eux, par ton acte vivificateur.
Célébrons l' homme : il ne peut exister un instant
sans l' acte vivificateur de son dieu ; sans que
l' esprit ne soit en lui, comme dans une vibration
continue.
Nature, nature, tu as aussi le même avantage,
puisque tu ne renfermes aucune substance dont
l' artiste industrieux ne puisse extraire les
éléments de la lumiere.
Mais l' homme a au dessus de toi le pouvoir de
sentir ses sublimes privileges, et d' en célébrer le
divin auteur.
L' ange du seigneur a pris l' épée en main ; il va
traverser toutes les rues de la ville d' égypte.
Il va exterminer tous ceux qui, comme Achab,
se sont vendus pour faire le mal aux yeux du
seigneur
.

p315

Il va exterminer dans l' homme tout ce qui ne sera
pas marqué du sang de l' agneau.
Il ne laissera subsister aucune végétation
empoisonnée ; mais il passera, sans frapper de
l' épée, devant tout ce qui portera le caractere de
la délivrance, et qui sera provenu de la semence
de la parole.
La seve circulera alors librement de la racine
jusqu' aux rameaux les plus déliés. Les fleuves des
montagnes se rendront, sans obstacle, jusqu' à la
grande mer ; et la sainteté restera attachée à
l' ame de l' homme, comme par un ciment
indestructible.
223. Allons recueillir des aromates pour brûler sur
l' autel du seigneur ; parcourons les nations de la
terre, et demandons-leur la dixme du seigneur.
Il y a des peuples qui fournissent de parfums
les temples et les idoles de l' égypte. N' est-il
pas plus juste que tous les parfums soient offerts
au seigneur ?
Jeunes lévites, et vous vierges innocentes,
ramassez avec soin les fleurs des champs.
Parcourez les montagnes de Galaad et de
l' Arabie, où le baume et l' encens répandent leurs
odeurs.
Qui vous refusera de participer à votre oeuvre ?
Qui sera assez ingrat pour ne pas offrir la dixme
au seigneur ?
à l' image de l' abeille infatigable, soyez occupés
tout le jour à exprimer le suc des fleurs, et des

p316

arbres résineux ; transportez vos récoltes dans les
lieux saints.
Venez-y préparer, à loisir, la cire et le miel,
pour l' utilité de toute la famille humaine.
Préparez-y ce parfum sacré qui ne doit être
offert qu' au seigneur, sur l' autel d' or .
Préparez-y aussi le parfum d' onction, qui doit
servir à consacrer le grand-prêtre et ses fils,
et tous les vases destinés au service du
tabernacle.
Le seigneur n' a-t-il pas choisi des hommes de
paix qui n' ont d' autre fonction que de panser les
plaies de la fille de son peuple ?
Il en a choisi qui passent leurs jours à prier pour
les guerriers. Il en a choisi qui passent leurs
jours à prier pour ceux qui ne sont point encore
sortis de l' ignorance.
Il en a choisi qui passent leurs jours à prier pour
ceux qui sont descendus dans les ténebres. Il en a
choisi qui passent leurs jours à prier pour ceux
qui levent leurs étendards contre la vérité.
Parce qu' il veut que les aromates de l' Arabie
répandent leurs parfums par toute la terre.
Il veut que la priere, ainsi que l' astre des cieux,
embrasse l' univers comme par un cercle non
interrompu, et ne soit pas un instant sans
vivifier la demeure de l' homme.

p317

224. je me sanctifie moi-même pour eux, afin
qu' ils soient aussi sanctifiés dans la vérité.

quel texte s Jean présente ici à la pensée !
Le pere a sanctifié le fils, le fils a sanctifié
l' esprit, l' esprit a sanctifié l' homme. L' homme doit
sanctifier tout son être ; son être devoit
sanctifier les agents de l' univers.
Les agents de l' univers devoient sanctifier toute
la nature ; et de-là la sanctification devoit
s' étendre jusqu' à l' iniquité.
Voilà donc cette semence divine qui est oujours
florissante dans la région supérieure, mais qui
ici-bas se subdivise en différents germes, et
attend différentes époques, pour manifester la vie
glorieuse qu' elle renferme !
elle étoit cachée dans le réparateur, pendant
le temps de son travail et de son humilité. Aussi
disoit-il alors que le pere étoit plus grand que
lui
.
Il disoit en même temps à ses apôtres, de se
réjouir de ce qu' il s' en alloit vers son pere...
en ce jour-là vous ne m' interrogerez plus de
rien... quelque chose que vous demandiez à mon
pere en mon nom, il vous le donnera.

parce que l' esprit, portant avec lui toutes les
fructifications divines, aura complété le cercle de
Dieu, sans avoir besoin d' un autre nombre.
Qui peut donc t' embrasser par la pensée, homme

p318

majestueux, sanctifié par l' esprit saint, dans
lequel le fils fait briller la sanctification du
pere ?
Tu deviens un foyer d' amour et de puissance, à
qui tout cede, et dans qui tous les trésors de la
vérité viennent se réunir.
Qui a pénétré dans toute sa profondeur le sens et
l' expression du signe quadruple, agissant à la fois
sur toutes les dimensions des êtres ?
225. Que sont-elles devenues, ces affections
délicieuses, ces douces vertus qi embellissoient
ton existence ? Ces plantes salutaires se sont
arrêtées dans leur croissance. De nombreuses épines
les ont ombragées, et leur ont ôté l' aspect du
soleil.
L' homme est-il mort ? N' y a-t-il plus pour lui
d' espérance, et faut-il le descendre dans le
tombeau ? Les vers de la terre sont-ils prêts à le
dévorer ? Arrêtez-vous, ministres de la mort, la
vengeance est suspendue.
Leve-toi, homme précieux à ton dieu ; il t' aime
tant ! Le dirai-je, il t' honore assez pour
sacrifier sa propre gloire à la grandeur qu' il t' a
donnée. Il aime mieux être humilié que de te voir
périr.
Leve-toi. Ne te rebute pas, si, après tes crimes,
tout commence pour toi par des ombres. Les régions
lumineuses auront leur tour. Elles sont liées à ta
vie ; c' est au milieu d' elles que tu étois né.

p319

Toutes les forteresses du seigneur te seront
ouvertes, et tu en seras regardé comme le fidele
maître.
Tu y verras ceux de tes freres qui languissent dans
l' indigence, ou dans les supplices. Tu verras ceux
que leur sagesse à se servir des secours qui leur
étoient envoyés, a placés dans des régions plus
heureuses.
Tu verras tous les ressorts actifs et secrets, dont
la main suprême se sert pour exercer sa justice et
pour répandre ses bienfaits.
Ne t' arrête pas trop long-temps à contempler cette
grandeur, presque infinie, qu' il ta donnée par ta
nature. C' est par-là que ses enfants sont devenus
les enfants de l' orgueil, et qu' il les a séparés de
lui.
C' est par-là que l' homme est devenu un roseau
fragile, sur lequel la main de Dieu ne peut
presque plus s' appuyer.
Attache-toi par dessus tout à sentir la
supériorité de ce suprême principe ; son amour
incommensurable à ta pensée, et ton absolu néant
devant lui, s' il lui plaisoit de te laisser dans
les ténebres.
226. Jérémie te demandoit donc, seigneur, de le
châtier dans ta justice, et non dans ta fureur,
de peur de le réduire au néant
! Ce sont donc
là les deux voies que tu emploies pour punir
l' homme ! Tu es obligé d' être sévere pour lui,
quand il ne lui suffit pas que tu sois juste.
Mais tu as aussi deux voies pour lui communiquer
tes faveurs : l' une est ta miséricorde, et
l' autre est ton

p320

amour
. Si Dieu est si terrible dans sa justice,
que ne doit-il pas être dans sa sévérité ou dans sa
fureur ?
Sa fureur est pour les impies ; sa justice est pour
les desobéissants ; sa miséricorde est pour les
foibles, dont il veut bien oublier les fautes. Son
amour est pour ceux en qui même il les arrête et les
prévient.
Si Dieu est si doux dans sa miséricorde, que
doit-il donc être dans son amour ? Hommes, vous
exigez toujours plus que la mesure. Dieu exige
toujours moins, s' il voit qu' on le recherche, et
qu' on l' aime. Mais ce n' est qu' aux petits et aux
simples à entendre ces vérités.
La croyance n' est-elle pas notre état naturel ? Qui
est-ce qui est plus disposé à la foi que l' enfant ?
C' est aussi parce qu' il est le plus près de l' état
de nature.
Le savant et l' homme politique croient se
perfectionner. Cependant ils ont chassé de chez eux
toute croyance. Comment se persuader alors qu' ils
ont suivi par-là le voeu de la nature ?
Sont-ce là les ames qui vous honoreront,
seigneur ? Et ne sont-elles pas semblables aux
morts qui sont sous la terre, et de qui vous
n' attendez plus, ni la gloire, ni l' honneur qui
sont dus à la justice du seigneur
?
Quelle est l' ame qui vous honorera ? c' est l' ame
qui est triste à cause de l' énormité du mal, qui
marche toute courbée et toute abattue, dont les
yeux sont dans la langueur et la défaillance.

p321

c' est l' ame qui est pauvre et pressée de la faim,
qui vous rendra la gloire et la louange de la
justice.

227. Est-ce assez de s' être rempli d' acharnement
contre le mal, et de s' être présenté devant
l' ennemi ? Non, il faut l' avoir vaincu, il faut
l' avoir couvert de chaînes.
Frappez, frappez hardiment les remparts de la
ville impie ; la voix du seigneur vous anime : c' est
la confiance en son nom qui est votre épée.
Brisez les angles de ces murailles, et voyez par
vous-mêmes les iniquités qui s' y commettent. Voyez
le serpent sur l' autel ; voyez avec quelle adresse
il a séduit les habitants.
Il s' est glissé dans leurs conseils. Ils l' ont pris
pour un ange de paix. Ils l' ont placé dans le saint
des saints, et il est devenu leur prophete et leur
oracle.
Frappez, frappez hardiment ; ils ne peuvent éviter
les maux que leurs crimes leur ont attirés. Ils
apprendront à être, à l' avenir, plus en garde
contre leur ennemi, et à ne pas composer leur
encens avec les parfums de l' iniquité.
Frappez, frappez avec encore plus de desir aux
portes de la ville sainte. N' ayez point de repos,
que les lévites ne vous aient laissé lever le voile
du temple de votre dieu...
appuie-toi, ame humaine ; tu ne saurois soutenir
l' éclat de sa gloire...

p322

porte tes mains devant tes yeux, incline ta tête :
c' est la majesté du seigneur qui paroît... hélas !
Donne un libre cours à tes larmes ; car c' est près
de cette gloire que tu devois faire autrefois ta
demeure !
228. Tes oeuvres te suivront donc, ô homme ! Toi qui
ne peux rester sans agir, et dont l' action ne peut
rester sans produire ! C' est à la forme de tes
oeuvres que tu pourras juger de ta fidélité à la
justice.
Pourquoi dépouillez-vous les criminels de leurs
habits caractéristiques ? Pourquoi les
couvrez-vous des habits de l' infamie ? Pourquoi la
nature offre-t-elle tant de classes d' êtres,
altérées, viciées et difformes ? Pourquoi
l' ennemi se revêt-il de tout ce qui est répugnant
et mal conformé ?
Pourquoi les hommes les plus élevés parmi les
peuples sont-ils aussi les mieux vêtus, les mieux
décorés ? Pourquoi cherchent-ils à rassembler
autour d' eux les animaux rares et les plus
précieuses productions de la nature ?
Oh ! Comme ils seront beaux les nouveaux cieux
et la nouvelle terre, puisque les formes y seront
régulieres, et qu' elles changeront leur difformité
contre la perfection même !
Homme, rappelle ton discernement, pour ne te
pas tromper dans tes voies : parce que les actions
sont différentes, doivent-elles te paroître
opposées ? L' homme est combattu même par la
diversité de ce

p323

qui est vrai, parce que la vérité s' est subdivisée,
pour l' accompagner dans les différents degrés qu' il
a parcourus dans sa chûte.
Si tu ne cueilles les fruits de l' un de ces
degrés, tous ceux que tu parcourras ensuite, ne
seront que te troubler et t' ôter tes forces.
L' unité est dans chacun d' eux ; c' est à la lumiere
de son flambeau que tu peux tous te les rendre
profitables. Sois fidelle à la premiere clarté, ta
tête et ton coeur pourront devenir fertiles, sans
cesser d' être toujours vierges.
229. Recevez le tribut de mes louanges : il est
foible et imparfait ; tout est défectueux dans
l' homme de misere et d' iniquité.
Mais vous, seigneur, qui êtes la sagesse et la
vérité, vous ne verrez point, dans mes présents,
ce qui leur manque. Vous les couvrirez de votre
nom, afin qu' ils soient sanctifiés, et que vous
puissiez leur donner entrée dans vos tabernacles
éternels.
C' est toi, seigneur, c' est toi qui procures à
l' homme tous ces biens et toutes ces faveurs. Tu le
traites ainsi, pour qu' il sente combien le
seigneur est infini dans ses trésors et dans son
amour.
Si mon tribut est accepté, s' il est semé dans les
champs de la terre promise, cette plante produira
de nombreux rameaux ; et sur ces rameaux seront

p324

écrits les noms de mes amis, les noms de mes freres,
les noms des hommes de desir.
Ils veilleront là autour de l' arche sainte, pour
empêcher l' iniquité d' en approcher. Le seigneur aura
les yeux fixés sur ces noms choisis ; ils seront
vivifiés de son feu, et ils prendront la parole.
C' est sur ces ames purifiées, ainsi que sur un
trône divin, que l' éternel viendra établir son
siege. Il les regardera comme les fondements et
comme les colonnes de son temple, et elles seront
associées à son éternité.
230. Toutes les régions préparent l' homme ; l' ami
fidele le soutient et le console ; des mains
bienfaisantes l' embrassent et le réchauffent : c' est
alors que le temple est prêt, et que l' esprit peut
y descendre.
L' esprit de vie n' a-t-il pas tout en lui ?
N' a-t-il pas tout créé par sa parole ? Il va porter
dans l' homme cette vertu créatrice, et régénérer en
lui toutes les substances. Est-il étonnant que les
boiteux marchent, que les aveugles voient, que les
sourds entendent, et même que les morts
ressuscitent ?
Il est la lumiere ; il est le principe de la
lumiere. Il va éclairer l' intelligence de l' homme,
et lui ouvrir les yeux sur les secrets de la
sagesse.
N' a-t-il pas la vue certaine de tout ce qui se passe
dans le temps ? Il va donnercette vue à l' homme ;
il va dérouler devant lui le livre des siecles.
Peut-il

p325

approcher l' homme sans le dispenser du besoin
d' étude et de mémoire ?
N' est-il pas aussi le principe de l' amour ? Et
peut-il approcher l' homme, sans produire en lui
toutes les vertus ? Il va vivifier l' homme
continuellement à l' image de l' éternité, qui est
toujours neuve dans la vivacité de ces ineffables
jouissances.
231. Habituons nos esprits à se prosterner de
respect devant la grandeur de son nom. Habituons
nos coeurs à n' être pénétrés que de sa terreur et
de son amour. Habituons toutes nos forces à
défendre sa gloire devant ceux qui l' attaquent jour
et nuit.
C' est la seule occupation qui nous fasse planer
au dessus de la confusion, où le temps et le
mensonge retiennent l' homme comme un fastueux
prisonnier. L' ennemi même n' osera attaquer l' homme
qui se dévouera à chanter constamment les
cantiques du seigneur.
C' est faire plus que de se mettre aux prises avec
lui ; c' est le laisser tomber dans son néant, et
célébrer la victoire, sans avoir eu seulement
besoin de lui porter un seul coup.
Chantons les louanges du seigneur. C' est beaucoup
si chaque jour nous accordons quelques instants à
notre pensée. N' est-ce pas toujours une suspension
pour nos jouissances, puisque toutes nos
jouissances consistent à prier et à chanter les
louanges du seigneur ?

p326

L' intelligence éclaire notre vie ; mais ce sont
les louanges du seigneur qui la réchauffent.
L' intelligence ranime la voix de l' homme, et lui
fait rehausser encore les chants des louanges du
seigneur. Elle est comme l' éclair qui fait éclater
le feu du nuage, et qui réveille les sons
rallentis du tonnerre.
Mais c' est vous, ô sons imposants de ce tonnerre !
Qui, semblables à de majestueux cantiques,
manifestez la gloire du seigneur.
232. Tâche de ne pas faire ta demeure dans le
péché ; et la vie ne sera pas retirée de toi pour
toujours. Comment la vie seroit-elle retirée de toi
pour toujours ? N' es-tu pas armé des puissants
défenseurs d' Israël ?
Et toi, puissance douce et paisible, tu enveloppes
tout de ton vêtement sacré, et tu fomentes tout par
ta vive chaleur. Qui pourra t' enlever ta
couronne ? Ils auront l' air de t' enlever ta
couronne ; mais tu ne verras aucun d' eux la porter.
J' entre en esprit dans l' assemblée des prophetes
et des saints ; je ls trouve toujours occupés de
l' oeuvre du seigneur.
Leurs entretiens, pourquoi sont-ils si animés, si
soutenus ? Pourquoi sont-ils si intéressants pour
eux ? C' est que tout est vif dans l' oeuvre du
seigneur. C' est que tout est plein dans la carriere
supérieure et dans l' assemblée des prophetes.

p327

Nous sommes ici-bas si occupés de nos frivoles
intérêts ; nos assemblées montrent tant de zele pour
des choses puériles ou vicieuses : pourquoi les
saints et les prophetes n' en montreroient-ils pas
dans les leurs, pour les choses pures et
vivifiantes ?
233. Dites en vous-même : je suis le fils du
seigneur
. Dites-le, jusqu' à ce que cette parole
sorte du fond de votre être : et vous sentirez les
ténebres s' enfuir d' autour de vous.
Ne demandez plus quels étoient ces immenses
pouvoirs, dont toutes les traditions annoncent
l' homme comme dépositaire ; il étoit né pour
manifester le nom du seigneur, puisqu' il étoit le
fils du seigneur.
Pourquoi a-t-il perdu ce poste sublime ? C' est
qu' il n' a pas dit dans son coeur : je suis le fils
du seigneur
. C' est q' il a cessé de fixer cette
source du mouvement .
Essuie tes larmes, malheureux mortel, bannis tes
craintes. Un homme est venu d' en-haut ; il est venu
dire pour toi : je suis le fils du seigneur .
à cette parole ses adversaires ont été renversés,
l' abyme a tremblé, et l' orient terrestre a repris sa
place pour servir d' échelle et de guide à la
postérité humaine.
Répete cette parole avec lui, répete-la après lui ;
mais répete-la sans cesse, car sans cesse il se peut
présenter pour toi de nouveaux maux à guérir et de
nouveaux dangers à repousser.

p328

N' avois-tu pas trois dons primitifs : la
conservation du corporel, la distribution de
l' incorporel et l' exclamation ? Celui qui a dit
pour toi : je suis le fils du seigneur, est
venu te les apporter tous les trois, pour te
conduire au quatrieme, qui est la supériorité .
Quand me sera-t-il permis de m' arrêter ? La
moindre de mes négligences ne doit-elle pas m' être
comptée comme un homicide ? Ce n' est point en vain
qu' il m' est donné de dire aujourd' hui, encore mieux
que dans l' origine : je suis le fils du
seigneur
.
Et je ne suis point en mesure, si chaque instant de
mon existence ne me trouve occupé à méditer et à
prononcer cette sublime parole.
234. Que penser du sauvage qui, ne fût-ce que par
une vertu terrestre, auroit supporté fiérement et
sans se plaindre, les horribles tourments en usage
parmi eux, selon leurs loix guerrieres ?
Si par son courage et sa résistance il avoit
empêché les actions inférieures désordonnées
d' entrer en lui et de l' atténuer, ne seroient-ce
pas autant de victoires remportées, et comme autant
de taches de moins qu' il aura à laver pendant son
cours ?
Oeil de l' intelligence, saisis cet éclair.
Tressaille de joie sur toutes les autres vertus qui
se trouvent disséminées parmi l' espece humaine.
Par-tout où il se trouve une vertu, il faut qu' elle
ait un effet selon sa classe.
La vérité est un grand fleuve qui embrasse dans son

p329

cours la terre entiere. Toutes les eaux dans la
nature, à quelque éloignement qu' elles se trouvent,
tendent par leur pente naturelle à se réunir à ce
fleuve.
Charité divine, voilà comment tu laisses
transpirer tes secrets ! La famille humaine toute
entiere est toujours présente à ta pensée, et ton
occupation est de faire en sorte que tout le genre
humain ait une part quelconque à tes faveurs.
Rompez, rompez les barrieres des eaux stagnantes
et corrompues ; elles vont se porter
d' elles-mêmes vers le fleuve de vie, et leur
corruption y sera bientôt absorbée.
Ne condamnez pas même ceux qui dans leur bonne
foi et dans leur ignorance, sont induits à ne
poursuivre que les couleurs apparentes de la
vérité.
Dès qu' ils exercent leur pensée, dès qu' ils
exercent leur parole, dès qu' ils se meuvent, ne
fussent-ils que de foibles copistes de la vérité,
peut-être à la longue feront-ils par-là filtrer en
eux quelques gouttes de cette rosée bienfaisante.
Le seigneur ne cherche qu' à sauver la famille
humaine, parce que les esprits sont sortis de lui,
et que c' est lui qui a créé les ames
.
235. En vain l' ennemi me poursuit par ses
illusions. Il ne faut pas qu' ici-bas la matiere ait
mémoire de moi.
Les délices de la matiere, est-ce que c' est l' homme
qui les goûte ? Lorsque ses sens ont de la peine ou
du

p330

plaisir, ne lui est-il pas aisé de voir que ce
n' est pas lui qui éprouve cette peine ou ce
plaisir ?
Hélas ! Quand son esprit même jouiroit de tous les
charmes des lumieres et des connoissances, il
auroit encore à se dire : mon oeuvre n' est pas
remplie, ma tâche n' est pas faite !
Suis-je descendu dans l' abyme ? Ai-je arraché la
proie au lion vorace ? Ai-je délivré de la mort
celui qui étoit prêt à y tomber, ou ai-je obtenu
un adoucissement aux maux de celui qu' elle retenoit
dans son ténébreux asyle ?
Mais quand par le salut de quelque frere il a droit
à la couronne civique, quand il peut présenter
lui-même le citoyen qu' il a sauvé ; qu' il s' asseoie
alors parmi les conquérants, et qu' il attende avec
confiance le prix de sa valeur. ses propres oevres
le loueront dans l' assemblée des juges.

voilà les seules joies qu' il puisse dire goûter
lui-même, et dont il se ressouviendra : toutes
celles que la matiere auroit pu lui donner,
n' auroient jamais gardé mémoire de lui ; elles ne
tombent oint sur sa substance, et elles sont
étrangeres à son oeuvre.
Qui connoît les privileges des amitiés saintes et
appuyées sur une triple base ? Ce sont les seules
qui aient de la consistance, et sans le lien sacré
qui les unit, elles ne meneroient qu' à la
confusion.
Alliances humaines, voulez-vous éviter cette
confusion : puisez dans Dieu l' amour de vos
esprits ; dans vos esprits, l' union de vos ames ;
dans vos ames, l' union de vos corps. Ce sera le
moyen que la matiere n' ait pas mémoire de vous,
et que l' ennemi soit trompé dans ses desseins.

p331

236. Je me laisserai porter sur les ailes de
l' esprit, et il me fera parcourir tous les sentiers
de la vérité ; j' y verrai avec quelle sagesse
Dieu a disposé les plans des mondes, et avec
quelle intelligence il s' occupe du progrès des
êtres.
C' est lui qui réjouit nos yeux des fruits de ses
oeuvres, et de la magnificence de ses productions.
C' est lui qui place des anges à la garde des
peuples ; et quand les temps de ces anges sont
accomplis, les peuples qu' ils surveilloient tombent
dans la décadence.
C' est lui qui laisse quelquefois les peuples aux
prises avec l' ange de ténebres, et qui par-là
renverse leurs conseils, pour les maintenir dans la
crainte et dans la justice.
Les peuples triomphent, les peuples se glorifient,
les peuples succombent ; et c' est lui qui les fait
mouvoir à son gré, parce que tout l' univers est
dans sa main, comme un globe qu' il tourne dans le
sens qu' il lui plaît.
Je verrai l' église des saints formée des fils de
la sapience
. Je la verrai fixe et immuable au
milieu de ses innombrables révolutions.
Elle marche au milieu des peuples, elle suit le
cours de leur atmosphere ; mais elle ne connoît ni
leurs variations, ni leurs chûtes. Elle voyage avec
eux pour leur apprendre la différence du temps de
l' esprit, d' avec le temps de la région mixte.
Elle voyage avec eux, mais sans contraindre

p332

leur liberté : ce don sacré que Dieu avoit remis à
l' homme comme une puissance possible, mais non
comme une puissance déterminée, puisqu' il n' y a
que la puissance de Dieu qui doive l' être !
Ce don sacré, dont l' homme a tiré tous les maux,
pendant qu' il pouvoit lui faire produire tous les
fruits de la vie et de la lumiere !
237. La puissance qui circule aujourd' hui dans
l' homme, est foible et presque nulle ; mais elle est
encore assez grande pour te détruire, adversaire de
toute vérité.
Que seroit-ce, si l' homme étoit transfiguré tout
entier ? L' univers ne pourroit le contenir, et les
astres seroient obligés de fuir pour lui faire
place.
Travaille, homme de douleur ; tu n' es plus que le
mercenaire de ton dieu, tu lui dois ton temps et tes
journées. Heureux encore qu' il daigne t' employer, et
qu' il ne te laisse pas sur la place publique te
ronger dans l' oisiveté et dans le besoin !
Supporte la chaleur du jour, tu ne dois manger
ici que le pain de la fatigue. Eh ! Ne crois pas
pouvoir manger le pain de l' indolence, et tromper
ton maître.
Il te verra au milieu des champs, les mains
croisées sur le timon de ta charrue. Il te rabattra
les heures que tu auras passées dans la paresse ;
et si tu ne deviens pas plus fidele et plus
exact, il te rayera du nombre de ses serviteurs.
C' est de tes sueurs, c' est de ton sang que les
plaies

p333

doivent être guéries. C' est par-là que la parole
viendra et qu' elle te donnera l' investiture.
N' étois-tu pas loué au seigneur par ton origine ?
Ne l' as-tu pas été de nouveau par les droits de la
double alliance ?
Malgré cela, au lieu de faire l' ouvrage de ton
maître, tu te loues journellement à d' autres, qui te
retiennent ton salaire. Ils t' occupent à des
travaux plus pénibles, et qui ne se peuvent pas
compter au nombre des oeuvres légitimes.
Retourne, retourne à ton premier maître ; il est
plus doux, plus juste, et moins exigeant.
cherche le seigneur pendant qu' on le peut
trouver,
dit un homme de Dieu, invoque-le
pendant qu' il est proche
.
238. C' est l' état des êtres qui sert de
détermination aux loix de l' économie divine, parce
que c' est leur état qui détermine ce qu' il y a à
faire pour leur plus grand bien.
Ne soyez plus effrayés des mots de sacrifices, de
pâtiments et d' expiation ; il ne se plaît point à la
douleur. Mais ces douleurs si nécessaires pour
notre guérison, aucun de nous n' eût été en état de
les supporter.
Quel est le tableau des choses ? D' un côté il y a
un, quatre, sept, huit et dix . De l' autre il y
a deux, trois, cinq, six et neuf . Tout est là
pour le présent, malgré les faux calculs d' un
peuple célebre, qui n' a suivi que l' échelle
arithmétique.
Voilà pourquoi le saint est venu vaincre pour nous,
celui que nous ne pouvions pas vaincre
nous-mêmes.

p334

C' est sa force invincible qui a rendu la mort comme
nulle pour lui, et qui la rendra comme nulle pour
nous, si nous le suivons dans le combat et que nous
nous couvrions de son armure.
Ce n' est point pour toi, ennemi cruel, c' est contre
toi que sa puissance s' est développée ; tu n' as plus
rien à attendre de lui ; tu as perdu tout ce que tu
avois, et lui, il a donné tout ce qu' il avoit.
Le cercle est révolu. L' écorce et les branches
inutiles sont jetées dans la fosse. Elles sont
transformées en bitumes, et ne sont plus propres
qu' à être consumées par le feu. Qui ne frémira, en
en contemplant la couleur ?
Terre, terre, tu veux bien dévorer les iniquités
de l' homme et les fruits de son péché ; mais tu
vomiras le bitume hors de ton sein : il ne peut plus
entrer en production, il est condamné à errer sur
les flots de la mer.
239. Supposons-nous devant un grand amas de
ruines, de colonnes brisées, et de diverses parties
de bâtiment entassées pêle-mêle. Supposons qu' un
homme se présente, et qu' il ramasse devant nous
un de ces débris informes.
Supposons qu' à la seule inspection, il veuille nous
faire entendre quelle place ce morceau défiguré
occupoit dans le bâtiment ; bien plus, quel étoit
ce bâtiment, et qu' il veuille nous en tracer le plan
entier d' après ce reste méconnoissable :

p335

nous aurons une idée juste des prétentions des
philosophes, qui veulent nous expliquer la nature.
Le monde a été agité par des secousses violentes ;
il s' est écroulé presque en entier sur ses
fondements. Il a été bouleversé et retourné, comme on
retourne un manteau.
Malgré cela, les philosophes prennent une
substance quelconque ; ils la tourmentent par leurs
opérations. Les résultats qu' ils obtiennent
deviennent leur boussole ; et ils nous enseignent
que tout a été construit comme ce qu' ils nous
montrent.
Les principes élémentaires décomposés, ne se
montrent-ils pas tous en eau ? Comment donc
sans beaucoup d' attention ne pas se tromper sur la
nature des choses produites, et sur la nature des
choses productrices ?
Cependant c' est cette même doctrine abusive qu' ils
ont portée sur l' ame humaine, et même sur le
principe des choses. Qui arrêtera ces trompeurs,
qui les liera dans l' abyme de mort où ils
voudroient nous précipiter ?
N' entreprenons pas de convertir les philosophes ;
ce seroit probablement une entreprise inutile. Mais
au moins ne peut-on pas les empêcher de tuer la
pensée, en découvrant toutes les illusions et tous
les mensonges dont ils la bercent ?
C' est ainsi que les états politiques ne tendent
point par leurs loix et leur police, à rendre bons
sujets les malfaiteurs ; seulement ils cherchent à
protéger la société, en envoyant contre eux des
hommes aguerris, qui les font fuir ou qui les
enchaînent.

p336

240. Qui osera comparer le goût et les idées de
sagesse, dont l' ame de l' enfant est remplie, avec
l' état de néant et de corruption où les hommes ont
amené les choses ?
Qui l' osera, sur-tout, quand c' est nous-mêmes
qui sommes l' objet de la comparaison ?
Il y auroit de quoi verser des larmes de sang et
de fiel.
Que ta priere soit confiante et hardie, jusqu' à la
témérité. Il veut qu' on le prenne par violence. Tout
est violence dans la région ténébreuse où nous
sommes.
Il veut que tu le forces pour ainsi dire à sortir
de sa propre contemplation, pour jeter les yeux sur
ta misere, et voler à ton secours.
Ici s' arrête l' oeuvre de l' homme, parce qu' ici
commence l' oeuvre de Dieu. Dieu veut qu' on le
prenne par violence ; mais il veut se donner par
amour.
Ici s' arrête l' oeuvre de l' homme ; mais ici
commence ce zéphyr doux qui souffla près d' élie sur
la montagne d' Oreb.
Le seigneur pénétrera dans ta pensée ; il répandra
dans ton coeur une chaleur vive, semblable à celle
que tu goûtois dans ton enfance.
Les droits de ton âge viril feront sortir les
oeuvres de tes mains, les intelligences de ton
esprit, les verbes de ta bouche, l' attendrissante
charité de ton coeur.
Tout s' opérera dans le calme de ton être, sans
agitation, sans mouvement ; à peine t' en
appercevras-tu.

p337

Tu te croiras toujours dans ton état naturel, parce
qu' en effet c' étoit ton état naturel que d' être
perpétuellement uni avec ton dieu.
Seigneur, seigneur, nous ne te demanderons qu' une
seule chose, c' est que l' ame de l' homme ne lui
soit pas donnée en vain !
241. Qui me donnera de prendre l' encensoir, et
d' aller, comme Aaron, au milieu du camp, pour
empêcher les serpents de dévorer les enfants
d' Israël ?
Que nous peignent-ils, tous ceux qui n' ont pas
reçu la vie ? Ils ne nous peignent que des
ombres ; ils ne nous peignent que des reflets
imaginaires de cette lumiere qu' ils n' ont pas vue.
Oseroient-ils se présenter au camp, pour en
éloigner l' ennemi ? Y vinssent-ils au nom du
seigneur, ils seroient repoussés ; et l' ennemi leur
diroit, comme aux exorcistes juifs : je ne vous
connois point
.
éloignez-vous des ombres ; elles sont les
compagnes de la froidure. Les symboles même,
quoique ayant leur utilité, ne sont nécessaires
qu' à ceux qui ne connoissent pas le principe.
Avant de peindre, attendez d' avoir des modeles ;
et ne prenez point le pinceau, que ce ne soit la vie
qui vous échauffe :
car la vie frissonne des abus qui naissent de
l' indiscrétion et de l' imprudence ; elle ne se livre
qu' aux sages administrateurs.
As-tu calculé les degrés de l' homme ? Vois son
échelle :

p338

l' homme inique, l' homme dépravé, l' homme sensuel,
l' homme sensitif, l' homme sensible, l' homme moral,
l' homme spirituel, l' homme sapientiel,
l' homme divin.
Compare les deux extrêmes, compare seulement
les deux régions ; et vois si l' inférieure peut
s' appercevoir de ce qui se passe dans la supérieure.
Aussi nous ne pouvons dire d' où nos oeuvres
viennent : mais l' essentiel n' est pas de le dire ;
il est suffisant pour nous de le sentir.
242. Ma tête s' est penchée sur le puits de l' abyme.
Qui peut supporter un instant cette odeur infecte,
sans être suffoqué ? Ces feux sombres et brûlants
fatiguent et blessent la vue.
Mais quels sons rauques s' élevent du fond de ces
cavernes ténébreuses ! Ce sont les cris des
ennemis de la vérité. Quand le jour de la
vengeance sera arrivé, ces cris deviendront bien
plus effrayants.
Les malheureux ! Ils ne font encore que gémir,
et que se lamenter. Ils paroissent ne faire encore
que verser des pleurs. Mais alors ils hurleront de
rage ; ils grinceront les dents de fureur.
Autrefois ils trouvoient plus de terre que
d' eau ; aujourd' hui ils trouvent plus
d' eau que de feu : et à l' avenir, ils
trouveront plus de feu que de verbe ; et
leur tourment sera de ne pouvoir pas même profiter
des souffrances et des supplices de l' expiation.
Ils peuvent encore lancer des traits sur l' homme ;

p339

et malheureusement, ils peuvent l' atteindre. Ces
succès temperent leur désespoir, et donnent quelques
délais à leur effroyable misere.
Mais quand leurs ténebres seront absolues, quand
l' homme ne leur prêtera plus la lumiere de son
coeur ; alors ils ne pourront faire un pas sans
être percés de mille traits ; ils ne pourront être
un instant sans en lancer eux-mêmes dans la colere
qui les transportera, et jamais ils ne pourront
mourir.
Alors l' abyme retentira des cris de leur fureur. Ces
cris seront si horribles, qu' ils en seront
effrayés eux-mêmes ; et il n' y aura que la mort qui
les entendra, tant ils seront loin de la région des
vivants.
Les larmes mêmes de la priere ne pourront descendre
jusqu' à eux. Si une seule de ces larmes pouvoit
pénétrer dans leurs gouffres, ils seroient sur le
champ purifiés.
Mais l' iniquité est en sentinelle à la porte de
l' abyme, elle n' y laisse entrer que ce qui peut
agrandir le royaume de la corruption.
Elle en repousse le nom de la paix, comme l' ennemi
le plus redoutable, et l' on ne pourroit le
prononcer, sans glacer d' effroi tout l' abyme.
243. Si le mal a le pouvoir de devenir vif,
pourquoi ce même pouvoir seroit-il refusé à la
priere ? Elle, qui a pris naissance dans le foyer
éternel de la vie ! Elle, qui commerce avec la
sagesse et la vérité, comment seroit-elle moins
puissante que le mensonge ?

p340

Rendons-lui cette vivacité, qui ne tienttni à la
longueur de l' oraison, ni à la multitude des
paroles ; mais qui fait que tout ce que notre ame
enfante, devient un feu dévorant qui dissout toutes
nos souillures.
Rendons-lui cette vivacité, par laquelle aucuns de
nos mouvements spirituels ne nous sont donnés en
vain, mais atteignent sur le champ leur but.
Rendons-lui cette vivacité qui peut trancher,
comme une faux, toutes les mauvaises herbes, et
en même temps découvrir en nous les plantes
salutaires. L' univers des esprits fut mis activité
par la même parole qui sépara la lumiere des
ténebres.
Rendons-lui cette vivacité, qui, après avoir opéré
en nous ces oeuvres préparatoires, peut aussi nous
mettre dans le cas de les opérer dans nos
semblables.
Rendons-lui cette vivacité par laquelle nous
obtenons que nos crimes soient oubliés, que le
seigneur s' empare de nous, et que nos parfums
s' élevent jusqu' à son trône.
Alors nous pourrons dire avec la mere de Samuel :
mon coeur a tressailli d' alégresse dans le
seigneur, et mon dieu m' a comblé de gloire.

244. Suspends tes jugements, homme présomptueux ;
attends que le regne de Dieu arrive, pour
prononcer s' il est ou non conforme à la justice.
Tu te plains des désordres de la terre ; tu te
plains des malheurs du juste, et des prospérités de
l' homme

p341

coupable ! Est-ce que ta raison t' auroit laissé
ignorer que la justice divine avoit livré ce monde
à ses propres loix corrompues ?
Ne prononce point sur les mouvements et la marche
de l' homme dans ce monde. L' ambrion est encore
dans le sein de sa mere ; il est dans le choc de
ses éléments débiles et enchaînés, qui peuvent bien
tendre à leur équilibre, mais qui ne l' ont point
encore atteint.
Comment jugerois-tu donc des forces corporelles,
et de la structure qu' il aura dans son âge viril ?
Veux-tu tranquilliser ta pensée sur ces grands
objets ? Veux-tu l' initier dans le conseil ?
Plonge-toi dans le gouffre de la régénération. Elle
a deux bases : la premiere est un élément qui
fermente ; la seconde est un élément qui corrode et
qui putréfie.
Par le secours de ces deux éléments, tu extrairas
ta propre vie de la mort qui l' enveloppe et
qui la retient dans ses ténebres.
Alors le poids, le nombre et la mesure de la
justice seront en action devant tes yeux ; alors tu
n' auras plus à te plaindre des malheurs du juste,
et des prospérités du coupable ;
parce que tu apprendras que, quand l' un et l' autre
seront rendus à la région qui leur est naturelle,
ils seront soumis aux loix vives et actives d' une
justice qui ne foiblit en rien, et que l' apparence
ne voile jamais.
Quel immense départ ! Il faut qu' il se fasse dans
la pensée de l' homme ! Il faut qu' il efface de son
souvenir tout ce qu' il voit !

p342

Il faut qu' il regarde comme nul tout ce qui se
passe sous ses yeux, et qu' il ne regarde comme
vrai que ce qu' il ne voit pas !
245. Que ton coeur se dilate ! Tu cherches Dieu ; il
te cherche encore davantage, et il t' a toujours
cherché le premier.
Tu le prie ! Sois confiant dans le succès de ta
priere. Quand même tu serois assez foible pour mal
prier, n' y auroit-il pas l' amour qui prieroit pour
toi ?
Ils se feront connoître à toi, tous ses bienfaits de
l' amour. L' homme ingrat les oublie : l' homme déçu
les dédaigne ; il passe à côté, et les laisse
derriere lui.
Tu as reçu un rayon de ce feu ; il va s' étendre,
et il te rapportera de nouveaux traits de cet
amour, et une nouvelle chaleur quatre et dix fois
plus active.
Homme, releve-toi. Il t' appelle ; il te donne
rang parmi ses prêtres ; il te déclare de la race
sacerdotale. Revêts l' éphod et la tiare. Parois
devant l' assemblée, comme étant rempli de la majesté
du seigneur.
Ils apprendront tous que tu es le ministre de
sa sainteté, et que la volonté du seigneur est que
sa sainteté reprenne la plénitude de son domaine.
Touche tous les instruments de musique ; ils sont
prêts à rendre leurs sons. Tout ce que tu
approcheras

p343

dans la nature s' animera sous ta main, et
manifestera la gloire du seigneur.
Ce sont tes larmes qui leur rendront la parole.
Tu as usurpé leur puissance, et tu l' as cachée en
toi comme un bien dérobé. Il faut qu' elle sorte de
toi par la voie de la douleur, puisqu' elle y est
entrée par la voie de l' injustice.
L' univers entier réclame devant toi sa créance ;
ne tarde pas plus long-temps à lui faire sa
restitution.
Noie tous les prévaricateurs dans le déluge de
tes larmes ; ce n' est que sur cette mer que peut
aujourd' hui voguer l' arche sainte.
Ce n' est que par-là que se conservera la famille
du juste, et que la loi de la vérité viendra
ranimer toute la terre.
246. Vous êtes étonnés qu' après nous avoir tirés
du précipice, le libérateur nous paroisse encore
nécessaire et que nous ne puissions pas aller seuls.
Vous êtes étonnés que l' oeuvre soit si lente et si
retardée en apparence, et vous ne l' êtes point des
travaux innombrables dont cette oeuvre est sans
cesse surchargée par la main des hommes.
Parcourez le cercle de vos rapports. Vous en aviez
d' originaires avec le principe , puisque vous
existiez dans son sein. Vous avez eu ensuite avec
lui les rapports de votre destination. Après le
crime, vous avez eu ceux de sa tendresse pour vous.

p344

De ces rapports vous entrez dans les rapports
d' activité subdivise et continuelle ; et de là, si
vous les observez fidellement, vous pouvez vous
réintégrer dans vos rapports éternels.
Oh ! Le beau nombre que celui qui préside à
la fois à l' origine, au progrès et au terme !
Ne savez-vous pas qu' il soutient tout par la
puissance de sa parole, et qu' il porte sans cesse le
compas sur tous les mondes ?
En quel temps pouvez-vous vous passer de lui,
et comment voulez-vous avancer, si vous ne
marchez avec lui ? Heureux le coeur qui n' a pas
connu d' autre besoin que de s' unir, sans réserve,
à celui qui soutient tout par la puissance de sa
parole !
Mais, heureuse l' intelligence, qui, en s' élevant
à cette région sublime, n' aura point négligé de
ramasser les fleurs des régions précédentes !
Elle pourra faire la séparation des substances qui
se sont mêlées jusqu' à devenir méconnoissables,
parce que le feu purificateur sera toujours allumé.
Et quand elle sera admise dans le sanctuaire, elle
ne se retournera plus pour voir ce qui se passe dans
le porche, parce qu' elle en aura la connoissance.
247. Quel est le lieu, uel est l' objet dont
l' homme retirera des satisfactions, s' il n' en
apporte pas lui-même le germe et le principe ?
Et s' il en apporte le germe et le principe avec

p345

lui, quel est le lieu, quel est l' objet, dont il ne
retirera pas des satisfactions ?
Comment le prêtre vivra-t-il de l' autel de la vie,
s' il n' y porte un rayon qui attire l' esprit de
vie ? Et s' il porte en lui de quoi attirer l' esprit
de vie, ne pourra-t-il pas revivifier jusqu' à
l' autel de la mort ?
Connois donc, homme abusé, quel caractere tu
devois porter dans l' univers. C' est toi, qui, comme
dépositaire de la vie, transmettois la sanction aux
êtres.
Ils n' étoient rien pour toi, si tu ne commençois
par les animer du feu sacré, que tu avois droit
d' aller prendre sur l' autel de la vie.
Aujourd' hui répands-tu la vie autour de toi ? La
portes-tu dans les objets qui t' approchent ? Ne
sembles-tu pas attendre d' eux les satisfactions et
la vie, que tu devois leur donner ?
Et cependant tu cherches à éteindre en eux le
rayon de feu qui leur est accordé par ta nature. Tu
transposes toutes les substances ; tu trouves que
rien n' est à sa place.
Tu défigures tout, et tu mutiles jusqu' à ton
espece ; cherchant toujours des plaisirs et des
jouissances, que tu ne sois point obligé de faire
naître de toi. Aussi que retires-tu de tes efforts
si mal dirigés ? Tu n' en retires que des
déceptions.
Ne sens-tu pas à quelle condition tu devois
autrefois jouir du bonheur ? Il falloit, que ton
esprit ne fût pas un instant sans une pensée vraie,
ton coeur sans un sentiment neuf et pur, et ton
action sans une oeuvre vive et salutaire.

p346

Apprends au moins, dans tes erreurs même, à te
convaincre de ta grandeur et de ta sublime
destination. C' est une vie fausse que tu cherches à
répandre sur tous les objets qui t' environnent.
Mais dans sa fausseté, elle est encore l' image de
la vie réelle dont tu devois être le dispensateur.
Tu agis mal, tu agis dans le faux ; mais tu agis,
et ton action seule prouve qu' elle n' avoit pu
t' être donnée que pour le bien et pour la vérité,
puisqu' elle t' avoit été donnée par l' auteur du
bien et de la vérité.
248. Quand l' homme se fut rendu coupable, il fut
dès l' instant soumis à trois épreuves ou à trois
tentations, et ces trois épreuves embrassent toute
l' immensité du temps.
Homme tu n' aurois pas pu supporter une seule
de ces épreuves, sans être renversé et sans être
vaincu.
Une main puissante s' est mise entre l' ennemi et
toi, au moment de ta chûte ; elle s' y est mise lors
de la seconde épreuve ; elle a arrêté par-là le
coup que le prince des ténebres alloit te porter.
Elle se mettra encore entre l' ennemi et toi à la
fin des temps, ou lors de la derniere épreuve,
parce qu' elle t' aime, et qu' elle ne veut pas que tu
périsses.
Ces époques ont été avancées pour le salut de
l' homme. L' ennemi s' en apperçut, lorsqu' il demanda
au réparateur, pourquoi il le tourmentoit avant le
temps.

p347

Il fera encore la même demande à la fin du
troisieme temps ; et pour réponse, il sera
précipité dans ses abymes.
C' est pour opérer cette oeuvre triple, que le divin
huitenaire s' est séparé autrefois du dénaire, et
qu' il n' y est pas encore réintégré. C' est pour cela
qu' il laisse encore subsister le nombre
intermédiaire qui leur sert aujourd' hui d' intervalle.
C' est pour cela que le feu est encore au dessous,
tandis que par sa loi ascendante il devroit être au
dessus ; et c' est là ce qui tient en pâtiment toute
la nature, ainsi que tous les êtres qui y sont
assujettis.
Porte ta vue vers la région de la paix, où les
êtres purs seront dans une réaction perpétuelle de
vérité et de lumiere.
Tel sera le sort de ceux qui auront vaincu ; de
tous ceux qui auront fait leur oeuvre avant le
temps, et qui auront travaillé constamment à la
communion universelle.
Faire son oeuvre avant le temps, n' est-ce pas au
moins gagner beaucoup du côté de
l' apparence , puisque son illusion est toujours
à notre préjudice ?
249. Comment l' éternel oublieroit-il son alliance
avec les hommes ? Leurs écarts même la lui rendent
encore plus présente. Leurs désordres arrêtent la
circulation de la vie sur eux ; ils font refluer les
rayons

p348

divins vers leur source, et c' est ainsi que Dieu
connoît nos maux et nos besoins.
Soyons juste et en mesure ; et les rayons divins
se propageront paisiblement et sans obstacle,
jusqu' aux dernieres tiges de l' arbre.
Soyons dociles à la voix du seigneur, et quand
on viendra, par son ordre, préparer le festin chez
nous, ne nous refusons pas à lui prêter notre
maison.
S' il n' y avoit pas d' amour entre Dieu et l' homme,
chercheroit-il ainsi à se rapprocher de nous ?
Homme terrestre, homme ténébreux, n' est-ce
pas par tes rapports sensibles que tu te laisses
entraîner aux séductions matérielles ?
Pourquoi, en suivant tes rapports avec les objets
qui sont au dessus de toi, ne parviendrois-tu pas
à te lier avec eux dans la fixité de l' esprit et de
la vérité ?
Si l' homme n' oublioit jamais qu' il est la voie du
seigneur, le seigneur deviendroit bientôt la voie de
l' homme.
250. Laissons les prophetes de Dieu administrer les
choses de Dieu. C' est sur eux que l' esprit de
vérité développe sa puissance ; c' est par eux qu' il
fait exécuter les plans et les volontés du
seigneur.
Ils sont une sorte d' argent vif et de liqueur
spiritueuse, destinés à indiquer les
températures de l' atmosphere divine.

p349

Opérants particuliers, qu' êtes-vous auprès de ces
grandes colonnes de l' édifice ? Vos efforts
multipliés, vos jeûnes, vos cérémonies vous
soumettent quelques régions ou quelques individus de
ses régions :
mais cet empire vous est-il envoyé de Dieu ?
N' est-il pas fragile ? N' a-t-il pas besoin de
soutiens continuels pour ne pas vous échapper ? Et
puis, à quels mélanges effrayants n' êtes-vous pas
exposés !
Quand la violence de vos opérations vous a
soumis quelques résultats, vous dites : j' ai fait
telle oeuvre
; et votre amour-propre est celui
qui en recueille tous les fruits.
Daniel conçoit dans les livres de Jérémie le
nombre des années de la désolation de Jérusalem.
Cette lumiere, il ne l' avoit point cherchée par le
travail de sa propre volonté.
Aussi, loin de s' en glorifier, il se prosterne ; il
ne connoît que le jeûne, la priere, le sac et la
cendre ; et dans l' aveu de ses fautes et de celles
de son peuple, il apprend que sa priere a été
entendue dès le commencement :
parce qu' il étoit homme de desir , parce qu' il
étoit humble et qu' il marchoit par l' élection du
seigneur.
La seconde priere de Daniel fut aussi entendue
dès le commencement ; ce n' est cependant que vingt
et un jours après qu' il en reçoit les fruits :
parce que le prince des perses avoit résisté vingt
et un jours à l' esprit, et parce que le prince des
grecs venoit pour augmenter la résistance ;
cependant l' esprit étoit aidé dans ce combat par
l' ange des juifs.

p350

Qu' est-ce que l' esprit demande aux hommes de
desir ? C' est qu' ils concourent avec lui dans son
oeuvre. C' est qu' ils lui aident par leur priere à
soumettre les princes des nations qui ne sont
pas choisies.
251. Je m' unirai à Dieu par la priere comme la
racine des arbres s' unit à la terre.
J' anastomoserai mes veines aux veines de cette
terre vivante, et je vivrai désormais de la même vie
qu' elle.
Nage continuellement dans la priere comme dans
un vaste océan, dont tu ne trouves ni le fond, ni
les bords, et où l' immensité des eaux te procure à
chaque instant une marche libre et sans
inquiétudes.
Bientôt le seigneur s' emparera de l' ame humaine.
Il y entrera comme un maître puissant dans ses
possessions.
Bientôt elle sortira de ce pays d' esclavage et de
cette maison de servitude, où elle n' est pas une
heure sans violer les loix du seigneur ;
de cette terre de servitude, où elle n' entend
parler que des langues étrangeres, et où elle
oublie sa langue maternelle ;
de cette terre, où les venins même lui deviennent
quelquefois nécessaires pour l' arracher à ses
douleurs ;
de cette terre, où elle vit tellement avec le
désordre, qu' il n' y a plus que le désordre où elle
puisse trouver son rapport et son analogue.

p351

252. Quand est-ce que l' action sera pleine ? Quand
est-ce que les masses des rochers seront réduites en
poudre ? N' est-ce pas le repos de l' action qui a
tout pétrifié ? N' est-ce pas la renaissance de
l' action qui doit rendre la vie et la mobilité ?
Le repos de l' action donne la couleur des ténebres.
La renaissance de l' action ramene la couleur de
la lumiere.
Combien elle est vive, cette couleur de la lumiere !
Vous n' êtes rien auprès d' elle, blancheur des
lys ! Vous êtes bien moindre encore, ô vous,
blancheur de la neige, qui n' avez rien d' assez vif
pour réfléchir la couleur vraie de la lumiere.
Aussi vous ne réfléchissez que son image. Vous
êtes la couleur de l' homme lavé de ses péchés. Mais
vous ne peignez pas l' homme régénéré dans
l' activité de la vie.
C' est l' airain bouillant dans la fournaise qui
peint l' homme régénéré dans l' activité de la vie.
Cet homme est entraîné par le torrent de la vie. Il
en est agité, il en est rempli ; le feu divin ne
fait plus qu' un avec lui.
Il ne se souvient plus de ses propres souillures ;
il ne sait plus même s' il y a du mal. Le mal est
pour lui un mystere effroyable, dont il n' oseroit
approcher qu' avec terreur.
Voilà ce que peut devenir l' homme qui a tellement

p352

ouvert son ame à la sagesse, qu' il n' est plus libre
de sentir autre chose que la douceur de sa
présence et de son amour.
Allez vous laver dans la piscine, allez vous
renouveller dans l' esprit. Votre corps lui-même ne
peut-il pas être guéri de quelque plaie, au point
de ne plus ressentir la moindre affection de sa
douleur ?
Il y a eu un temps où un seul homme à la fois
pouvoit entrer dans cette piscine ; aujourd' hui
tous peuvent s' y précipiter ensemble : et l' ange a
ordre d' en agiter l' eau continuellement, pour tous
ceux de la famille humaine qui voudront s' y
présenter.
253. Dès que la loi binaire eut pris naissance,
comment la sagesse pouvoit-elle y remédier, si ce
n' est par une loi qui lui fût analogue ? L' homme fut
envoyé sous une loi seconde ; il sortit de l' unité
pour arrêter la loi binaire.
Il fut dans une loi seconde, par rapport à son
émanation ;
par rapport à son existence spirituelle et
corporelle ;
par rapport à sa double existence, divisée entre
ève et lui ;
par rapport à son opposition au mal ;
par rapport à la loi d' action et de réaction, qui
gouverne l' univers entier.
Mais quelle différence entre la loi binaire et la loi

p353

seconde ! L' une est une loi de mort, une loi de
séparation et de destruction ; l' autre est une loi
de réunion, de réhabiliation et de production,
parce que toutes les oeuvres de la sagesse tendent
à la vie.
La femme devoit former trois , par la puissance
de l' homme rectifiant le mal. Elle a formé un
nouveau binaire en s' unissant au mal ; et l' homme,
après elle, a formé le troisieme binaire.
Parce qu' en s' approchant du mal, on en répete la
loi et le nombre, sans pouvoir faire une union
réelle avec lui ; car son essence est de diviser.
Une autre loi seconde est descendue aussi-tôt le
crime ; mais il falloit qu' une troisieme loi
seconde descendît aussi : et c' est la femme qui
devoit préparer toutes ces loix secondes, comme elle
avoit servi de sujet, d' organe et de moyen, aux
trois loix binaires.
Elle a donné naissance à la postérité du premier
homme.
Elle a écrasé du talon la tête du serpent.
Elle a formé l' enveloppe humaine du réparateur.
Elle a rétabli cette loi ternaire qu' elle devoit
former dans l' origine ;
mais elle ne l' a formée que relativement à l' homme,
et le premier plan reste encore à remplir.
Mortels, vous étudiez plus vos paroles que vos
idées. Aussi l' on a beau vous écouter, on ne
s' instruit de rien auprès de vous. Dans la carriere
de la vérité on étudie plus les idées que les
paroles ; aussi l' on peut s' y instruire même sans
parler.
Est-ce à l' éloquence humaine à s' introduire dans
ce sanctuaire ? L' homme léger est entraîné par le

p354

charme de faire écouter ses paroles ; l' homme
prudent est entraîné par les charmes du silence.
254. Les montagnes ont tressailli quand le peuple
hébreux est sorti de l' égypte, et la terre a été
agitée à la vue de la face du seigneur ; mais les
cieux même ont été émus à la vue de la grande
victoire qui a délivré l' homme entier de la terre
de perdition.
Supérieure aux victoires de Moïse, la grande
victoire n' a précipité aucune nation humaine, parce
que c' étoit toute la famille humaine qu' elle venoit
tirer de la terre de servitude.
Elle a précipité le prince de l' iniquité dans ses
abymes ; elle a ouvert la porte de la gloire et de
la puissance à tous ceux qui voudront approcher du
libérateur en esprit et en vérité.
Qui ne se sent pas rempli de force et de courage
à la seule présence d' un guerrier brave, puissant
et célebre ? David n' a-t-il pas dit qu' avec l' élu,
on sera élu ?
Pourquoi parler de cette grande victoire, et de la
gloire du libérateur, à ceux qui n' ont pas
commencé par soumettre les égyptiens et soutenir les
fatigues du désert ?
Hommes difficiles, hommes nourris dans la
sécheresse de l' intelligence humaine, vous ne voulez
vous servir que de la regle et du compas :
ne faut-il pas encore la truelle pour bâtir ? Si

p355

vous ne vous en servez avec constance, et sans
craindre la chaleur du jour, vous n' éleverez point
votre édifice.
Vous ne vous approcherez point du conquérant ;
et vous ne connoîtrez rien à la grande victoire.
Vous voulez comprendre sans agir ; mais celui
dont vous êtes séparés, a droit d' exiger que vous
agissiez avant de comprendre. Est-ce que vos maux
ne vous donnent pas assez d' intelligence ?
255. N' y a-t-il que des prophetes d' élection ? Ne
peut-il y en avoir qui soient les fils de leur
travail et de leurs combats ?
Les grands génies ont souvent reçu
involontairement des idées sublimes ; mais souvent
il les ont conquises, en les dépouillant des nuages
dont elles étoient environnées.
Les savants dans les connoissances humaines, ont
quelquefois reçu de grands traits de lumiere, au
moment où ils s' y attendoient le moins. Mais ils
sont parvenus quelquefois aussi à en découvrir par
leurs observations attentives :
et vous, hommes qui chérissez la vertu, vous
l' avez souvent sentie, réchauffant vos coeurs comme
à l' improviste et sans vous y attendre.
Mais souvent aussi vous avez repoussé l' ennemi,
qui vouloit la tenir loin de vous, et après de
glorieux efforts, vous avez pu vous unir avec elle
dans une douce alliance.

p356

Ranimez-vous, puissance humaine, dites aux
montagnes qui vous retardent dans votre marche,
de se transporter loin de vous, et elles se
jetteront dans la mer. Alors, comme un roi
formidable, vous marcherez à la conquête de la ville
sainte.
ô terre plus amere que la mort, quel fardeau tu
laisses peser sur l' homme, tandis qu' il voudroit
porter sa tête dans les cieux ! Et ce n' est que par
ce poids accablant que tu peux le ramener à sa
simplicité primitive.
Tu entraînes par-là toutes les souillures dont il
s' étoit rempli, et dont il se remplit tous les
jours. Tu entraînes les métaux vils, pour ne laisser
briller que l' or pur ; cet or pur, avec lequel seul
la langue des prophetes extrait le miel de la
pierre, et paie la rançon des captifs.
256. Parce que les hommes vous ont trompé, et se
sont trompés encore plus souvent, vous êtes tenté
d' étendre votre défiance jusque sur Dieu même.
Quand est-ce qu' ils s' abandonneront à la main
qui les soutient et qui les guide ? Quand est-ce
qu' ils oublieront leur propre sagesse, et qu' ils se
reposeront sur la seule base d' où s' éleve la
colonne éternelle de la vérité ?
Venez former des danses d' alégresse autour de
cette colonne vivante. Elle-même rendra des sons
harmonieux, qui régleront tous vos pas, et qui en
dirigeront la mesure.

p357

Il sortira d' elle une lumiere douce et brillante,
qui éclairera toute l' enceinte.
Des festons et des guirlandes s' étendront depuis
son sommet jusqu' à l' extrémité de cette enceinte,
et formeront des berceaux ravissants, qui ne se
borneront point à vous préserver des injures de
l' air.
Ils réjouiront vos yeux par le spectacle le plus
attrayant ; ils répandront des parfums dont tout
votre être sera embaumé ; et vous trouverez ces
demeures si délicieuses, que vous ne voudrez plus
les quitter.
257. N' est-ce pas pour laisser une portion de son
esprit sur la terre, que l' homme y est envoyé en
épreuve ? à quoi serviroit son action, si ce n' est
pour que les vertus vives et puissantes tracent par
lui leurs caracteres, et les laissent à demeure
après lui ?
Malheur à vous, mortels, qui aurez passé en
vain sur la terre, et qui n' y aurez semé aucune
vertu ! Malheur à vous qui aurez laissé votre pensée
errante, et qui n' aurez pas trouvé que le soin de
votre être fût assez pressant pour la fixer !
On ne dira point de vous : il a senti la dignité
de son existence, il a rempli son poste avec
gloire.
Des ames de paix ne diront point :
il m' a aidé dans mon infortune, il m' a garanti

p358

de la perversité, il m' a soutenu par son exemple,
et il a fait naître en moi le goût de la sagesse ;
c' est à lui que je dois de l' avoir recherchée, et
de l' avoir préférée aux joies du monde.
Vous serez nuls pour vos semblables comme vous
l' aurez été pour vous. Vous serez oublié comme
ces vents légers qui se perdent dans la masse des
airs.
Malheur à vous si vous avez laissé des signes
malfaisants et mensongers ! Malheur à vous si
les nations à venir ont à vous reprocher de les
avoir égarées ! Malheur à vous si elles peuvent
dire :
il est la cause de nos déceptions et du mensonge
où nous sommes livrées ; il est la cause du
trouble qui nous poursuit ; et son nom ne peut être
proféré par nous, qu' avec le langage de la
malédiction !
Ces effrayantes paroles vous poursuivront jusque
dans le tombeau, et elles vous tourmenteront encore
plus que l' infection de vos sépulcres.
258. De l' orgueil avec de l' instruction ! Comment
ces deux choses seroient-elles compatibles ?
écoute :
il te faut ta vie entiere pour étudier seulement
les noms d' une petite partie des ressorts qui
composent un corps ; et encore ces noms sont
conventionnels, et ne t' apprennent rien :
et il n' a fallu qu' un seul acte de la parole pour

p359

former l' immensité des êtres, avec tous leurs
principes, tous leurs noms positifs, et
l' universalité de leurs loix !
Comment l' humilité fait-elle ta force ? C' est
qu' alors tu laisses régner le principe et que toute
la force vient de lui. Si tu te glorifies, tu
deviens foible, parce que tu te sépares du principe,
en voulant te mettre à sa place.
Lorsque pour essuyer tes larmes et tes sueurs, la
sagesse vivante veut bien te rendre sonore dans
tout ton être, comme le métal le plus argentin ;
est-ce à toi que tu peux attribuer ce bienfait ?
Et par toi-même n' es-tu pas confondu avec les
substances les plus opaques et les plus sourdes ?
259. Il ne me suffit pas d' ouvrir, il faut que sa
lumiere m' aide à démêler ce que je rencontre.
Il faut que je souleve péniblement ma tombe,
pour pouvoir recouvrer la liberté de respirer l' air.
Ma tombe est composée des débris de l' univers
entier, et l' ennemi pese encore dessus, de peur que
le poids n' en soit pas assez accablant.
Ce n' est pas assez que l' homme souleve le monde,
et qu' il le porte, comme un autre Hercule, sur
ses épaules ; il faut qu' il se place lui-même sur
la sphere de l' univers, et que de dessus ce trône
il se fasse porter par les vents dans l' immensité
de l' espace.

p360

Sa langue s' est aiguisée ; elle est devenue
tranchante comme l' épée du seigneur ; elle a cerné
tous les globes, elle en a mis à découvert les
fruits et toutes les substances qui les composent.
Elle a précipité ces nuages enflammés et pleins
de fumée, qui sortent de ces retraites intérieures.
Elle a tout réduit à des desseins réguliers, et le
vague et l' incertitude ont disparu.
Ne te lasses point, homme ; les lenteurs sont les
fruits de ta négligence. éleve-toi, tâche de
parvenir à une hauteur dont tu puisses ne plus
descendre.
Le seigneur t' aidera dans ton oeuvre ; il ne t' a
point délaissé dans tes crimes et dans tes
foiblesses.
Les fleuves ne sont-ils pas encore nourris des
eaux de leur propre source, lors même qu' ils se
précipitent dans l' abyme des mers ?
Aussi il attendoit avec la patience de son amour ;
que les jours de sa consolation fussent arrivés ;
et les jours de sa consolation sont ceux où tu te
seras dévoué pour jamais à son service, à la
méditation de ses loix, et au desir constant et
soutenu de devenir un homme selon son coeur.
260. Il s' unira à moi, et nous ferons une alliance
qui ne se dissoudra jamais, et nous serons deux
dans une seule chair
.
Tous nos biens seront en commun, et nous
travaillerons de concert à accroître sans cesse
notre fortune.

p361

L' intérêt de l' un sera toujours l' intérêt de
l' autre. La charité vit toujours pour deux ; elle
est encore plus cupide que l' avarice, qui ne vit que
pour soi.
Nous maintiendrons le bon ordre et la sureté dans
nos domaines. Nous nous occuperons des moyens de
rendre nos richesses durables.
Nous méditerons le matin, au moment de notre
réveil, les plans qu' il nous faudra suivre, pour que
le travail du jour nous rende des profits
considérables.
Le soir nous récapitulerons, assis dans nos foyers,
les opérations de la journée.
Bientôt nous verrons l' or abonder autour de
nous. Bientôt notre commerce s' étendra
jusqu' aux extrémités de la terre .
Nos richesses établiront notre crédit , et il
suffira que nous nous présentions, ou même il
suffira de notre nom, pour que les maisons les plus
puissantes ouvrent tous leurs trésors .
Rien ne sera refusé à nos desirs, toutes les
jouissances nous seront prodiguées, et nous aurons
l' estime et la considération de nos
concitoyens , parce que nos profits seront
légitimes, et qu' ils seront le prix de notre
travail.
Qui sait même si, après avoir ainsi fondé notre
demeure et l' avoir ornée des plus précieuses
productions, les grands de la terre ne nous
feroient pas la faveur de nous visiter ?

p362

261. Pourquoi les hommes se portent-ils si peu à
l' avancement de l' oeuvre ? Pourquoi y sont-ils si
opposés ? Elle s' accompliroit doucement, et par les
voies de la jubilation et de la paix.
Ils n' auroient qu' à étendre leurs mains sur
l' abyme, et sur les issues par où les feux et la
fumée de cet abyme s' élevent dans les airs.
Sans autre fatigue, sans combat, l' iniquité
resteroit dans la profondeur de ses retraites
sombres. La terre n' en auroit pas seulement
connoissance ; l' homme de justice promeneroit ses
pas tranquilles sur cette terre ; le calme le
suivroit par-tout.
Mains de l' homme, étendez-vous au nom de la
justice ; formez comme une voûte immense, qui
dérobe pour jamais à nos yeux jusqu' aux traces et
au souvenir du désordre.
Venez, hommes, venez travailler à ce vaste
édifice. élevez ce monument de votre gloire. Il ne
craindra point le pouvoir du temps, et les
générations à venir le verront dans toute sa
beauté, comme celles qui l' auront fondé.
Chaque homme qui naîtra sera une pierre vive
ajoutée à cet édifice ; et chaque homme qui se
réunira à ses peres, lui portera un appui encore
plus puissant que pendant sa vie terrestre.
Ils ne l' ont pas voulu. Ils n' ont point étendu
leurs mains sur l' abyme. Ils en ont, au contraire,
élargi les ouvertures.

p363

Les feux et la fumée les ont presque suffoqués.
Voici, voici comment ils pourront se préserver,
voici à quel prix la lumiere se séparera des
ténebres.
Ils seront obligés de combattre de toutes leurs
forces, non plus pour précipiter l' iniquité dans
l' abyme, mais pour qu' elle ne les y précipite pas
avec elle.
Tandis qu' ils se défendront d' un côté, elle les
attaquera de l' autre. Ni jour ni nuit ils ne
goûteront le repos. Il leur faudra voler à tous les
postes à la fois, pour les avoir si mal conservés.
Il n' y aura qu' un choc épouvantable entre toutes
les puissances de l' homme et toutes les puissances
de l' abyme qui puisse opérer décisivement ; et quel
est l' homme qui puisse savoir s' il sera du nombre
des vainqueurs ?
262. à quoi comparerai-je l' ame et la pensée de
l' homme ? Je les comparerai à une grande ville
assise au milieu de plusieurs fleuves, qui amenent
jusque dans son sein toutes les productions de la
terre.
Ces fleuves coulent de toutes parts dans les
écritures sacrées, et parcourent dans tous les sens
ces fertiles régions.
C' est ainsi qu' ils se chargent continuellement de
richesses abondantes, et qu' ils apportent à l' esprit
de l' homme des aliments de toute espece.
Malheur à celui qui ne fera pas de ces écritures
sacrées sa nourriture journaliere ! Son sang et ses

p364

nerfs se dessécheront, comme l' homme qui a souffert
long-temps la faim et la soif, et n' a point pris de
subsistance.
Pourquoi est-il si avantageux de pouvoir citer les
écritures saintes dans les discours instructifs ?
C' est que quand on a le bonheur d' en citer un
passage à propos, on n' a plus rien à faire.
Car c' est alors l' esprit même qui l' a dicté, qui se
met en notre place, et qui dévoile les vérités à
l' entendement de ceux qui nous ont écoutés.
Ne voyez-vous pas que dans ces occasions chacun
des auditeurs se tait et médite un moment en
silence ?
Nous venons ici-bas dénués de toute espece de
connoissances. Il n' en faut pour preuve que la
conduite et les actions de l' enfance, qui se font
toutes sans ordre et sans raison.
Mais nous apportons le germe et la disposition
à toutes ces connoissances ; il n' en faut pour
preuve que l' aptitude et la justesse de cette même
enfance, qui souvent l' emporte en ce genre sur les
hommes mûrs.
Suivons constamment les loix de ces tendres
plantes, jusqu' à ce que nous ayons atteint la
hauteur des cedres du Liban ; et nous y
parviendrons, si nous laissons chaque jour
baigner nos racines par les fleuves des
écritures saintes.

p365

263. vous avez livré ce monde à la dispute des
hommes.
c' est un bonheur pour eux de n' avoir
qu' à se disputer !
Si vous leur aviez découvert les ressorts cachés qui
le font mouvoir, et sur-tout les catastrophes qu' il
a subies, ils ne seroient peut-être pas en état d' en
supporter le spectacle.
Bien moins encore soutiendroient-ils le spectacle
des annales de l' homme, parce qu' elles sont encore
plus déplorables ; mais aussi elles leur sont
encore plus cachées.
De-là viennent leurs méprises. Ils n' ont fait que
se disputer sur la nature ; mais ils ont nié
l' homme.
Homme, tu es un si grand être, qu' il n' y a que
ton action seule qui puisse te démontrer ta
grandeur.
Tu ne peux trouver aucune place entre le doute et
les miracles. Si tu n' operes toi-même des mondes,
tu cesses de croire que tu sois né de l' auteur des
mondes.
Qui pourra compter les miracles de l' homme ? Quel
univers pourra les contenir ?
Occupe-toi des vertus, avant de t' occuper des
puissances. Garde-toi bien de vouloir agir, avant
qu' ils aient mis leur sceau sur toi. ils
ne mettront point leur sceau sur toi, que tu ne leur
aies facilité l' accès ; et ce sont les vertus qui
doivent le leur procurer.
Combien la sagesse est indulgente et bienfaisante !

p366

De toutes les vertus qu' elle a semées dans l' homme,
comme autant de moyens d' arriver jusqu' à lui, elle
ne lui en demande qu' une.
Elle ne lui demande que de lui ouvrir un seul
canal, et elle va s' insinuer à demeure jusque dans
son ame et dans son esprit.
Ne prétends donc pas à la puissance avant de
t' être naturalisé avec au moins une vertu ; mais
aussi espere tout, si tu sais t' unir à une vertu,
parce qu' elles se tiennent toutes par les liens de
la consanguinité.
Oh ! Si l' homme mettoit à profit un seul des
heureux moments qui lui sont envoyés pendant sa
vie !
Oui, un seul de ces moments mis à profit, lui
auroit suffi pour assurer sa route, et se procurer
un heureux terme à la fin du voyage.
Que le laboureur fasse un seul fillon droit, ne
sera-ce pas assez pour qu' il puisse ensuite aligner
tous les autres ?
264. Rien n' est doux comme la génération éternelle.
Tous les êtres s' y succedent en paix et d' une
maniere insensible. Voyez comment naissent vos
heureuses pensées. Leur formation est aisée,
naturelle, et ne vous coûte aucun effort.
La génération de l' esprit pour l' ordre temporel est
plus pénible, parce qu' elle a pour objet d' agir
contre la violence. Vous éprouvez toujours alors
une affection

p367

douloureuse, même quand vous ne déploiriez que la
génération de la charité.
Le seigneur a dit : je t' ai engendré
aujourd' hui ;
et il a dit : je t' ai engendré
avant tous les siecles
. Qui ne sent pas la
différence de ces deux générations ?
Mais la loi primitive peut descendre avec l' homme
dans la région temporelle ; elle le suivroit
jusque dans les abymes, s' il pouvoit y avoir une
génération dans la demeure de la mort.
Elle le suivroit donc dans sa génération matérielle,
s' il ne perdoit pas de vue son origine, et le saint
zele de l' accroissement de l' armée des justes.
Heureuse la postérité qui prendra naissance par
une pareille génération ! Elle sera dirigée par les
loix divines et éternelles, qui auront présidé à son
origine.
Elle traversera les régions matérielles, sans en
connoître les iniquités et les souillures ; elle
traversera les régions obstruées de la pensée, sans
en connoître les chocs et les douleurs.
Parce qu' elle vivra constamment et
continuellement dans les douces loix de la
génération divine ; c' est pourquoi l' ennemi
tremblera devant elle, et les captifs lui devront
leur délivrance.
265. Tu sollicites l' entrée dans le coeur de
l' homme, comme si c' étoit toi qui eusses besoin de
lui ! N' est-ce pas à moi de te solliciter le jour
et la nuit, pour que l' amour renaisse en moi des
germes de la pénitence ?

p368

Tu me rendras un guerrier redoutable pour tes
ennemis ;
un médecin puissant contre les maladies ;
un maître pour les éléments ;
un ami pour tous les élus ;
un protégé pour mes bienfaiteurs qui ne
m' abandonnent point ;
un fils chéri pour mon pere ;
un éleve docile pour mes saints instituteurs ;
un véritable adorateur de mon dieu, qui veut
qu' on l' adore en esprit et en vérité.
Qu' une seve pleine et continue s' étende
longuement et abondamment dans tous les canaux de
mon être, comme dans les fibres des cedres
éternels !
Que les rejetons de ces arbres immortels soient
plantés jusqu' au centre de l' ame de l' homme. Que le
feu pénetre jusqu' à la terre vierge !
C' est alors que la seve du seigneur animera ces
plantes salutaires ; sa parole liquéfiera tout : il
est le mouvement. Serons-nous surpris qu' il ait fait
fondre les montagnes et qu' il ait rendu tout
mobile ?
Quelles délices peuvent se comparer aux délices
du seigneur ? Tous les objets font tressailir de
joie l' homme enfant, parce que tous lui rendent le
reflet de sa pureté, de sa vie et de son innocence.
Comment les joies de Dieu et celles des saints,
ne seroient-elles pas universelles et sans la
moindre interruption ? Elles sont le reflet
continu des éternelles perfections de notre dieu.

p369

266. Les voix se raniment ; le mouvement se
rétablit ; tout se réveille. L' oreille de l' homme
est frappée des bruits que produit cette universelle
résurrection.
La mort s' enfuit lentement, et murmure de ce
que l' on trouble son repos. Elle pousse des
hurlements ; elle grince les dents de rage.
Mais la paix est proclamée dans le camp d' Israël.
Les sentinelles n' auront plus à s' appeller
réciproquement à toutes les veilles de la nuit,
pour se tenir sur leur garde. Il n' y aura plus pour
eux de cris de guerre ; il n' y aura que des cris
d' alégresse.
Toutes les substances qui composent la nature,
rendront des sons perçants et qui pénétreront
d' admiration. Voilà les nouveaux cieux et la
nouvelle terre.
Les voix des substances de la nature , les voix
des hommes, et la voix du grand prêtre et de
ses lévites, s' uniront ensemble pour former le
concert de l' éternité au milieu de la nouvelle
Jérusalem.
Homme de paix, prépare ton oreille et ton coeur :
les délices qui t' attendent ne connoîtront aucune
interruption.
267. Rends-toi serviteur de la sagesse ; apprends
long-temps sous ses ordres à être humble et actif.
Suis-la modestement ; tiens-toi toujours à une
juste

p370

distance, d' où, en lui marquant ton respect, tu
sois prêt en même temps à entendre ses ordres au
moindre coup d' oeil.
Quand tu entres dans la maison, ne songe qu' à
deviner ses desirs et qu' à les satisfaire.
Préviens-la dans tout ce qui peut lui plaire ; ne
lui laisse supporter aucun besoin, aucune
incommodité.
Quand la journée sera finie, pense à lui
continuer les mêmes services pour le lendemain.
Sois sur pied avant le lever du soleil, fais en
sorte que quand elle se montrera le matin à ses
serviteurs, elle trouve tout en état dans sa
maison.
Ce n' est que par ces attentions soutenues et
multipliées, qu' elle te distinguera parmi ses
serviteurs, et qu' elle t' assurera des récompenses
qui puissent te suffire dans tes vieux jours .
N' oublie point que l' homme est fait pour être le
mercenaire de la sagesse, et que c' est le plus
beau titre qu' il puisse porter.
268. Hommes du siecle, hommes si industrieux,
pourquoi semez-vous vos grains ? N' est-ce pas dans
l' espoir qu' ils vous rendent une récolte
abondante ?
Pourquoi épuisez-vous votre corps de sueurs et de
fatigues ? N' est-ce pas parce que vous vous flattez
de retirer de tous ces efforts, quelques fruits
qui vous en dédommagent au centuple ?
Pourquoi donc ne calculez-vous pas ainsi dans
l' emploi de toutes vos facultés ?

p371

Pourquoi consommez-vous en vain, et si
constamment, vos paroles, et êtes-vous si
insouciants sur les fruits que vous en retirez ?
Est-ce que cette parole ne vous avoit pas été
donnée comme les autres semences, pour vous
produire une récolte ?
Heureux celui qui chaque jour a soin de calculer
les récoltes de sa parole, et qui peut se dire à la
fin de la journée : ce n' est point en vain que j' ai
semé ; ce n' est point en vain que j' ai
cultivé ; et la terre m' a rendu plus que je ne
lui avois donné !
Est-ce dans des livres que vous devez semer la
parole ? Les livres ne sont-ils pas une terre
morte, où la parole ne peut presque rien acquérir,
ni rien rendre ? L' ame de l' homme est la terre
naturelle de la parole.
C' est dans notre ame, c' est dans l' ame de nos
semblables, qu' il faut semer la parole, afin
qu' elle nous produise des récoltes de tout genre :
et c' est à l' auteur de la parole qu' il faut offrir
tous les hommages de la parole et de ses fruits ;
parce que l' auteur de la parole est la terre
vierge qui engendre et produit d' elle-même, et
sans avoir besoin d' être ensemencée.
269. Quand est-ce que ma priere acquerra de la
force ? Quand sera-t-elle comme le feu de la
fournaise, qui fond les métaux ?
Cruel emploi ! Dure nécessité ! Sois plutôt, ô ma
priere ! Comme le baume bienfaisant que l' on fait

p372

distiller dans les plaies ! Que chaque goutte qui y
pénetre, y porte la santé et la vie !
C' est surement pour rendre la santé et la vie,
que l' homme a été formé par toi, dieu suprême.
Il en peut juger par les douceurs que son ame
éprouve, quand il remplit cette divine fonction.
Mais il en peut juger aussi par ses douleurs quand
il voit les plaies du peuple, et qu' il voudroit
avoir à sa disposition tout le baume de Galaad
pour les guérir.
Emploies-y tes larmes, si tu ne peux y employer
le baume de Galaad. Si elles sont persévérantes,
elles auront même le pouvoir de le produire et de
le faire couler avec elles.
S' il est permis de se livrer à la jalouse envie,
c' est pour l' ame qui sent les douleurs de la
charité.
Oh mes yeux ! Remplissez-vous de larmes ; il me
faudra pleurer pendant toute la durée des siecles,
avant de recouvrer ce baume vivant.
Pourquoi ce long terme ? C' est que j' ai mis tous
les siecles pour intervalle entre lui et moi.
Mais aussi, si j' ai le courage de pleurer pendant
la durée des siecles, ne le retrouverai-je pas, et
ne le posséderai-je pas pendant une durée sans
siecles et sans temps ?
270. lorsque vous serez entrés dans la terre que le
seigneur votre dieu doit vous donner, prenez
garde d' imiter les abominations de ces peuples.

p373

qu' il ne se trouve personne parmi vous qui
fasse passer son fils ou sa fille par le feu, pour
les purifier,
ou qui sollicite les devins, qui observe les
songes, les augures, et qui se livre aux
maléfices et aux enchantements, et qui consulte
les magiciens, les pythons et les sorciers, et
qui cherche la vérité dans les morts.

le seigneur a fondé son temple dans le coeur de
l' homme ; il en a tracé là tout le plan : c' est à
l' homme à en élever les murailles et à achever tout
l' édifice.
formons l' homme à notre image et à notre
ressemblance.

c' est ici que sera établi mon sanctuaire, j' ai
réservé cette place plus intérieure pour le saint
des saints.
Homme, voilà où l' oracle a choisi sa demeure :
environne-la d' arbres touffus et majestueux ; que
leurs cimes se réunissent et se courbent en
berceaux pour en dérober la vue à l' oeil du
profane.
Ménages-y pour toi seul une entrée : homme
affligé, homme de desir, vas-y seul comme le grand
prêtre ; et laisse dehors tous les desirs faux,
toutes les cupidités mensongeres, tous ces
vêtements souillés.
Vas-y seul, c' est-à-dire, avec une seule pensée ;
et que cette pensée soit celle de ton dieu.
Qu' ainsi séparé du reste de l' univers entier, il
n' y ait que Dieu et toi pour témoins de ta priere
et de tes supplications.
Approches-toi de l' oracle respectueusement,
attends en silence, et comme en suspendant toutes
tes facultés intérieures.
Tu ne tarderas pas à entendre sa réponse, quand
même tu n' entendrois point proférer de paroles.

p374

Tu sortiras, rayonnant de gloire, de cette demeure
sacrée. Tu seras obligé de voiler ta face en te
présentant au peuple, de peur qu' il n' en soit
ébloui.
Tu lui feras part des décrets de ton dieu, et tu
seras préservé des embûches et des faux décrets des
princes du mensonge.
Que tes pensées se portent perpétuellement sur cet
oracle ; c' est le seul que le seigneur desire que tu
écoutes, et il t' engage à fuir tous les autres.
Il a placé son temple et son oracle dans ton
coeur, afin que dans tous les temps et dans tous
les lieux, soit en marchant, soit en étant en
repos, tu fusses en état d' y entrer et de le
consulter.
271. Est-ce du sein de la paresse et de
l' indolence, qu' il faut aller chercher l' oeil et
la main de Dieu ?
N' oublie jamais que c' est un dieu jaloux, et
qui aime qu' on le prie ; parce qu' il sait que la
priere ouvre les canaux de sa vie divine.
Prie, ame humaine, prie, mon ame : tu ne peux
prier, sans que ton dieu même ne prie avec toi.
Qu' est-ce qui te sera refusé, si celui qui accorde
est le même que celui qui demande ?
Tu t' es laissé si fort matérialiser, que tu
perdois toute idée des choses d' en haut ; et tu en
venois au point de te dire : est-ce qu' il y a une
région spirituelle ?

tu te spiritualiseras au point d' être quelquefois
en état de te demander : est-ce qu' il y a de la
matiere ?


p375

le quiétisme et le néant sont le triomphe de la
matiere, mais ils sont l' enfer de l' esprit.
Ignores-tu qu' il ne faut faire qu' un pas dans le
faux pour avoir des passions, et qu' il ne faut
faire qu' un pas dans les passions pour en être
dégoûté ?
Si tu en fais deux, il sera difficile que tu en
reviennes ; parce que ce ne sera plus l' illusion
de la nature qui te séduira, mais l' aiguillon de la
mort même, qui, par son nombre et son sceptre
empoisonné, te liera sous son empire.
Pourquoi ne suivrois-tu pas cette progression dans
un ordre inverse ? Ne te conduiroit-elle pas
également à un joug ? Mais ce seroit au joug de la
délivrance, de la liberté et du bonheur.
272. Mon ami, mene-moi aux sources de vie.
Commençons par prendre de la nourriture et des
forces. Il nous faudra marcher quarante jours pour
arriver à la montagne d' Horeb.
Mon ami, mene-moi aux sources de vie. Après
avoir invoqué l' éternel, allons nous faire
reconnoître aux régions de la terre. Allons nous
humilier et nous préparer dans le silence ; ne
faut-il pas que le nom du seigneur s' enveloppe, pour
ne pas tout dissoudre ?
Allons au nord nous revêtir de force et de
confiance ; et le midi sera bientôt soumis. Mon
ami, nous reviendrons ensuite aux sources de vie,
pour leur rendre hommage.

p376

Pourquoi ont-ils fait une loi et une ordonnance de
ce qui ne doit se présenter que comme un conseil de
bienfaisance ? La sagesse suprême est si douce !
Elle nous invite et ne nous commande point.
Nous pouvons amener un homme à la croyance,
parce qu' elle ne tient qu' à nos opinions ; nous ne
le pouvons amener à la foi, parce qu' elle est un
sentiment et une jonction.
Nous pouvons l' amener à une doctrine et à une
lumiere par nos enseignements journaliers ; nous ne
pouvons l' amener à la sagesse et à la vie de
l' esprit, parce que l' esprit se donne lui-même,
et qu' il donne seul la science d' instruire et de
parler à propos, et non d' après les mouvements de
la volonté humaine.
273. Pour quelle raison donnez-vous aux poëmes
épiques un rang si marqué ? Ne seroit-ce pas parce
qu' ils se présentent à nous comme étant le fruit de
l' esprit, et comme découvrant à nos yeux les
ressorts cachés des grands événements qu' ils
racontent ?
Homme, tu t' attaches, sans t' en douter, à la
connoissance de tous ces moyens secrets et
spirituels, parce qu' ils tiennent à ton essence et à
ton élément naturel.
Aussi ces poëmes épiques, quoique mensongers
et factices, ont encore plus d' empire sur l' univers
que les ouvrages qui ne sont que savants.
Dans leurs illusions même, ils ont toujours
quelques

p377

nuances qui sont les reflets de la vérité, et ces
reflets nous charment par leur analogie avec cette
idole éternelle de nos besoins et de nos desirs.
Poésie prophétique, tu peux te passer de la poésie
épique, qui n' est que le récit pompeux d' un fait
intéressant.
Mais la poésie épique ne peut se passer de la
poésie prophétique, la seule vraiment puissante, et
capable de suffire à tous les besoins légitimes de
notre esprit.
C' est dans l' Europe que la poésie épique a brillé.
La poésie prophétique appartient à la seule Asie.
L' Asie n' est-elle pas le berceau de l' homme, et
de tous les grands événements qui concernent son
histoire intellectuelle ? N' est-ce pas là où sont
nées toutes les religions célebres qui ont eu une
grande influence sur l' univers ?
C' est-là où nous voyons dans le style les images
les plus hardies, et les allégories les plus
pittoresques, par la raison que c' est là où se sont
trouvées les plus grandes réalités.
Pour toi, Europe, tu n' as fait que recueillir les
fruits de ces arbres fertiles ; et n' ayant point eu
l' avantage de l' inspiration, tu t' es occupée à
réciter.
Tu n' es que le reflet des rayons qui ont brillé
dans l' Asie. Les anciens poëtes asiatiques
agissoient ; les poëtes européens se sont contentés
de peindre.
C' est après que la poésie prophétique s' est
perdue pour eux, qu' ils ont eu recours à la poésie
fictive et fabulaire, aimant mieux puiser le
merveilleux dans un ordre imaginaire, que de se
résoudre à s' en passer ;

p378

parce que le caractere supérieur et sacré que
l' auteur des choses a gravé dans l' homme, est
indélébile.
Homme ingrat, étudie donc tes propres ouvrages, si
tu n' as pas la force d' étudier ceux du créateur,
et tu y trouveras toujours des preuves contre toi.
274. à tous les instants de notre existence nous
devons nous ressusciter des morts. Notre pensée,
notre action, notre volonté, nos affections vraies
et pures, tout est dans le tombeau.
Des gardes sont posés tout autour par les princes
de la synagogue
, de peur des disciples et des
amis de la vérité. Il nous faut lever la pierre
du tableau
; il nous faut tromper la vigilance
de nos gardes, ou les renverser par notre puissance.
Il nous faut déposer les linceuls qui nous
enveloppoient, et rompre les bandes qui lioient
tous nos membres.
Il nous faut reprendre notre premiere agilité,
notre premiere pureté, notre premiere activité, et
nous enlever dans les airs comme l' esprit rendu à
sa propre substance.
Avant d' atteindre à cette universelle et entiere
résurrection, il nous faut passer par des
résurrections particulieres ; et ce sont ces
résurrections particulieres qui composent les
éléments de notre vie temporelle.

p379

Comment obtenir par nous-même ces résurrections
particulieres, si celui qui les a toutes
accomplies par ses combats et par sa victoire, ne
nous met pas à même de participer à sa force et à
son courage ?
C' est pourquoi il a dit : j' ai souhaité avec
ardeur de manger cette pâque avec vous, avant
que de souffrir... prenez et mangez. Ma vie
passera en vous ; parce que mes paroles sont
esprit et vie.

275. Combien l' ame est saine et vive, lorsqu' elle
s' est baptisée et comme baignée dans la priere !
Laissez aux mots pittoresques leur énergie, la
sagesse les emploie pour frapper les oreilles dures
et grossieres.
Elle descend par ce moyen jusqu' à l' homme
rustique, qui sans cela n' entendroit pas son
langage.
La sagesse veut parler à tous les hommes ; c' est
pour cela qu' elle est tantôt sublime, tantôt
rampante et basse, tantôt simple et déliée comme un
trait, tantôt grossiere et pesante comme l' homme
des champs ?
N' a-t-il pas juré par lui-même qu' il vouloit que
toute la terre fût remplie de la gloire du
seigneur ?
As-tu du temps ? Dépêche-toi de le placer dans
le négoce de la priere, et ne le dépense point tant
en méditations.
ô vous, spéculateurs ! ô vous qui vous placez dans
les chaires, prenez grand soin d' être en garde
contre vos paroles ! Plus elles sont étudiées, plus
elles seront

p380

dangereuses. La pensée de l' homme peut lui
engendrer des fruits.
Souvent même il n' attend pas que le fruit soit
venu, et il le croit mûr avant qu' il ait commencé
à germer ;
et ces fruits deviennent pour lui des armes
sacrées, avec lesquelles il égorge ses disciples
quand ils lui demandent du pain.
Quel est l' homme qui n' a pas laissé former en
lui comme un moule, où tout vient prendre la
même empreinte ? Tout ce qui n' a pas pris la forme
de ce moule, est hors de sa portée ; il ne peut que
le blâmer.
Respecte les chefs. Si c' est Dieu qui les envoie,
et qu' ils soient ignorants, c' est une épreuve pour
l' église. S' ils viennent d' eux-mêmes, il faut prier
pour eux, afin que la main suprême les guérisse
de leur folie.
Mais pour nous, dépouillons-nous, si nous voulons
être superbement vêtus, et si nous voulons être
sans inquiétude sur les fruits de nos pensées.
276. La matiere avoit été donnée à l' homme comme
un lieu de repos au milieu de ses grandes
fatigues. C' étoit l' ombre d' un grand arbre sous
lequel le moissonneur pouvoit venir dormir
quelques heures pendant la forte chaleur du jour.
Mais il a cru que c' étoit dans cette matiere même

p381

que résidoit toute son oeuvre ; et il en a exercé
le culte avec le soin, la continuité, le zele
exclusif qui regnent dans la région de l' éternité
pour le culte de l' auteur des êtres.
Les malheureux ! Vouloient-ils donc transporter le
ciel dans l' abyme ? C' est assez qu' ils y aient
transporté leur pensée ; c' est assez pour leur
montrer quelle étoit leur destination primitive,
et quelle sera leur condamnation.
ô homme ! Si tu connoissois quels gouffres
enflammés sont creusés dans toi et par toi !
Des feux souterreins s' élevent au travers des
ruines du monde, et en éclairent la fragilité. Ces
feux montent dans l' air par la loi de leur propre
nature.
Mais combien de temps doivent-ils errer dans
l' espace, avant de s' unir à des éléments purs, et
de devenir des substances vivantes, salutaires et
génératrices ?
Les choses temporelles ne vivent qu' à l' extérieur ;
aussi montrent-elles par-tout un extérieur vif, et
un centre mort. Quel édifice veux-tu donc élever
avec de pareils matériaux ?
Les choses vraies et fixes au contraire, ensevelies
dans les ténebres de notre région, doivent offrir
un extérieur mort et un centre vif.
Joie des sages, c' est pour cela que tu es
inconnue au vulgaire, et que tu ne peux te faire
réellement sentir que de Dieu à l' homme.

p382

277. Quand la clef a été élevée au haut de la voûte,
les échafaudages sont devenus inutiles. C' est
d' elle que toutes les autres pierres tirent leur
force. Elle a sauvé l' homme, en tuant la mort ; mais
elle ne l' a pas empêché de pouvoir se perdre.
Si nous n' avions pas le pouvoir de créer la mort,
la puissance divine eût-elle eu besoin de venir la
détruire ?
C' est parce qu' il étoit en tout semblable à
l' homme, qu' il a pu approcher la mort ; c' est
parce qu' il n' avoit point de péché, qu' il a pu la
détruire.
Qui pourra peindre la joie des cieux, quand ils
ont vu détruire la mort ?
Homme, vous donnez la vie matérielle à vos
enfants. Vous célébrez le jour de leur naissance
comme un jour de fête, par les lumieres les plus
éclatantes, en mémoire de ces clartés célestes qui
accompagnerent la naissance primitive de l' homme.
Quand l' homme temporel a rempli le cours de sa
vie terrestre, et qu' il entre dans la région de
l' esprit, tous les habitants de cette région se
livrent, comme vous, à la joie de voir accroître la
famille de l' esprit.
Quelle a donc dû être la félicité de la région
divine, quand elle a vu l' homme renaître pour
Dieu ! Quel autre qu' un dieu pouvoit nous rendre
cette vie divine et régénérer la famille de
Dieu ?
Tous ces ordres de génération ont leurs délices.

p383

L' ame de l' homme est susceptible de les connoître
toutes, parce qu' elle tient à tous les ordres.
Les imprudents ! Et ils ont dit que l' homme n' étoit
rien ! Les imprudents ! Oh, combien ils rougiront un
jour d' avoir laissé sortir d' eux ce blasphême !
278. La racine ne peut rien que par sa puissance.
Voilà pourquoi Dieu ne fait rien que par ses
prophetes. Toi-même, divin réparateur, tu as pris
ta voie dans l' ame de tes apôtres ; tu ne pouvois
agir que par eux.
Voilà pourquoi l' oeuvre est si lente et si cachée ;
parce qu' elle est obligée de passer par la voie de
l' homme, et que l' homme n' est plus dans sa pureté
et dans sa loi primitive.
Tu ne dois rien à l' homme, puisque c' est lui
qui a reçu tout de toi ; et cependant tu le
cherches dans ses ténebres et dans ses crimes. Tu ne
peux l' oublier, parce qu' il y a une tendance vive,
sainte et souverainement douce de la racine à la
puissance.
Un seul rayon divin ne peut-il pas enfanter tous les
miracles ? Et seroit-il surprenant que le monde
entier fût soumis à l' homme, si l' homme laissoit
Dieu gouverner et animer son ame ?
Quelle paix régneroit sur la terre, si dans l' ame
neuve et ingénue des enfants on ne semoit que des
paroles et des idées vraies ?

p384

Tous les rapports primitifs de Dieu à l' homme
se montreroient à chaque époque dans leur état
naturel, et la chaîne des siecles ne seroit pour
l' homme qu' un long développement des lumieres, des
vertus et des délices, qui tiennent à l' autel de son
être.
Quelle doit donc être la douleur de l' homme de
desir quand il lit : que le seigneur a regardé du
ciel en terre, pour savoir s' il y avoit un homme
qui fît le bien, et qu' il ne s' en est pas
trouvé un seul ?

279. Faut-il vous donner une preuve de la
grandeur de l' homme ? Il est le seul être de la
nature qui puisse faire agir d' autres êtres par les
droits de sa volonté.
Ils sont tous, excepté lui, bornés aux seuls
droits de leurs forces physiques. Ils ne peuvent
rien exiger des autres êtres.
L' homme a le pouvoir de leur donner jusqu' à la
parole ; et l' on s' étonneroit que dans l' origine il
leur eût donné des noms ! Ne leur en donne-t-il pas
tous les jours, et sur toute la terre ?
Pourquoi méconnois-tu tes glorieux titres ? Tu ne
peux pas périr, tu le sais, puisque tu es une
puissance essentielle de la divinité. Mais si tu
voulois, tu ne pourrois pas même être malheureux,
puisque tu pourrois n' être pas un instant sans ton
dieu.
à l' image du soleil, tu n' avois été émancipé que
pour faire fructifier tous les germes invisibles
dont ton atmosphere est remplie.

p385

Tu as cessé d' être l' instrument de la grace ; mais
en cessant d' en être l' instrument, tu en es devenu
l' objet, et tu lui sers toujours de témoignage.
Les loix et les décrets bienfaisants de la sagesse
ne sont-ils pas indélébiles ?
280. Où conduisent les premiers pas de la
sagesse ? à être effrayé des vices et des
abominations qui innondent la terre. Quel est donc
le poids énorme qu' ont à supporter les colonnes
fondamentales de l' oeuvre ?
Ce sont les véritables hercules qui soutiennent le
monde ; ils ne pourroient lâcher prise un seul
instant, sans que cet univers moral ne fût exposé
à s' écrouler et à tomber en ruine.
Hommes foibles et corrompus, ils intercedent la
sagesse pour vos égarements ; souverains
négligents, ils veillent pour vous et pour vos
empires, que vous ne savez ni diriger ni défendre.
Iniquités d' un autre ordre, ils s' épuisent
jusqu' à la mort pour vous combattre. Toujours sur
la breche contre un ennemi qui assiege toujours la
forteresse ;
des larmes, des prieres, de la charité, des
efforts perpétuels de toutes les facultés de leur
être ; voilà l' état où le crime et le mensonge de
l' homme les ont réduits.
Cependant ils sont en sureté au milieu de tous ces
tourments, parce que ces tourments tiennent l' homme
dans une région supérieure.
Les prophetes et les vrais sages ont beaucoup
souffert.

p386

Ils ont souvent desiré la mort, aucun ne se l' est
donnée ; étoient-ils des Architopel et des
Judas ?
Samson lui-même, en s' immolant, n' étoit point
pressé par le remords du crime, mais par le desir de
sauver son peuple.
Il n' y a que les peines fausses et nées du crime
qui nous dépravent au point de nous faire ramper
sous le joug, et nous pressent de nous en délivrer.
Elles nous cachent aussi, que par ce violent
remede, au lieu de nous guérir, nous ne faisons que
nous rendre plus malades, parce que nous faussons
une loi de plus.
281. Voyez la langue de l' homme former des traits
brûlants sur toutes les substances. Voyez-la
couvrir l' univers de ses caracteres lumineux.
Par-tout elle vient dissoudre les matieres
épaisses et coagulées ; par-tout elle vient fondre
les métaux .
Elle ne touche rien qu' il n' en jaillisse des
étincelles, parce qu' elle est émanée de la lumiere,
et qu' elle est chargée de propager le regne de la
lumiere.
Vous frissonnez comme l' airain brûlant lorsqu' elle
vous frappe, ô ennemi de la vérité ! Vous essayez
d' obscurcir sa clarté par vos feux impurs, et vous
employez tous vos efforts pour résister à son
action.
Mais vous ne prévaudrez jamais contre elle. La
langue divine n' a-t-elle pas écrit sur l' homme ?
N' a-t-elle pas tracé sur lui les caracteres
éternels

p387

de la sainteté ? qui pourra raconter son
origine ?

qui pourra nous le peindre, quand la sainteté
gravoit son nom divin sur lui ? Les cieux se
prosternerent de respect et d' admiration pour la
majesté et la puissance du seigneur. L' ennemi
trembla, et le coeur des anges fut absorbé dans la
vie.
Homme, aujourd' hui même encore ta langue peut
se transformer en une plume de feu, en une plume
sonore et lumineuse.
Car pour quel objet as-tu reçu l' existence, si ce
n' est pour extraire la parole universelle, qui est
disséminée dans l' immensité des déserts ?
282. Pourquoi te croirois-tu abandonné lorsque ton
ame souffre ? Aurois-tu oublié qu' on veut ici-bas
ta purification, et non pas ta perte ?
Si la sagesse divine s' intéresse à toi dans tes
égarements, crois-tu que la pitié suprême ne s' y
peut pas intéresser dans tes douleurs ?
Ce n' est pas connoître Dieu que de croire que la
mesure de son bras se raccourcisse, quand celle de
son coeur est sans borne. Apprends ici la source de
ces méprises désespérantes.
Nous devrions ici-bas nous alléger et nous
dépouiller, et nous ne faisons que nous encombrer
sous les enveloppes accumulées de la souillure et
de l' illusion.
Nous devrions ici-bas subir une épreuve salutaire,

p388

et nous la remettons à une autre région.
Alors nous en aurons deux à subir à la fois, sans
savoir si nous serons en état de les supporter.
Comment naissons-nous ? Dépouillés de tout ! Les
biens et les jouissances qui nous viennent, sont un
don gratuit qui nous est accordé, et que l' on veut
bien ensuite recevoir de nous comme une offrande.
Nos enfants même, pourquoi ne pas les regarder en
quelque sorte comme des especes de pensionnaires
que Dieu nous donne à élever pour lui ?
Et nous murmurons, quand le moment des sacrifices
arrive, nous qui n' avions en propre aucune
matiere de sacrifice !
Enfants d' Israël, ne nous plaignons plus des
adversités, ne nous plaignons plus même des
injustices ; ce sont autant d' échelons qui nous
sont offerts, pour nous aider à monter sur le bûcher
et sur l' autel du sacrifice, jusqu' à ce que le feu
pur descende sur nous, comme au temps des
holocaustes, et nous enleve avec lui dans la
région de la vie.
Enfants d' Israël, louons le seigneur ; nous
n' avons besoin que de nous, pour avoir de quoi lui
offrir des sacrifices. Si nous cessons un instant
de lui adresser nos offrandes et nos cantiques,
nous sommes plus coupables que les voleurs. Nous
retenons ce qui lui appartient et ce qu' il avoit
destiné pour le saint usage des sacrifices, et
pour l' holocauste d' expiation.
Enfants d' Israël, quand toutes les autres
matieres de sacrifices n' existeroient pas pour
nous, nous trouverions en nous-mêmes le sacrifice qui

p389

est pour lui de la plus agréable odeur. Seulement
ne lui offrons pas des victimes aveugles et
boiteuses, mais des victimes saines et
régulieres
.
283. Combien les écrivains ont répété de fois les
prévarications primitives, en se substituant au
principe de toutes choses !
Leurs livres nous soumettent à la pensée d' un
autre homme, tandis que nous ne devrions l' être
qu' à la pensée de l' esprit.
Aussi, après les avoir lus, il est arrivé souvent
qu' on a loué l' écrivain et qu' on l' a encensé. Mais
la chose divine en a-t-elle fait plus de progrès,
et leur oeuvre sera-t-elle comptée au jour du
dénombrement ?
Que penser donc de ceux qui auront combattu la
vérité, et qui auront rejeté ses démonstrations
les plus authentiques ?
Sans attendre jusqu' à l' époque du monde futur, ne
sont-ils pas jugés dès ce monde actuel ? Quelle est
leur marche ?
C' est avec le mensonge qu' ils attaquent la vérité,
c' est avec le néant qu' ils veulent détruire ce qui
est réel. Si Satan lui-même ne s' arme point encore
contre Satan, comment la vérité s' armeroit-elle
contre la vérité ?
Le livre de la nature c' est l' homme ; le livre de
l' homme c' est Dieu. Si nous n' eussions pas
cessé de

p390

lire avec soin dans notre modele, la nature
n' auroit pas cessé de lire en nous ;
et le dieu suprême n' auroit pas cessé de faire
parvenir sa gloire et sa lumiere jusqu' aux derniers
rameaux de ses productions.
Car l' ame de l' homme est le lieu de repos du
seigneur, et la nature devoit être le lieu de repos
de l' ame de l' homme. Mais le désordre s' est
étendu par-tout. Le seigneur ne trouve plus de
repos dans l' ame de l' homme ; et l' ame de l' homme
n' en trouve plus dans la nature.
284. Comment notre oeuvre se fera-t-elle, si tout
notre corps ne devient une plaie, si notre ame
entiere ne devient souffrance et douleur ?
Mais si par le péché notre ennemi a semé ses fruits
en nous, par la priere et la pénitence, nous
faisons redescendre notre ennemi dans les abymes,
et nous faisons redescendre son oeuvre avec lui.
Ce n' est qu' alors que la paix renaît.
Jusque-là nous sommes tourmentés par les
poursuites de cet inique créancier, qui vient
revendiquer auprès de nous sa créance.
Fidele défenseur, il ne suffit pas que tu aies
compassion de nous, que tu détruises nos
iniquités, et que tu jettes tous nos péchés au
fond de la mer
;
fidele défenseur, il ne suffit pas que tu
précipites dans l' abyme nos persécuteurs et leurs
oeuvres :
il faut encore que tu scelles fortement cet abyme,

p391

sans quoi ils rompront bientôt la porte de leur
prison, pour venir faire de nouveaux ravages.
285. Il a prié jusque dans son agonie ; les
pâtiments de sa matiere n' avoient point affoibli sa
piété : et nous, misérables mortels, notre piété
disparoît entiérement devant les joies de notre
matiere ! Comment en conserverons-nous donc dans
nos souffrances ?
Et cependant, est-ce pour lui qu' il souffroit ?
Est-ce pour lui qu' il portoit le poids du péché ?
Aussi c' est cette constance et cette piété
héroïque qui lui fit obtenir d' être fortifié par un
consolateur.
Prophetes divins, vous avez pressenti, vous avez
connu ses triomphes plusieurs siecles avant sa
venue.
Sont-ils nombreux, les triomphateurs, dont on
puisse célébrer les victoires, avant qu' ils aient
reçu la naissance ? Comment ne célébreroit-on donc
pas ses victoires après qu' elles ont été
remportées ?
Rois de Grece et d' Assyrie, il est vrai qu' on a
annoncé vos conquêtes avant votre naissance ; mais
vos conquêtes n' étoient que terrestres, et
devoient coûter la vie à vos semblables.
Celles du triomphateur devoient donner la vie à
tous les hommes, même à ceux qui étoient morts ;
parce qu' il est le seul auteur de la vie.
C' est pourquoi ses os n' ont point été rompus ;
car l' on ne rompoit point les os de l' agneau que
l' on mangeoit à la pâque.

p392

286. D' où vient l' harmonie des empires, sinon de
l' exactitude de chacun à y remplir ses fonctions ?
Quelle harmonie ne verrions-nous donc pas exister
autour de nous, si nous remplissions nos fonctions
primitives ?
La force et la prudence sont la même chose ; et
l' harmonie est la fille de la force et de la
prudence. L' être qui vit de l' esprit, les connoît
toutes les trois, et trouve en elles le remede à
tous ses maux.
L' esprit ne rectifie-t-il pas tout ? Et s' il
consume à mesure qu' il se nourrit, n' est-ce pas à
cause de la pureté de son feu ? Mais le désordre de
notre région nous force constamment à des actes
incomplets, qui nous nourrissent de la mort et du
néant.
Nous ressemblons ici-bas à l' être souverainement
criminel, qui est toujours dans l' inanition, malgré
qu' il ne cesse de dévorer.
Aussi quelle est l' harmonie qui regne parmi nous ?
Disons comme Job : cette terre où il ne regne
nul ordre, mais une horreur éternelle
.
Homme, malheureux homme, prends donc courage, et
mets en oeuvre ces principes d' ordre qui sont
ensevelis dans ton être.
Soufflons, soufflons sans cesse le feu spirituel,
jusqu' à ce que nous puissions y allumer notre
flambeau. Si nous parvenons une fois à le faire
briller, il ne pourra plus s' éteindre.

p393

Il nous fera découvrir sur la terre cet autel
immortel, où nous devions sans cesse offrir notre
sacrifice, et manifester dans l' univers visible ce
qui se passe dans l' univers invisible.
Toutes les facultés de l' homme ne sont-elles pas
comme ces lumieres immortelles qui devoient
reposer sur le chandelier d' or ?
287. Une fleche aiguë a percé mon ame. Elle a rompu
tous les liens qui me tenoient enveloppé comme dans
les langes de mon enfance.
Notre dieu ne communique ses secrets qu' à ceux
qui se dévouent à son service. ce sont ceux-là
qu' il rend participants de son esprit, de sa
science et de son amour.

l' homme est un univers entier où tous les agents
de tous les mondes travaillent à l' accomplissement
de leur loi. Actionnez tous ses principes,
emparez-vous de tous ses organes.
Voyez pour lui, entendez pour lui, agissez pour
lui, parlez pour lui, existez pour lui ; car son
existence est comme nulle, quand il est réduit à
lui-même.
Sur-tout, saints amis de l' homme, secondez-le
dans sa priere ; car sa priere est comme morte, tant
qu' il n' est pas régénéré.
Elle ressemble à ces souffles débiles qui à peine
peuvent agiter les feuilles des arbres et le
laissent comme accablé par le poids d' une chaleur
étouffante.

p394

Jude, pourquoi n' as-tu pas écrit davantage ? Ta
pensée est comme un vent violent, qui met en
mouvement toute l' atmosphere, et qui nous fait
sentir le rafraîchissement de l' esprit, après
l' ardeur dévorante de notre accablante température.
288. Il faut que l' esprit descende et entre dans
l' homme comme un torrent, il faut qu' il lui fasse
violence, pour le purifier de tout ce qui
l' obstrue. il vient apporter la guerre et non la
paix, et il ne demande pas mieux que la guerre
s' allume.

il veut que nous soyons en paix avec nos
semblables, et que nous soyons en guerre avec
nous-mêmes. Il n' y a que celui qui est en guerre
avec lui-même, qui est en paix avec ses
semblables.
Quel est cet homme que je vois marcher au milieu
des nations ? Il semble briller de la lumiere des
justes. Son air majestueux annonce sa sagesse, ses
dons et sa puissance. Il s' avance comme l' astre dans
les vastes plaines du firmament.
Sortez de votre repos léthargique, sortez de vos
tombeaux, ames humaines, et venez contempler cet
homme qui brille au milieu des nations.
Il se présente aux quatre vents du ciel, et leur
ordonne de suspendre les tempêtes. Il se présente
aux gouffres de la terre, et il ordonne à
l' iniquité de se précipiter dans ses abymes.
Renaissez pour l' homme, ô jours de paix ! La

p395

terre ne craindra plus la force des poisons ; ils
se sont convertis en un baume salutaire.
Le cruel ennemi de l' homme sera séparé de lui
pour jamais. Cet ennemi avoit reçu le baume
salutaire, et il l' a converti en venin : il ne peut
plus guérir les plaies, il ne peut plus que se
blesser et que s' empoisonner lui-même.
289. J' enverrai à toutes les régions une portion de
mon péché, afin qu' elles le précipitent et le
mettent en poudre. Craindrai-je que l' univers
connoisse mon péché, quand je n' ai pas craint que le
seigneur le connût.
Je vous ai avoué ma foiblesse, et vous m' avez
fait sentir votre force et votre puissance.
Unissons-nous dans une sainte alliance ; que le
péché soit pour moi comme une chose inconnue,
une chose impossible à commettre, une chose
impossible à croire.
Frappez sans relâche, lancez chacun vos traits
sur les murs de cette tour de confusion qui s' est
élevée au milieu de Jérusalem.
Renversez-en chaque jour quelque partie ; et
que ces débris, en tombant, couvrent les
ouvertures que le feu de l' iniquité a faites à la
terre.
Les murs s' écroulent, la breche est praticable,
le vainqueur entre en triomphe dans la forteresse,
et va la démolir jusqu' aux fondements.
Sans cela le feu de l' iniquité auroit encore des

p396

issues ; pour les combler entiérement, il faut tous
les débris de la tour de babel.
Les habitants ont été tous passés au fil de
l' épée. On n' a épargné, ni les vieillards, ni les
femmes, ni les enfants.
Le sang ruisselle par toute la ville : il va
s' ensevelir dans le gouffre, et y porter tout ce
qui leur restoit de principe de vie ; afin que
cette race perverse soit détruite, et que son nom
soit effacé de dessous le ciel.
Le vainqueur va poser des fondements nouveaux
sur cette terre purifiée.
Il y élevera une ville de paix et de lumiere. Un
peuple saint viendra l' habiter. Ses portes
s' ouvriront au soleil levant, et ne se fermeront
plus pendant toutes les éternités.
Les nations y viendront au son des instruments,
et en chantant des cantiques, louer et adorer le
seigneur, qui leur aura procuré tous ces bienfaits.
290. J' ai ouvert les yeux de ma pensée. J' ai vu des
hommes affligés dans leur ame.
Ami fidele, sépare-toi de moi, pour aller porter
du secours au leur. Ma priere deviendra un plus
grand travail, parce que je me trouverai comme
seul.
Je veillerai pendant ma solitude et mon veuvage ;
ma pensée suivra mon ami dans son oeuvre de
charité.
Notre oeuvre ne doit-elle pas se faire en commun

p397

entre notre ami et nous ? Et lorsque notre ami est
occupé ailleurs par la charité, ne faut-il pas que
nous redoublions de travail, pour que notre oeuvre
ne souffre point de retard ?
C' est ce que notre ami fait si souvent lui-même,
dans nos peines, dans nos dangers, dans nos
maladies, qu' il est bien juste que nous le lui
rendions dans l' occasion.
Oh ! Mes freres, envoyez-vous mutuellement vos
amis, et il n' y aura plus d' affligés parmi vous.
Envoyez-vous mutuellement vos amis, vous
soignerez par-là vos véritables intérêts, et il n' y
aura plus de pauvres parmi vous.
Ils veulent nier la dégradation de l' homme et sa
chûte d' un état primitif ; et cependant il y a parmi
eux des hommes affligés et qui desirent !
Ils veulent nier les corruptions secondaires et
postérieures à cette premiere prévarication ; et
cependant il y a parmi eux des pauvres et des
indigents !
Au moins ne niez pas vos maux, si vous ne savez pas
les guérir.
Comment le médecin viendra-t-il, si on ne
l' appelle ? Et comment votre ami l' appellera-t-il,
si vous ne lui en laissez pas la liberté, et si vous
ne lui avouez pas toute l' étendue de vos maux ?
291. Le nom du seigneur est toujours nouveau.
C' est pourquoi il est toujours prêt à régénérer
l' homme.

p398

C' est le seigneur qui donne la force et l' activité
au feu. C' est le seigneur qui a voulu que nous ne
puissions saisir ce feu que par l' organe de votre
vue.
C' est le seigneur qui a formé des éléments
supérieurs à l' air ; c' est le seigneur qui a formé
l' air au dessus des éléments grossiers, et qui le
rend imperceptible à nos regards.
C' est le seigneur qui remplit les astres d' un air
actif, virtuel et dépositaire de sa propre
direction ; voilà pourquoi ils arrivent chacun à
leur terme.
Ranime-toi, foible mortel, à ce spectacle actif
de la nature. Ne passe pas un jour, sans t' être
appliqué à l' oeuvre, jusqu' à sentir l' action de
l' esprit.
Voilà le pain qui chaque jour peut te donner la
vie, parce que le nom du seigneur est toujours
nouveau.
Est-ce à des discours et à des paroles qu' un
puissant élu de Dieu se consacrera ? Il est comme
un homme qui entre dans la ville d' un grand roi.
à chaque homme qu' il rencontre, à chaque porte
où il frappe, on lui répond : oui, je suis
habitant de cette ville, je suis sujet et
serviteur du grand roi.
Frappez à toutes les portes de l' univers,
adressez-vous à la terre, aux fleuves, aux volcans,
aux poissons de la mer, aux bêtes des champs, aux
oiseaux du ciel ; ils vous répondront tous :
oui, nous sommes sujets et serviteurs du
seigneur.
Montez dans l' assemblée des saints, adressez-vous
à ces millions d' anges qui ont leur demeure dans la
sphere des cieux. Ils répondront tous : oui, nous
sommes sujets et serviteurs du seigneur.

p399

Béni soit l' homme qui demande à l' univers un
aveu aussi doux que légitime !
Qu' il ne se repose point sans avoir engagé tous les
êtres à professer la gloire du seigneur, et à
célébrer la puissance de son nom ;
et sans que tout ce qui existe se dise le sujet et
le serviteur du seigneur.
292. J' ai vu la marche de l' homme novice dans la
sagesse. Ses premiers pas ont été la gloire de
savoir et de comprendre. Prends garde aux
dangers de ces premiers pas.
Ils te montrent bien que les hommes se trompent,
et qu' ils sont ignorants ; mais te prouvent-ils que
tu sois sage ? Peux-tu l' être, si tu n' agis ? Et
une sagesse sans l' action, auroit-elle même
l' apparence de la sagesse ?
Homme novice, ta sagesse n' est donc encore que
le reflet de ton orgueil. C' est un miroir, dont tu
ne te sers que pour y faire réfléchir les défauts
des autres hommes.
Tu t' éleves, et tu entres dans l' action ! L' orgueil
peut te suivre encore un instant ; mais le
fanatisme de l' action va le rendre moins
impérieux.
Quel charme pour l' homme dont les droits se
développent, et qui a des témoignages
démonstratifs de ses titres originels !

p400

Tiens-toi sur tes gardes, tu vas t' habituer à cette
action, et l' orgueil qui n' avoit fait que
suspendre sa marche, va bientôt te rejoindre.
Apprends ici le pas qu' il te reste à faire : c' est
de déposer ton action entre les mains de Dieu ;
c' est de tout suspendre ; c' est d' être aussi
subordonné à l' action divine, que les sons de
l' orgue le sont à l' air qui s' y insinue.
Heureux qui peut devenir ainsi l' instrument de la
voix du seigneur ! Il sera à l' abri de l' orgueil.
Où pourroit-il en prendre ? Il a de la science ;
il a de l' action. Mais il sait que lui-même est
sans science et sans action ; puisque quand il est
rendu à lui-même, et quand le souffle cesse
d' agir sur lui, il n' a plus ni science ni action.
Tout est plein de l' action du seigneur. Homme,
comment parviendrois-tu à mettre la tienne à la
place ?
293. Il me combloit de biens, et moi je ne le
connoissois pas, et je me laissois aller à la
foiblesse de chérir ma vie, tandis que, si je ne la
haïssois pas, je ne pouvois pas être digne de lui !
La pénitence est plus douce que le péché.
Sagesse humaine, tu t' épuises en sciences et en
efforts ; tu consommes toute ton intelligence pour
des oeuvres frivoles et fausses ! Comment
trouverois-tu la paix et la sagesse ?

p401

étudie ta terre ; c' est par elle que doivent
te parvenir les végétations et les secours de
tous les genres.
Quel est celui qui fait la sureté des camps et des
armées ? Quel est celui qui pose les sentinelles
et les gardes avancées, et qui vous défend de tous
les pieges et de toutes les ruses de l' ennemi ?
S' il exauce l' homme pécheur qui se réclame à lui,
que ne fera-t-il pas pour l' homme pur, et qui s' est
préservé des souillures ?
L' homme pur et qui s' est préservé des souillures,
est brillant comme la lumiere. Il est une arme
tranchante, comme le diamant ; il dissipe et
consume tout devant lui, comme le feu.
Ne t' arrête point aux apparences, ni aux
similitudes ; ne te donne point de repos, que tu
n' aies atteint jusqu' aux réalités dans tous les
genres.
N' est-ce pas là où tous les hommes tendent, sans le
savoir ? Ne cherchent-ils pas tous un lieu de
repos ?
Et se peut-il trouver ailleurs que dans l' union
avec l' action de notre principe et de notre
dieu ?
Dans cette union, où ils sont entraînés par une
force toujours vive, et qui croît toujours comme
l' infini ?
294. Ne doutez plus du pouvoir de la parole ; vous
ne vous formez dans aucune science, dans aucune
langue, que par le fréquent usage de la parole.
Combien de gens ont passé leur vie à lire, à
étudier seuls, et sont restés au dessous de l' objet
qu' ils étudioient, faute de s' en entretenir !
Que n' obtiendrions-nous donc pas, si nous nous
exercions à la parole de l' amour saint et sacré,
qui est

p402

le complément et l' ensemble de toutes les
perfections et de toutes les joies !
Avec cet amour rien n' est plus nécessaire pour nous
sur la terre, parce qu' il contient tout, qu' il est
tout, et qu' il apprend tout. Voilà pourquoi nous
sommes toujours en rapport avec Dieu, parce qu' il
est l' amour universel.
Si nous nous élevons, nous trouvons cet amour
suprême, qui est l' élément de l' infini. Si nous
n' avons pas la force de nous tenir à cette région,
et que nous descendions, nous trouvons encore de
l' amour, parce qu' il descend avec nous.
Nous trouvons cet amour jusques dans nos
égarements, et dans les maux qui en sont les
suites, parce qu' il remplit tout, et qu' il ne peut
nous abandonner.
Nous sommes donc toujours en relation avec Dieu,
selon nos degrés et selon nos mesures.
Hélas ! Nous ne sommes jamais en mesure avec les
hommes, parce qu' ils ne se communiquent que par
l' esprit, et non par l' amour.
Aussi sont-ils entre eux comme ces femmes dont
Paul parloit à Timothée, et dont il disoit :
qu' elles apprennent toujours, sans jamais parvenir
à la connoissance de la vérité.
Ils prennent un point de lumiere pour le soleil,
et ils veulent chacun le donner à leur semblable
pour une lumiere exclusive et universelle.
Malheureux que nous sommes ! N' oublions jamais
que nous vivions ici-bas dans une région composée,
et non dans la région de l' unité. Nous
commencerons alors à nous entendre.

p403

295. Le pinceau du mal s' est étendu sur la terre
d' une maniere vaste et large. Heureux, quand
ici-bas nous ne sommes que dans les ombres et dans
les ténebres ! Si nous faisons un pas de plus,
c' est presque toujours pour marcher dans l' iniquité.
Notre esprit ne peut-il pas occuper cinq degrés,
par rapport à la matiere ? Dans le premier et le
plus élevé de tous, il ne s' apperçoit pas qu' elle
existe.
Dans le second il s' en apperçoit ; mais il gémit de
voir combien elle est difforme, et combien le regne
des sens est préjudiciable au regne de l' esprit.
Dans le troisieme, il se trouve de niveau avec
elle ; il s' y attache, il y trouve son plaisir.
Mais c' est un plaisir qui l' abuse, parce que sa
nature l' appelle à des plaisirs d' un autre genre.
Dans le quatrieme, il devient esclave de la
matiere et de ses sens, et il y rencontre plus de
chaînes que de plaisirs ; parce qu' elle est un
maître impérieux qui ne relâche rien de ses droits.
Dans le cinquieme, il ne trouve que remords,
pâtiments, supplices et désespoir ; parce que c' est
là le fruit ultérieur et le dernier terme où la
matiere conduit celui qui s' est assimilé à elle.
Ce ne sont plus les plaisirs ; ce n' est plus la
servitude : c' est le rassemblement de toutes les
horreurs des privations et de toute l' aspérité des
douleurs.
Suis la marche inverse, et tu verras que l' ordre
éternel plus il avance, plus il manifeste sa
vérité et sa justesse.

p404

La sagesse a lié toutes les affinités par des
similitudes contiguës, afin que notre chemin se fît
par une voie douce et comme insensible.
Voilà pourquoi la mort seroit si consolante, si
nous avions d' avance regardé ce monde-ci comme
une similitude préparatoire à une autre similitude
plus élevée et plus instructive.
Car les similitudes doivent toujours croître en
importance et en intérêt, attendu que chaque
similitude est modele par rapport à celle qui la
précede, quoiqu' elle ne soit qu' image par rapport
à celle qui la suit.
Tout n' est-il pas symbole dans la région physique
que nous habitons ? Et le caractere naturel des
corps n' est-il pas l' indice hyéroglyphique de leurs
propriétés et de leurs principes ?
296. Comment soutiendrons-nous l' infection qui se
fera sentir à la consommation des choses ?
Nous aurons mangé la mort pendant la durée des
siecles. Notre pensée ne se sera nourrie que des
illusions de cette terre de servitude et de
mensonge.
Il faudra qu' elle se purifie et se défasse de tous
ces aliments corrompus, avant d' entrer dans la terre
de vérité.
Ce n' est rien que les cris de toutes les ames
humaines, et les efforts qu' elles feront pour
opérer en elles cette terrible purification.
Toutes leurs demeures vont regorger de fange et

p405

d' ordures. Toutes les régions vont se trouver
remplies d' odeurs infectes et pestilentielles.
Voyez la corruption des cadavres, et l' abominable
odeur qu' ils exhalent. C' est qu' ils ont aussi
mangé la mort pendant leur vie ; c' est
qu' eux-mêmes étoient des êtres de mort, et qu' ils
ne pouvoient pas se nourrir d' autre chose.
Ames humaines, où fuirez-vous ? Comment
pourrez-vous vous soustraire à cette infection que
vous répandrez, et que vous traînerez vous-mêmes
après vous ?
Heureuses encore si elles n' ont pas répandu cette
infection pendant la vie, et si elles n' ont pas
produit des végétations vénéneuses, qui aient pris
racine dans la terre de la mort !
Car on ne pourroit plus leur dire : venez dans le
champ d' ézéchiel. Tous les os qui seront assez
conservés pour que la chair et les nerfs s' y
réunissent, vont revivre.
le prophete va commander aux quatre vents du
ciel : et les os vont se relever ; et l' homme qui
avoit été soumis à la mort et à l' infection, va
reparoître dans sa splendeur.

on ne pourroit plus leur dire : prenez votre part
des dons de celui qui est venu racheter le temps
que nous avions vendu
.
On ne pourroit plus leur dire : venez nous aider
à racheter le temps de ceux de nos freres, qui
ont eu la foiblesse de le laisser dissiper en
vain
.

p406

297. L' homme géneral et particulier se sont
avancés en proportion ; à mesure que le chef des
mortels est monté, sa postérité est montée aussi
et a reçu de plus grandes lumieres.
Ce chef des mortels, en s' élevant sur les ailes de
l' esprit, a été porté successivement à des degrés
toujours supérieurs.
L' esprit, à chacun de ces degrés, lui a fait
ouvrir de nouvelles portes, d' où sont découlées
sur l' homme particulier des graces nouvelles.
Ces graces ont été sensibles et terrestres sous la
loi de la nature ; elles ont été spirituelles sous
la loi écrite ; elles ont été divines sous la loi
du réparateur :
parce qu' au grand nom du dieu des juifs, il a
joint la lettre du salut, qui a triplé nos
richesses et nous a fait nager dans l' abondance.
Que fait ce chef vigilant, et le plus valeureux
des guerriers ? Il va sans cesse à tous les points
de son armée, pour sauver sa troupe des mains de
l' ennemi qui la poursuit.
Il n' avoit point été envoyé spécialement aux
gentils, lors des premiers actes de sa mission. Il
n' avoit été envoyé qu' aux brebis perdues du
troupeau chéri d' Israël. Il avoit recommandé à ses
apôtres de courir après elles de préférence.
Parce qu' Israël devoit être le flambeau des
nations, et représenter par-là le chef des mortels.
Parce que le mot de juif, auquel nous attachons
tant de mépris, mériteroit le plus notre vénération,

p407

si nous l' entendions, et que nous fussions dignes de
le porter.
Mais quand ces juifs eux-mêmes n' eurent pas voulu
reconnoître celui qui leur étoit envoyé ; quand
ils l' eurent sacrifié à leur ignorance et à leur
aveuglement, alors la porte s' ouvrit pour les
nations.
Alors l' esprit saint descendit sur les apôtres, pour
leur infuser le don des langues ; alors ils eurent
ordre d' aller prêcher par toute la terre.
Alors Paul fut choisi pour être l' apôtre des
gentils ; alors le fleuve décrit par les prophetes
se déborda, et toutes les nations de la terre
furent abreuvées.
C' est ainsi que la sagesse fait tourner les fautes
même des hommes à l' accomplissement de ses
desseins, et que les ténebres de quelques-uns ont
fait éclater universellement la lumiere.
298. J' arracherai ma parole du fond de l' abyme ;
je ne souffrirai pas qu' elle soit plus long-temps
dans la servitude et dans le néant.
Elle ne peut contempler le spectacle des cieux,
elle ne peut tourner ses regards vers le trône
élevé de son dieu.
Faudra-t-il encore séparer de l' assemblée celui de
nos freres qui sera prévaricateur ? Le péché ne l' en
sépare-t-il pas assez ? Le péché ne le
retient-il pas comme dans un cachot ?
Redouble de courage, malheureux homme tombé
dans la servitude. Choisis ce temps qui n' est pas
un temps, parce qu' il est l' intervalle des temps,
et qu' il vient toujours se résoudre dans un nombre
vrai.

p408

Porte ta pensée vers le grand jubilé, et vois
combien est bref et rapide l' intervalle qui se
trouve entre le complément des sept puissances de
l' esprit et la destruction du nombre de l' iniquité.
Le feu de l' espérance est sorti du sein de cette
oeuvre merveilleuse : il a embrasé l' homme de
courage ; il est venu embraser l' ame au milieu de
ses fers.
La prison où elle étoit détenue, a été agitée par
une violente secousse ; ses gardes en ont été
effrayés.
Ses fers sont tombés d' eux-mêmes, les portes de
sa prison se sont ouvertes ; elle a marché en
liberté, et elle est allée rejoindre ses freres.
Voilà le sort qui attend la parole, quand elle
aura fait tous ses efforts pour sortir de
l' abyme ; et ceux qui l' y avoient précipitée, et
qui vouloient l' y retenir, seront envoyés au
supplice.
299. Où est le principe de la science de l' homme ?
Ne se trouve-t-il pas dans lui-même et tout auprès
de lui ? Son malheur est de l' aller chercher hors
de lui, et dans des objets qui ne peuvent
réactionner son véritable germe.
Et puis, quelle méprise ne fait-il pas sur les
classes ? Au lieu de travailler assidument à les
connoître, il ne fait que transposer les
gradations.
Il pourroit consacrer ses premiers pas à employer
les choses naturelles avec précision, avec l' oeil
de l' esprit, avec une attention continuelle, au
lieu, au temps et à la qualité des êtres.
Mais qu' êtes-vous, merveilleux effets de la
nature ?

p409

Vous n' êtes que la suite des loix établies au
commencement. Vous ne devez vous découvrir à
l' homme, que pour l' élever à un ordre supérieur,
dont vous êtes l' image.
Aussi votre force et vos loix invariables ont un
pouvoir admirable, pour nous faire arriver à ce
haut terme.
Car si les monstres engendroient, est-ce que la
convention éternelle ne seroit pas renversée ?
Convention sainte, heureux celui qui vous
approchera avec une intention pure, et une
intelligence simple, pour que l' étude de vos loix
ne le mene point à la confusion !
Nature, nature, tu n' as pas d' autre oeuvre à
remplir que d' amener les êtres à l' ordre sublime
dont ils sont déchus.
C' est en se séparant de la gloire suprême que les
choses temporelles ont pris naissance. Quand les
choses temporelles auront achevé leur cours, il
n' en faudra pas davantage pour que la gloire
suprême reparoisse.
300. Au moment du crime, tous les univers sont
devenus opaques et soumis à la pesanteur : le crime
a comme coagulé les paroles de la vie ; il a rendu
muette toute la nature.
Postérité humaine, tu as abusé du silence de la
parole, pour te dépraver encore davantage, croyant
qu' il n' y avoit plus de parole auprès de toi, ni au
dessus de toi !

p410

Mais la parole du seigneur n' est-elle pas une épée
double, n' est-elle pas une épée vivante ? Le silence
et un être muet comme la nature, sont pour elle
des violences et une situation passagere.
Le seigneur a parlé, sa voix triomphe et l' emporte
sur les pouvoirs du crime. Le silence est
aboli. Tous les points de l' univers sont
transformés en langues vivantes.
Oh ! Nuit, tu te précipites avec le silence ; les
ténebres peuvent-elles exister auprès de la parole
de l' éternel ? La nature est devenue brillante
comme le soleil, parce qu' elle est devenue comme lui
le tabernacle de la parole.
Mais la parole en se réveillant partagera tous les
mondes en deux classes, comme autrefois les
hébreux furent partagés sur Hébal et sur
Garizim ; et les voix d' Hébal prononceront sans
cesse la malédiction contre les ennemis de la loi
du seigneur.
Homme impie, homme insouciant, place-toi dans
ce moment terrible ; il n' y a plus d' espace ni de
temps pour toi.
Tu n' as plus comme ici-bas, la ressource des
ténebres et du silence pour te préserver de
l' effroi que te causeroit la lumiere et la parole
du seigneur. Tu vas être poursuivi par la lumiere
et par la parole.
Tel que l' homme coupable ici-bas, livré à des
maux funestes, ou au glaive de la justice, tu
entendras ton sang et toutes tes substances
prendre la parole pour te maudire, et pour maudire
tous tes actes d' iniquité.
Homme de desir, efforce-toi d' arriver sur la
montagne de bénédiction ; fais renaître en toi la
parole vraie.

p411

Toutes ces voix importunes seront loin de toi, et
tu entendras continuellement la voix sainte de tes
oeuvres, et la voix des oeuvres de tous les justes.
Toutes les régions régénérées dans la parole et
dans la lumiere, éleveront comme toi leur voix
jusqu' aux cieux ; il n' existera plus qu' un seul
son qui se fera entendre à jamais, et ce son le
voici :
l' éternel, l' éternel, l' éternel, l' éternel,
l' éternel, l' éternel, l' éternel !
301. Légers observateurs, mes tableaux ne vous
paroîtront pas dignes de vos regards. Je n' ai
point séparé comme vous de mes méditations,
l' être puissant par qui tout existe.
C' est en l' excluant que vous avez prétendu nous
faire connoître la vérité. Il l' est lui-même, cette
vérité. Que dis-je, il l' est lui seul.
Qu' auriez-vous pu trouver sans lui ?
Que les ames à qui vous vous efforcez d' enseigner
une langue étrangere, viennent rapprendre la leur
ici sans fatigue, et qu' elles oublient la vôtre à
jamais !
Vous procurez quelques plaisirs à leur esprit, en
leur offrant de ces lueurs que la sagesse
bienfaisante et féconde laisse briller jusques
dans les derniers rameaux de la nature.
Mais ce sont comme les lueurs pâles d' une lampe
expirante, comme ces flammes livides qu' on en voit
se détacher par intervalle, et s' évanouir dans
l' air, parce qu' elles sont séparées de leur foyer.
J' ai préféré de fixer les yeux de mes freres sur le

p412

foyer même, et sur l' huile de joie qui a servi
d' onction aux élus de mon dieu.
C' est le seul moyen qui soit en mon pouvoir, de
leur apporter un secours profitable, d' autres
avanceront plus que moi le regne de mon dieu, par
leurs oeuvres et par leur puissance.
Je n' ai reçu en partage que le desir de chanter sa
gloire, de dévoiler les iniques mensonges de ses
adversaires, et d' engager mes semblables à porter
leurs pas vers cet asyle des vraies et ineffables
délices.
Si je n' ai que le denier de la veuve à leur offrir
pour leur aider à faire le voyage de la vie, je les
conjure de ne pas le rejeter sans en avoir éprouvé
la valeur.
C' est avec une douce consolation que je les verrai
cueillir ces foibles fruits des desirs d' un homme
simple qui les a aimés.
Puisse la vertu de leur coeur, puisse la piété des
siecles, être le cantique funéraire qui sera à
jamais chanté sur ma tombe !
Je l' entendrai dans le sommeil de paix et j' en
rendrai à mon dieu tout l' hommage.